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L’Afrique noire est-elle maudite ?, de Moussa Konaté

Numéro 12 Décembre 2010 par Paul Géradin

décembre 2010

À la fin du deuxième mil­lé­naire, dans la « somme socio­lo­gique » qu’il a consa­crée à la mon­dia­li­sa­tion, Emma­nuel Cas­tells fai­sait remar­quer cette coïn­ci­dence : la terre qui a vu naitre Lucy, l’aïeule pro­bable de l’humanité est, à quelques excep­tions près, per­dante dans le « jeu com­plexe de l’économie, de la tech­no­lo­gie, du social et du poli­tique, dans ce pro­ces­sus qui refuse peu à peu l’humanité aux peuples afri­cains et à nous tous au fond de nous-mêmes[efn_note]E. Cas­tells, L’ère de l’information, vol. 3, Fin de mil­lé­naire, Fayard, p. 102 – 103.[/efn_note]». Le débat au sujet des causes struc­tu­relles de cette situa­tion a lar­ge­ment été le fait de Blancs ou d’Africains for­més dans les uni­ver­si­tés occi­den­tales. Son point culmi­nant a été le dis­cours de Dakar du pré­sident Sar­ko­zy en 2007 et les réac­tions à celui-ci[efn_note]Par exemple : Makhi­ly Gas­sa­ma, Mamous­sé Diagne, Dia­lo Diop et Koul­sy Lam­ko, L’Afrique répond à Sar­ko­zy : contre le dis­cours de Dakar, Phi­lippe Rey, 2008.[/efn_note].

En cette année phare de l’anniversaire des indé­pen­dances, voi­ci un ouvrage qui tranche par sa pers­pi­ca­ci­té alliée à une absence de pré­ten­tion1. L’auteur, Mous­sa Kona­té, est un écri­vain enra­ci­né dans son pays, le Mali, comme édi­teur et codi­rec­teur du fes­ti­val « Éton­nants voya­geurs » de Bama­ko. Il se donne pour méthode de « regar­der, droit dans les yeux, sans sévé­ri­té inutile ni com­plai­sance impro­duc­tive, sa socié­té qui fut pour­tant dyna­mique, mais que son pas­sé récent semble avoir mar­quée de façon indé­lé­bile, au point de la main­te­nir à la lisière du monde moderne » (p. 20). Pour ce faire, il fait abon­dam­ment appel à la mémoire de sa socié­té. Entrer dans ce foi­son­ne­ment de témoi­gnages, de nota­tions et de pro­po­si­tions requiert un contact direct avec le texte. Mais le rai­son­ne­ment sous-jacent, et très cohé­rent, risque para­doxa­le­ment de glis­ser entre les lignes, en rai­son du carac­tère vivant et colo­ré de l’ensemble et de la lim­pi­di­té de l’expression. Ce rai­son­ne­ment, on cherche ici à le déga­ger et à le situer, en espé­rant inci­ter à la lec­ture d’un essai dans lequel cha­cun peut trou­ver de pré­cieuses clés pour élu­ci­der des non-dits dans l’information, voire dans sa propre expé­rience de l’Afrique.

À la veille du cin­quan­tième anni­ver­saire de l’indépendance de la Répu­blique démo­cra­tique du Congo, Else Schelf­hout, une séna­trice CD&V coop­tée, a publié une ana­lyse lucide et pro­vo­cante de l’histoire récente du pays, assor­tie de pro­po­si­tions concer­nant le rôle de la Bel­gique. Réagis­sant au défer­le­ment des publi­ca­tions sur le Congo pen­dant les der­niers mois, elle intro­dui­sait ain­si son pro­pos : « Pour de belles pho­tos, le Congo est tou­jours bon, et les cou­ver­tures de luxe nous font oublier la pau­vre­té et la misère qui règnent sur place. Toutes ces réa­li­sa­tions montrent le Congo à tra­vers les yeux de tel ou tel écri­vain-pho­to­graphe belge, toutes sont écrites dans la pers­pec­tive d’un sujet occi­den­tal. Nos réflexions sur le Congo ne portent pas sur le Congo, encore moins sur les Congo­lais. Elles portent sur nous-mêmes2. »

Cinquante ans d’indépendance : place au « postcolonial »

Ce juge­ment n’a heu­reu­se­ment pas été entiè­re­ment confir­mé. Les grands quo­ti­diens et les chaines publiques de radio-télé­vi­sion ont publié des docu­ments de qua­li­té. Quant à l’exposition « Indé­pen­dance ! Cin­quante ans d’indépendance racon­tés par des Congo­lais », du Musée afri­cain3, on pour­rait dire qu’elle est une excel­lente vul­ga­ri­sa­tion de post­co­lo­nial stu­dies à des­ti­na­tion d’un large public. La rup­ture avec le pater­na­lisme néo­co­lo­nial qui pré­si­da à la fon­da­tion du musée y est consom­mée par la façon sobre­ment cri­tique dont le rôle de la Bel­gique est éva­lué, y com­pris les contra­dic­tions de ce qui fut consi­dé­ré comme « modèle » de 1945 à 1960. Sur­tout, le vécu, la résis­tance et la créa­tion cultu­relle des popu­la­tions afri­caines au long de cette his­toire sont fine­ment décryp­tés, notam­ment à tra­vers des docu­ments non écrits.

Questions politiquement incorrectes

« Rien ne va ici. » Au Congo, en tout cas à l’Est, nom­breux sont les intel­lec­tuels, les coopé­rants, les mar­chands, les pay­sans, hommes et femmes, qui n’ont pas atten­du De Gucht pour répé­ter cette phrase. Et de fait, celui auquel il est don­né de s’immerger régu­liè­re­ment dans cette socié­té est ame­né à véri­fier l’affirmation, en dépit de la com­pé­tence et du dévoue­ment de per­sonnes et de groupes qui témoignent du fond de leur ter­rible iso­le­ment. Année après année, décon­cer­té par les contra­dic­tions entre les dis­cours et les actes, impa­tient devant la répé­ti­tion des mêmes atti­tudes contre­pro­duc­tives et la repro­duc­tion des mêmes struc­tures à la fois hié­rar­chi­sées et inef­fi­caces, inter­pe­lé par la détresse humaine qui en résulte, en même temps qu’il est cap­ti­vé par la splen­deur des pay­sages et la richesse humaine, cet obser­va­teur régu­lier cherche à comprendre.

« Pour­quoi ? » Le sac­cage inau­gu­ral sous Léo­pold II, le pater­na­lisme du « modèle belge », la déco­lo­ni­sa­tion impro­vi­sée et mani­pu­lée, trente ans de gas­pillage et de démo­ra­li­sa­tion sous une dic­ta­ture sou­te­nue par des inté­rêts mer­can­tiles, l’importation des guerres civiles des voi­sins, la démo­cra­tie for­melle fina­le­ment décré­tée dans un pays qui res­tait exsangue et sou­mis au pillage… ne sont pas seule­ment des étapes his­to­riques, mais des maillons d’une chaine. Et celle-ci se referme comme un piège à répé­ti­tion. Quel est en le cade­nas ? De retour en Bel­gique, les lec­tures, les émis­sions, l’exposition de qua­li­té ont beau livrer des clés en célé­bra­tion de l’anniversaire, la ques­tion conti­nue à tarau­der notre obser­va­teur : « Quoi donc ? ». En même temps, une voix inté­rieure le culpa­bi­lise pour son « incor­rec­tion poli­tique ». Après tout, en cette année 2010, l’ancienne nation colo­ni­sa­trice, son pays, porte aus­si un lourd héri­tage de lâche­tés, de manque de vision et d’erreurs qui engagent à l’humilité ! En outre, ce « quelque chose en plus », qui semble scel­ler l’histoire du peuple congo­lais en des­tin, est sou­vent invo­qué de façon tacite comme spé­ci­fi­ci­té d’une culture, voire d’une race, comme une seconde nature qu’on juge cha­leu­reuse et sym­pa­thique tout en la mépri­sant secrè­te­ment pour ses piètres per­for­mances en termes de démo­cra­tie et de déve­lop­pe­ment. Alors, que pen­ser, que dire ?

La salle climatisée et la véranda

En conclu­sion d’une étude récente consa­crée à la guerre du Kivu, Jean-Claude Willame constate qu’une des causes d’échec de la diplo­ma­tie inter­na­tio­nale dans sa ten­ta­tive de gérer une conflic­tua­li­té aux racines pro­fondes repose en pre­mier lieu sur une convic­tion non dite : celle de la « nor­ma­li­té » des États afri­cains4. Cette convic­tion, confor­tée par l’élite poli­tique afri­caine, amè­ne­rait à appli­quer des notions — sou­ve­rai­ne­té natio­nale, liber­té et démo­cra­tie, mul­ti­par­tisme — comme allant de soi dans ce contexte, quitte à reje­ter les contra­dic­tions qui sur­gissent dans la caté­go­rie des « com­plexi­tés africaines ».

En extra­po­lant le pro­pos de Willame, on pour­rait se deman­der si nos clés de com­pré­hen­sion du marasme congo­lais — de l’effondrement immé­diat de l’édifice ins­ti­tu­tion­nel hâti­ve­ment mis en place en 1960 à la résur­gence d’un pou­voir auto­ri­taire après les élec­tions en bonne et due forme de 2005 — ne font pas lar­ge­ment l’impasse sur un aspect de la réa­li­té : la façon dont les formes de la démo­cra­tie sont pra­ti­quées, en rai­son d’un vécu qu’on se refuse à inter­ro­ger de front, dans une obs­cure conni­vence entre les oppres­seurs et les vic­times. On com­prend les rai­sons de ce non-dit : la réti­cence à mettre en avant une « spé­ci­fi­ci­té » qui ren­drait le Congo — mais tout cela est appli­cable à la plu­part des socié­tés afri­caines — congé­ni­ta­le­ment inca­pable de démo­cra­tie et, plus lar­ge­ment, de moder­ni­té au sens le plus posi­tif de ce terme.

Dans son ana­lyse, Willame recourt à une image : la salle cli­ma­ti­sée et la véran­da. A pre­mière vue, on voit des ins­ti­tu­tions, des normes, des rôles, des repré­sen­ta­tions ins­pi­rés par les modèles euro­péens. Le sys­tème semble rede­vable de cri­tères « wébé­riens » de ratio­na­li­té, d’efficacité et d’équité. Et l’observateur exté­rieur l’explique et l’évalue selon cette appa­rence. Mais il ne s’agit que de la salle cli­ma­ti­sée. À côté ou au-des­sous de ce qui est ain­si consi­dé­ré comme « nor­ma­li­té », il y a la véran­da, où « les hommes se ren­contrent comme des hommes », et dont la logique est toute autre. Willame recourt à ces caté­go­ries pour les appli­quer à la guerre du Kivu, vue suc­ces­si­ve­ment à par­tir des réa­li­tés du ter­rain (que les diplo­mates ont du mal à cer­ner) et à par­tir de ce que per­çoit la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ». Il montre le déca­lage entre les deux points de vue et en tire des conclu­sions éclai­rantes pour son propos.

Cepen­dant, en refer­mant cet ouvrage, on est ame­né à se deman­der en quoi consiste en défi­ni­tive cette logique à l’œuvre à par­tir de la véran­da. Au-delà du cas de la guerre du Kivu, et même en deçà de la sphère poli­tique pro­pre­ment dite, de quel mode de pro­duc­tion de la socié­té résulte cette logique, et quel est le nœud des rela­tions qui se sont nouées entre elle et le décor de la salle cli­ma­ti­sée ? On entre ici sur le ter­rain explo­sif, à savoir la ten­ta­tive d’introduire des fac­teurs cultu­rels dans la com­pré­hen­sion des déboires de l’Afrique. Et les mines ne manquent pas : réfé­rence conve­nue à la tra­di­tion ou au contraire eth­no­cen­trisme occi­den­tal, mise en avant pas­sion­née du fac­teur colo­nial ou bana­li­sa­tion de celui-ci ; de toute façon, aveu­gle­ment par rap­port à l’épaisseur de l’histoire des sociétés.

C’est ici qu’intervient Mous­sa Kona­té, à la croi­sée du témoi­gnage et de la démarche uni­ver­si­taire. Pour­quoi, riche comme elle est de cultures, de res­sources natu­relles, d’espaces, l’Afrique noire est-elle le théâtre de guerres locales avec leur cor­tège de cruau­tés, minée par tant de cor­rup­tion, diri­gée par des pilleurs des res­sources natio­nales avec des élites qui s’empressent d’investir ailleurs l’argent gagné sur place ? « Ce n’est pas sans hési­ta­tion, ni par­fois sans dou­leur, que je me suis enfin déci­dé à dire cette Afrique telle que je la res­sens, telle que je la com­prends. Il est dif­fi­cile de par­ler de soi, sur­tout quand on essaie d’être hon­nête ; mais pour être en paix avec moi-même, je n’avais plus le choix : il me fal­lait écrire, tout écrire » (p. 13).

Les briques de la maison

Tout. Quoi donc, alors que toutes les expli­ca­tions ont été essayées ? Jusqu’au point où, face à une situa­tion qui semble immuable, le dis­cours tend à deve­nir « de moins en moins expli­ca­tif, pour se faire de plus en plus des­crip­tif » (p. 17). Tous les outils d’analyse res­tant inopé­rants, on finit par se réfé­rer à une incon­nue majeure, « quelque chose de par­ti­cu­lier », qui remonte à des temps immé­mo­riaux. À l’instar de Sar­ko­zy lors du dis­cours de Dakar : « L’homme afri­cain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Dans cet ima­gi­naire où tout recom­mence tou­jours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. »

Ce qui est en cause, n’est-ce pas au contraire la lour­deur de l’histoire dont sont alour­dies les socié­tés d’Afrique sub­sa­ha­riennes, bâties gros­so modo sur les mêmes fon­de­ments cultu­rels et qui ont été plon­gées dans des évo­lu­tions simi­laires ? La socio­cul­ture qui s’est bras­sée au fil de cette his­toire, Kona­té cherche à l’interpréter de l’intérieur tout en pre­nant dis­tance. Comme témoin de la façon dont bat le cœur de sa socié­té, et à l’écoute d’une mul­ti­tude d’acteurs qui n’ont pas eu, qui n’ont pas la pos­si­bi­li­té d’exprimer les « forces secrètes qui leur ont per­mis, mal­gré les ter­ribles épreuves que l’Histoire leur a infli­gées, de conti­nuer à exis­ter » (p. 20).

En amont du pro­blème de l’impossible déve­lop­pe­ment, il s’agit de rejoindre « un pro­blème humain ». Comme l’écrit A. Gid­dens, les socié­tés humaines sont com­pa­rables à des édi­fices. Mais il s’agit ici de bâtisses qui, à chaque moment, sont recons­truites par la mul­ti­pli­ci­té des briques vivantes qui les com­posent5. De quoi sont faites les briques de la véran­da et la salle climatisée ?

Convivialité sous contrôle ancestral

En dépit des appa­rences de façade et des influences mul­tiples, Kona­té observe ce posi­tion­ne­ment des indi­vi­dus dans les socié­tés d’Afrique noire : de la nais­sance à la mort, ils doivent tout à la com­mu­nau­té, et la pre­mière com­mu­nau­té est la famille. Il en va ain­si en rai­son de l’omniprésence impli­cite « d’un pacte fon­dé sur une phi­lo­so­phie de la vie trans­mise depuis des siècles, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, selon laquelle la vie est une chaine inin­ter­rom­pue dont per­sonne ne peut pré­tendre être le pre­mier maillon, ni un maillon essen­tiel. Du fait même de sa nais­sance, l’individu contracte une dette envers la com­mu­nau­té qui l’accueille, dette qu’il est tenu de rem­bour­ser tout au long de sa vie pour pré­ser­ver la com­mu­nau­té et per­pé­tuer la chaine » (p. 37).

Une extra­or­di­naire convi­via­li­té en résulte. La fameuse « cha­leur afri­caine » existe bel et bien. Mais il s’agit selon Kona­té d’une cha­leur tout sim­ple­ment humaine. Pour­quoi dans ce contexte du sud du Saha­ra, empri­sonne-t-elle tout en pro­té­geant et en ras­su­rant ? Le rap­port au temps y est pla­cé sous le signe de l’improvisation, et le tra­vail n’est pas une fin en soi. C’est dû au fait que l’individu n’a d’autre choix que de céder une par­tie de sa liber­té contre la pro­tec­tion et l’aide du groupe. En soi, la soli­da­ri­té n’est pas l’apanage d’une socié­té. Cepen­dant, en Afrique noire, le sens du par­tage de l’existence avec l’autre, voi­sin ou parent même loin­tain est très pous­sé et omni­pré­sent. Valeur ines­ti­mable dans un monde qui évo­lue sous le signe de la pro­duc­ti­vi­té et du mérite indi­vi­duels. Mais pour­quoi reste-t-elle enfer­mée dans des formes immuables qui la retournent en son contraire — gas­pillage et com­mu­nau­ta­risme — une fois que le groupe devient de plus en plus large ?

Ce qui est en cause, c’est le contrôle social qui s’exerce en vue de la per­pé­tua­tion du pacte pri­mor­dial : le groupe agit au nom des indi­vi­dus, en fonc­tion de divi­sions — eth­nie, tri­bu, clan, caste, famille — qui remontent à la volon­té de l’ancêtre. Rap­por­tées à celle-ci, les ini­mi­tiés « se révèlent inso­lubles, car chaque groupe est tenu d’honorer son ancêtre. Le recours au mythe déper­son­na­lise l’individu, contri­bue au main­tien des groupes humains, de leurs valeurs fon­da­men­tales et per­pé­tue les conflits. L’interdiction du métis­sage entre groupes rivaux entre­tient dura­ble­ment les dis­sen­sions. Les socié­tés noires afri­caines sont orga­ni­sées de telle sorte que l’individu ne puisse dis­po­ser d’aucune occa­sion de se déro­ber à son devoir d’obéissance » (p. 60).

Les femmes sont au cœur de cet extra­or­di­naire méca­nisme d’encadrement. Elles concèdent une part de leur liber­té dans le rôle de don­neuses de la vie, donc comme garantes de la per­pé­tua­tion du pacte. « Objets » à la fois du res­pect de tous et de la volon­té des mâles. Domi­nées tout en répan­dant le mes­sage de leur propre sou­mis­sion. Mous­sa Kona­té ana­lyse lon­gue­ment la poly­ga­mie (non seule­ment la réa­li­té, mais l’«esprit de poly­ga­mie ») et l’excision. Il y voit un puis­sant fac­teur de blo­cage pour les socié­tés tout en réfu­tant les expli­ca­tions-jus­ti­fi­ca­tions par la tra­di­tion. Ne pas por­ter atteinte à ces pra­tiques du fait qu’elles seraient aus­si anciennes que les socié­tés afri­caines ? Non. L’humanité patriar­cale a mis en place des ins­tru­ments de contrôle aux quatre coins du monde. C’est de tous les hommes qu’elle est l’ancêtre. Pour­quoi la volon­té de celui-ci conti­nue­rait-elle à s’imposer aux seuls Noirs africains ?

C’est ici, et non dans tel ou tel trait cultu­rel, qu’intervient une spé­ci­fi­ci­té : le grand rêve de ces socié­tés est d’être éter­nelles, elles croient tirer leur force de leur lon­gé­vi­té. Non point, on va le voir, en rai­son d’une culture intan­gible, mais de leur histoire.

Ondes de choc

Tous les peuples du Sud ont subi les charges mor­telles des armées euro­péennes, avec soit la liqui­da­tion pure et simple de leur socié­té, soit, à tout le moins, le redé­cou­page de leurs ter­ri­toires, le bou­le­ver­se­ment de leurs hié­rar­chies sociales, le remo­de­lage de leurs éco­no­mies. Mous­sa Kona­té ne se contente pas de don­ner un écho vivant aux études à ce sujet. Son ori­gi­na­li­té, c’est de creu­ser la mémoire foi­son­nante des évè­ne­ments vécus « d’en bas », gui­dé par une ques­tion : que s’est-il donc pas­sé en Afrique noire qui n’a pas eu lieu ailleurs ?

S’y est en tous cas pro­duite une frac­ture ini­tiale unique : le dépor­te­ment de dizaines de mil­lions d’esclaves. Au-delà des chiffres, Kona­té met en avant le dom­mage moral. Ce sont des êtres humains qui ont été ache­tés et ven­dus, avec l’ouverture d’un sinistre com­merce où allait se for­ger la convic­tion durable qu’eux et leur civi­li­sa­tion étaient infé­rieurs. En outre, la cupi­di­té n’a pas de cou­leur : pour qu’il y ait des ache­teurs (euro­péens, mais aus­si arabes), il a fal­lu la cor­rup­tion des ven­deurs (afri­cains). « Recon­naitre sa propre res­pon­sa­bi­li­té dans le com­merce d’êtres humains n’est sans doute pas agréable, mais c’est une étape indis­pen­sable dans le pro­ces­sus d’appropriation de leur his­toire par les Noirs afri­cains » (p. 67).

Avec l’avènement du capi­ta­lisme indus­triel, les trai­tés d’amitié et les par­te­na­riats en affaires ont subi­te­ment fait place à la conquête colo­niale. De cette page d’histoire, l’extrême bru­ta­li­té de l’agression, de même que les révoltes ont été gom­mées par les vain­queurs. Pour ces der­niers, il ne s’agissait que de l’apprivoisement de sau­vages inca­pables de résis­tance. Cepen­dant, aux tré­fonds de la mémoire des vain­cus, l’expérience de la résis­tance et de la défaite allait se gra­ver durablement.

Sur cette toile de fond res­sort une par­ti­cu­la­ri­té de la des­ti­née de l’Afrique : la vio­lence sym­bo­lique qui a été subie. À tra­vers l’école colo­niale, il s’agissait d’intégrer l’esprit du Blanc. D’abord son signi­fiant, en par­lant sa langue, sa langue supé­rieure. Non plus « grand frère, grande sœur, oncle et tante » pro­non­cés par celui qui, dans la culture afri­caine, est l’enfant de tous, mais « mon­sieur, madame » de l’élève. Le livre s’est impo­sé, non point comme outil d’éducation, mais comme un fac­teur de déstruc­tu­ra­tion, jusqu’aujourd’hui qu’il soit mis à dis­tance (dif­fi­cul­té du pas­sage à l’écrit) ou qu’il fas­cine (culte for­ma­liste de la lettre et du diplôme). À tra­vers son lan­gage et ses modèles, l’école signi­fiait ain­si le rem­pla­ce­ment auto­ri­taire du mes­sage de l’ancêtre par le sien. En même temps, à tra­vers la figure du « com­man­dant » — l’administrateur blanc, à la fois sou­ve­rain, pro­cu­reur, juge, per­cep­teur, gen­darme — un pou­voir abso­lu inédit s’inscrivait dans l’imaginaire. Il ne mon­trait pas la voie des Lumières, tout étant en rup­ture avec les modèles d’autorité inhé­rents au pacte ori­gi­nel : « Si tu fais de ton fils un com­man­dant, tu seras le pre­mier auquel il récla­me­ra l’impôt6. »

En défi­ni­tive, l’histoire de l’Afrique n’est unique ni par l’ampleur d’un géno­cide ni par la dure­té de l’exploitation, mais en rai­son de la pro­fon­deur du trau­ma­tisme sus­ci­té par une colo­ni­sa­tion dont le pro­jet, qui se vou­lait irré­ver­sible, est res­té inache­vé en un double sens : d’une part, les socié­tés afri­caines n’ont pas dis­pa­ru ; d’autre part, elles ont été lais­sées sur la route avec un trau­ma­tisme pro­fond, tou­jours vivace et que l’on com­mence à peine à évo­quer. D’autant plus pro­fond que, pour l’exorciser, il ne suf­fit pas de dési­gner l’Occident cou­pable. La défaite a en effet mani­fes­té des fai­blesses des socié­tés afri­caines et nombre de leurs membres ont même été com­plices du « com­man­dant ». « S’ils ne tirent pas la leçon des évè­ne­ments dont ils furent vic­times, l’histoire se répè­te­ra, de façon moins spec­ta­cu­laire peut-être qu’aux siècles pas­sés, mais tout aus­si dra­ma­tique » (p. 86).

Répliques

Les témoins noirs afri­cains de la défaite de leur conti­nent ont expri­mé trois sen­ti­ments « qui ont pesé sur la conduite des socié­tés afri­caines : l’humiliation, le doute de soi — qui se mue­ra avec le temps en un pro­fond sen­ti­ment d’infériorité et l’amertume, qui prend par­fois le visage de la ran­cœur » (p. 108).

Ces sen­ti­ments allaient de pair avec une scis­sion du temps et de l’espace à l’image de la réa­li­té qui avait été impo­sée. D’un côté, hier : le temps des cultures afri­caines telles qu’elles étaient avant l’arrivée des Euro­péens. De l’autre, aujourd’hui et demain : le temps du Blanc redou­té, mais admi­ré pour sa science.

Pen­dant la colo­ni­sa­tion, cet écar­tè­le­ment va dic­ter un repli sur soi tac­tique : « Vous avez pris nos terres, vous n’aurez pas notre âme » (p. 107). Cette tac­tique va deve­nir une stra­té­gie. Le temps passe, mais l’Afrique noire reste iden­tique à elle-même. Il s’agit d’acquérir le savoir du colo­ni­sa­teur pour deve­nir puis­sant comme lui. Cepen­dant, agir « comme le Blanc » entraine une malé­dic­tion car l’ordre héri­té du pas­sé doit être maintenu.

Cette divi­sion rigide entre deux uni­vers paral­lèles, mais imper­méables, tra­verse les socié­tés et les indi­vi­dus, et empêche toute syn­thèse réflé­chie. Sur les deux ver­sants, le dur­cis­se­ment ren­force cer­taines valeurs en les iso­lant : ain­si, une into­lé­rance tota­li­taire face à toute mise en cause du pou­voir ances­tral qui régit les familles, les tri­bus et les socié­tés ira de pair avec le mimé­tisme quant à la façon de s’approprier les effets de la tech­no-science et la consom­ma­tion occidentales.

Et voici de « nouveaux ancêtres »

Les indé­pen­dances vont être conquises de haute lutte, par­tout en dépit des appa­rences. Les domi­nés se réap­pro­prient le dis­cours du colo­ni­sa­teur pour le retour­ner contre lui, construire leur propre iden­ti­té et légi­ti­mer leur com­bat. Ce moment a pro­duit une éner­gie incom­pa­rable. Pour­quoi l’histoire ne s’est-elle pas orien­tée vers une assi­mi­la­tion des apports les plus posi­tifs de la culture occi­den­tale sans dévoyer le modèle des socié­tés afri­caines ? Pour répondre à cette ques­tion, il est sti­mu­lant de croi­ser un ins­tant la démarche de Mous­sa Kona­té, avec celle d’Ibrahima Thioub, cher­cheur spé­cia­li­sé dans l’étude des traites négrières, de l’esclavage et de la déco­lo­ni­sa­tion et pro­fes­seur d’histoire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar7.

Aucun des deux auteurs ne répond à la ques­tion posée en invo­quant un « refus du déve­lop­pe­ment » pour des rai­sons cultu­relles8.

Selon Kona­té, au moment des indé­pen­dances, un renou­vè­le­ment de l’ancien pacte qui avait sur­vé­cu dans la socié­té, a été impli­ci­te­ment scel­lé, en incluant la géné­ra­tion ins­truite, qui avait émer­gé du séisme de la colo­ni­sa­tion et était un sujet de fier­té. « Pour accé­der au bien-être que pro­met­tait la tech­no­lo­gie occi­den­tale, les popu­la­tions acce­ptèrent de confier le pou­voir à leurs enfants for­més à l’école occi­den­tale. En échange, le modèle social noir afri­cain devait demeu­rer intan­gible » (p. 118 – 119).

Ce pacte « post­co­lo­nial » consti­tuait un com­pro­mis équi­voque entre l’intangibilité des struc­tures sécu­laires et l’État moderne héri­té de la colo­ni­sa­tion. La cour­roie de trans­mis­sion devait être assu­rée par les nou­veaux cadres. Elle était tein­tée du com­mun déno­mi­na­teur social le plus simple, celui qui avait été assi­gné dès la période escla­va­giste puis appli­qué aux colo­ni­sés, et enfin repris pour affir­mer l’unité du peuple contre les colo­ni­sa­teurs : la cou­leur de la peau, ou la négri­tude chère à Aimé Césaire et Léo­pold Sédar Sen­ghor. Or, pas plus qu’il n’avait empê­ché des Noirs de deve­nir ven­deurs de leurs frères, ce prin­cipe d’identité que Thioub qua­li­fie de « chro­ma­tique » n’était à même de sur­mon­ter le cli­vage qui avait carac­té­ri­sé la colo­ni­sa­tion. Celui-ci allait conti­nuer à peser, dans sa double dimen­sion tem­po­relle et sociale. D’abord, à tra­vers la per­pé­tua­tion d’une sépa­ra­tion entre l’administration impo­sée par la colo­ni­sa­tion et héri­tée de celle-ci, et des popu­la­tions qui ne l’avaient jamais com­prise ni accep­tée. De sorte que «“bien public” signi­fie davan­tage “bien n’appartenant à per­sonne” que “bien col­lec­tif”: aux yeux du citoyen moyen, l’État n’a pas de légi­ti­mi­té » (p. 125). Ensuite, de façon symé­trique, ceux qui étaient issus de l’école colo­niale et qui diri­geaient l’État ont tout natu­rel­le­ment fait la confu­sion entre ce der­nier et leur ter­rain natif. « Peu à peu, de façon sour­noise, on a donc assis­té à une forme de pri­va­ti­sa­tion de la fonc­tion publique, qui aujourd’hui n’est plus d’abord au ser­vice du citoyen, mais à celui de la famille, du groupe auquel appar­tiennent les fonc­tion­naires » (p. 120 – 121).

Qui plus est, ceux qui étaient éri­gés en « nou­veaux ancêtres » ont tra­hi le pacte. À l’époque de la colo­ni­sa­tion, l’identité « chro­ma­tique » com­mune avait « empê­ché de voir que les Afri­cains forment des groupes aux inté­rêts très variés, plus ou moins accom­mo­dants avec le pou­voir colo­nial9 ». Thioub évoque les effets per­vers de cette occul­ta­tion. « Dans n’importe quelle ville afri­caine, je suis frap­pé par la coexis­tence entre le grand nombre de 4 × 4 de luxe, et l’usage d’un moyen de trans­port qui remonte au néo­li­thique, la tête des femmes. Cela signi­fie que les élites, au prix d’une vio­lence extrême exer­cée sur les popu­la­tions, s’emparent des res­sources du pays, les exportent, et dépensent les recettes ain­si déga­gées en ache­tant à l’étranger des biens d’une totale inuti­li­té sociale autre que sym­bo­lique de leur capa­ci­té de vio­lence10. »

Nous voi­ci au cœur des rela­tions entre la « véran­da » et la « salle cli­ma­ti­sée » dont il était ques­tion chez Willame. Mous­sa Kona­té en inter­prète les mul­tiples mani­fes­ta­tions. Clien­té­lisme, cor­rup­tion, auto­ri­ta­risme, gas­pillage des res­sources, aucun de ces fléaux poli­tiques n’est un des­tin qui serait l’apanage de l’Afrique noire. Mais ils s’y sont don­né une légi­ti­mi­té en rai­son d’une his­toire, dans laquelle le colo­ni­sa­teur et ses suc­ces­seurs ont pro­fi­té d’une fai­blesse humaine. « Encore une fois, la soli­da­ri­té qui a fait la force des socié­tés afri­caines est retour­née contre elles et se mue en force de régres­sion. Car c’est bien la “famille” qui sou­tient la cor­rup­tion. Objec­ti­ve­ment, les parents et les alliés de celui qui cor­rompt ou est cor­rom­pu n’ont aucun inté­rêt à lut­ter contre ce fléau » (p. 123).

On per­çoit ici que la sphère poli­tique n’est que la par­tie émer­gée de l’iceberg. La démarche que nous avons déga­gée est remar­quable par le refus de par­ler en termes d’essence d’une tra­di­tion cultu­relle : l’analyse est socio­his­to­rique de part en part. Elle l’est aus­si par la plon­gée dans les inter­ac­tions de la vie quo­ti­dienne : les micro­com­por­te­ments et struc­tures expli­cables par la situa­tion his­to­rique dont ils sont tri­bu­taires, mais qui pro­duisent un modèle social que ses contra­dic­tions rendent inca­pable de répondre aux défis que les socié­tés afri­caines ont aujourd’hui à affronter.

Cette logique donne sa pleine mesure dans le cha­pitre IX (p. 141 – 190). Mous­sa Kona­té y repar­court le che­min en sens inverse en ana­ly­sant les effets dévas­ta­teurs qui sont pro­duits — en rai­son de sa rigi­di­fi­ca­tion au cours d’une his­toire extrê­me­ment vio­lente — par un sys­tème qui, avec sa force et ses fai­blesses, se réfé­rait à des valeurs uni­ver­selles axées sur la recherche d’une har­mo­nie à l’abri des contin­gences de l’histoire. Muta­tions de la convi­via­li­té en déres­pon­sa­bi­li­sa­tion ou en indi­vi­dua­lisme féroce, de l’encadrement des gens en contrôle de l’esprit et en ségré­ga­tions, du rêve de per­ma­nence en dédou­ble­ment dra­ma­tique des per­son­na­li­tés. Autour de chaque thème, on trouve un rai­son­ne­ment sem­blable, mais qui nour­rit impli­ci­te­ment des des­crip­tions « phé­no­mé­no­lo­giques » extrê­me­ment fines, et cela en quelques pages dont on ne peut que conseiller la lec­ture tant leur richesse les rend impos­sibles à résumer.

Quelle conclu­sion tirer de cette his­toire ? Pas plus qu’il ne dénigre une culture soi-disant tra­di­tion­nelle, Kona­té ne réflé­chit en termes d’acculturation de la moder­ni­té à celle-ci. L’Afrique moderne aurait pu connaitre une autre tra­jec­toire, dont l’ensemble de l’humanité aurait béné­fi­cié si la rapa­ci­té et les pré­ju­gés eth­no­cen­triques n’avaient fait de la colo­ni­sa­tion un tel gâchis. Et main­te­nant ? Pas de « négro­lo­gie11 ». Si l’Afrique noire est condam­née, c’est à se réfor­mer. Une telle réforme passe par une redé­fi­ni­tion des rap­ports entre les indi­vi­dus et la com­mu­nau­té, qui libère les pre­miers tout en tablant sur ce que la den­si­té cha­leu­reuse des liens dans la seconde com­porte comme germes en vue d’une édu­ca­tion au sens du bien com­mun. Elle passe aus­si par une rela­tion au temps qui s’affranchit d’un hori­zon immé­diat qu’on pare des atours de la per­ma­nence. En vue de cette double éman­ci­pa­tion, l’auteur met en avant la place d’une école nou­velle, « seule voie du salut », et la patiente construc­tion de socles cultu­rels modernes com­pa­tibles entre eux, car axés sur la liber­té indi­vi­duelle, sans les­quels la démo­cra­tie for­melle de la salle cli­ma­ti­sée reste un pos­tiche asphyxié par les vapeurs de la véranda.

  1. Mous­sa Kona­té, L’Afrique noire est-elle mau­dite ?, Fayard, 2010, p. 20. Lors des cita­tions dans la suite de cet article, il sera seule­ment fait men­tion des pages de cet ouvrage.
  2. E. Schelf­hout, « De hele wereld houdt van Congo, maar niet van de Congo­le­zen », dans De Gids, juin 2010, p. 1.
  3. 11 juin 2010 – 9 jan­vier 2011.
  4. Jean-Claude Willame, La guerre du Kivu. Vues de la salle cli­ma­ti­sée et de la véran­da, Grip, Bruxelles, 2010, p. 163.
  5. A. Gid­dens, Socio­lo­gy, Poli­ty Press & Bla­ck­well Publi­shers Ltd., 4e éd. 1989, p. 5.
  6. p. 82. Pro­verbe malien.
  7. Nous nous réfé­rons à un long inter­view publié dans Le Monde en avril 2010 et repro­duit à l’époque sur le site du quo­ti­dien, avec la vidéo d’un débat auquel par­ti­ci­paient notam­ment M. Kona­té et I. Thioub.
  8. Comme Axelle Kabou, Et si l’Afrique refu­sait le déve­lop­pe­ment ?, L’Harmattan, 1992.
  9. I. Thioub, Interview.
  10. Ibid.
  11. Titre d’un ouvrage « afro-pes­si­miste » : S. Smith, Négro­lo­gie : pour­quoi l’Afrique meurt ?, Cal­mann-Lévy, 2003.

Paul Géradin


Auteur

Professeur émérite en sciences sociales de l'ICHEC