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Jean Louvet (1934 – 2015)

Numéro 8 - 2015 par Joëlle Kwaschin

décembre 2015

« Ce monde-ci n’est pas le bon, je l’ai su tout de suite, enfant déjà. » Sou­te­nu par cette luci­di­té, Jean Lou­vet s’est enga­gé à chan­ger le monde, en don­nant de la voix à ceux qui en sont dépour­vus. Né à Mous­­tier-sur-Sambre, il a choi­si de s’installer à La Lou­vière, la ville d’André Bal­tha­zar, Pol Bury, Achille Cha­vée… Homme pro­fon­dé­ment géné­reux, il […]

Le Mois

« Ce monde-ci n’est pas le bon, je l’ai su tout de suite, enfant déjà1. » Sou­te­nu par cette luci­di­té, Jean Lou­vet s’est enga­gé à chan­ger le monde, en don­nant de la voix à ceux qui en sont dépour­vus. Né à Mous­tier-sur-Sambre, il a choi­si de s’installer à La Lou­vière, la ville d’André Bal­tha­zar, Pol Bury, Achille Cha­vée… Homme pro­fon­dé­ment géné­reux, il a don­né sans comp­ter à ses élèves, aux comé­diens ama­teurs du Stu­dio Théâtre de La Lou­vière, aux met­teurs en scène Michèle Fabien, Phi­lippe Sireuil, Armand Delcampe…

À La Revue nou­velle, nous entre­te­nions un lien fait d’amitié, de dis­cus­sions, de diver­gences aus­si, notam­ment lors de la rédac­tion d’un texte avec Tou­di et Les Cahiers mar­xistes, « La Wal­lo­nie est-elle invi­sible2 ? » qui s’inscrivait dans le pro­lon­ge­ment du Mani­feste pour la culture wal­lonne3, dont Lou­vet était l’un des coau­teurs. La deuxième édi­tion, Mani­feste pour une Wal­lo­nie mai­tresse de sa culture, de son édu­ca­tion et de sa recherche parut en 2003 et Lou­vet res­ta jusqu’à sa mort pré­sident du Mou­ve­ment du Mani­feste wallon.

Plus tard, lors d’une de nos ultimes réunions chez lui, le ton était mon­té entre Théo Hachez, le direc­teur de la revue, et l’un des par­ti­ci­pants, qui sou­te­nait que cri­ti­quer le PS comme elle le fai­sait — c’était juste au moment de la révé­la­tion des magouilles de ceux que Di Rupo a appe­lé les « par­ve­nus » — reve­nait à faire le jeu des Fla­mands… La ques­tion était grave, l’un, debout, avait déjà attra­pé son ves­ton, prêt à par­tir tout en pour­sui­vant ce qui com­men­çait à res­sem­bler à une dis­pute, on frô­lait le drame…, et Jean riait dou­ce­ment, avec son gout du bon­heur, cares­sait du regard sa femme, la céra­miste et comé­dienne Janine Laruelle, un couple magni­fique de complicité.

Loin du cli­ché qu’on lui a par­fois, par paresse, acco­lé de « théâtre ouvrié­riste » ou mili­tante, l’œuvre de Jean Lou­vet, qui n’a ces­sé de renou­ve­ler les formes d’écriture, inter­roge les rap­ports entre les hommes dans un monde déser­té en proie au capi­ta­lisme finan­cier. Le moyen qu’il a trou­vé « pour échap­per à une cer­taine écri­ture exclu­si­ve­ment poli­tique » a été de « faire trem­bler l’écriture ». « Si vous pre­nez la vie et que vous la met­tez au théâtre, il ne se passe rien… J’écris de manière à faire appa­raitre un léger effet d’étrangeté qui tord la natu­ra­li­té du lan­gage, de sorte que celui qui reçoit le texte doute sans cesse, consciem­ment ou non […] Dans toutes mes pièces, il y a une “sur­chauffe” du lan­gage méta­pho­rique4 », écri­ture frag­men­tée qui rend par­fois le texte dif­fi­cile au pre­mier abord. « Au théâtre, l’idéologie, c’est d’arriver à faire tenir par des per­son­nages un dis­cours, que per­sonne ne tien­drait dans la vie quo­ti­dienne, mais qui per­met de faire appa­raitre la réa­li­té. » « Comme le texte de théâtre est un “dire” pour un “faire”, vous ne pou­vez per­ce­voir sa vir­tua­li­té pro­fonde que sur la scène », ce que démontrent les pro­fonds rema­nie­ments qu’il a fait subir à ses textes dans un aller-retour avec les comé­diens, le texte ne deve­nant défi­ni­tif que grâce à l’échange et au partage.

Les Archives du futur ont entre­pris l’édition du théâtre com­plet. Sur les cinq tomes pré­vus, trois sont déjà parus. Sa toute der­nière pièce, Tour­née géné­rale, a fait l’objet d’une lec­ture au der­nier fes­ti­val de Spa. Son tra­vail a été hono­ré de nom­breuses dis­tinc­tions, dont la der­nière date d’avril 2015, le prix quin­quen­nal de lit­té­ra­ture de la Fédé­ra­tion Wallonie-Bruxelles.

De grandes pièces qui sont autant de grands sou­ve­nirs de théâtre res­tent, Conver­sa­tion en Wal­lo­nie, L’homme qui avait le soleil dans sa poche, Un Faust, Le chant de l’oiseau rare…

Une œuvre à pou­suivre, à faire vivre sur scène…

Voir éga­le­ment le dos­sier de La Revue nou­velle « Hiver 60 : un trou de mémoire », novembre 2010, en par­ti­cu­lier de Jean Lou­vet « Amné­sie », Le train du bon dieu (extraits) et à pro­pos du Train, Vincent Rader­me­cker, « Une méta­phore pour un pro­pos» ; Joëlle Kwa­schin, « Le fil de l’histoire », décembre 2006.

  1. Alter­na­tives théâ­trales, dos­sier « Jean Lou­vet », « Un par­cours d’auteur », n° 69, juillet 2001.
  2. La Revue nou­velle, mai-juin 1999.
  3. « Wal­lo­nie, autour d’un mani­feste », La Revue nou­velle, jan­vier 1984.
  4. Entre­tien avec Jean Lou­vet, Tex­tyles, n° 1 – 4.

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie