La Revue nouvelle et la décolonisation du Congo
Tout au long de cette année 2021, nous publierons des textes qui plongent dans les archives de La Revue nouvelle pour dégager des analyses de l’évolution des thématiques traitées dans nos colonnes et, au travers de ce prisme, de l’évolution de notre société.
Pour bien comprendre la production de La Revue nouvelle sur le Congo entre 1945 et 1960, il est utile de reconstituer brièvement les grandes lignes de la relation de la Belgique à sa colonie. Contrairement à la version qu’en a donné un certain récit national, la colonisation n’a jamais été massivement supportée par la population, hormis quelques milieux restreints, surtout francophones, de missionnaires, d’administrateurs, de militaires ou de certaines entreprises. Si l’on excepte les moments de crise — dont l’expression la plus dramatique a été l’épisode de la décolonisation en 1960 — le Congo n’a pas occupé une grande place dans les préoccupations des Belges, indifférents sur le fond à la colonie considérée comme une sorte d’annexe lointaine de la Belgique. Comme le souligne l’historien Guy Vanthemsche, le Congo n’a été réellement important dans la politique intérieure de la Belgique qu’à deux moments. D’abord lors du débat parlementaire de 1908 autour du passage de l’État indépendant du Congo (EIC) à une colonie contrôlée par l’État belge, ensuite quand la décision du gouvernement belge fut prise de reconnaitre l’indépendance du Congo au cours de la période 1959 – 19601.
Cet article commente la production de la revue sur la politique coloniale de la Belgique entre 1945 et 1960. On verra que le jugement est sévère et qu’elle se démarquera constamment de la politique à courte vue des divers gouvernements, indifférents aux mouvements du temps, cramponnés à une vision statique de l’action coloniale. Le réveil sera dur et autorisera le jugement sévère formulé par la revue en 1960 : en cette matière comme dans d’autres, une sorte d’autosatisfaction paresseuse nous a empêchés de penser à temps les solutions nécessaires. La crise de la décolonisation est lourde d’une crise du système politique sinon du régime.
Rétrospective : une histoire que l’on connait mal
Profitant de la concurrence entre les grandes nations à vocation coloniale — Grande-Bretagne, France, Allemagne — et à la suite de manœuvres particulièrement habiles, le roi Léopold II acquiert le contrôle d’un gigantesque territoire au cœur de l’Afrique centrale et en 1885 fonde l’État indépendant du Congo. L’EIC est d’abord une entreprise commerciale et le roi comme les agents économiques qu’il associe à son action attendent de grands profits de cet investissement. Cette exigence explique le rigoureux régime de travail forcé imposé aux populations locales et les multiples exactions qui lui sont associées. Une partie de l’opinion internationale, principalement anglo-saxonne, s’émeut de cette situation devant les faits révélés par les multiples enquêtes réalisées sur le sujet. Le crédit international de la Belgique est fortement entamé et « la question de la reprise de l’EIC par la Belgique se (re)pose dans toute son ampleur. Le Congo devient un problème politique intérieur belge de première importance2. » En 1908, à la suite d’un débat parlementaire difficile (socialistes et libéraux progressistes manifestant leur réticence) et dans un contexte de grande tension entre le roi et le gouvernement, les autorités politiques belges décident la reprise de l’EIC sous forme de colonie. La Belgique est entrée dans l’ère coloniale. Certains pays, cependant, doutent de la capacité de la Belgique à gérer une colonie de cette importance. La Grande-Bretagne, notamment, mettra un certain temps à reconnaitre le Congo belge. Elle reviendra plus tard sur cette prévention, en 1940 lorsqu’elle craindra de voir s’interrompre le flux des matières premières nécessaires à son effort de guerre.
Le régime colonial améliore sans doute la situation sanitaire et économique de la population congolaise, mais on ne peut pas parler jusque dans les années 1950 de stratégie de développement du pays au sens contemporain du terme. L’entreprise coloniale elle-même était considérée comme une « œuvre civilisatrice » par laquelle les Belges apportaient aux populations du Congo la sécurité, l’instruction et la santé. Les populations, qualifiées d’indigènes dans le langage de l’époque, étaient considérées comme mineures, sans droits politiques. Le recours aux autorités traditionnelles, sous le contrôle de l’administration coloniale, ne leur conférait pas de véritable capacité politique.
On considérait que l’activité des agents économiques dans l’industrie extractive comme dans les grandes plantations profitait nécessairement aux populations et leur contribution à l’enrichissement des groupes financiers belges était la juste contrepartie des investissements consentis. Les Belges au Congo ne sont pas très nombreux : 10.000 en 1934, 24.000 au lendemain de la guerre et 89.000 à la veille de l’indépendance.
En 1940, au lendemain de la défaite militaire, le gouvernement belge est en exil à Londres où il décide de poursuivre l’effort de guerre au côté des Alliés3. Les Britanniques pratiquent une politique d’interventionnisme poussée au Congo en vue de s’assurer un accès aux matières premières d’autant plus important qu’ils perdront le contrôle de certaines de leurs colonies d’Asie. Le souci du gouvernement est de maintenir la souveraineté de la Belgique sur la colonie. Cette souveraineté est confirmée dès lors qu’un accord est conclu sur la mise à disposition des matières premières à destination de la Grande-Bretagne. L’opération se répètera avec les États-Unis et la fourniture d’uranium au terme d’une négociation complexe. Par ailleurs, les activités du gouvernement belge à Londres sont soutenues par les ressources de la colonie. Ces transactions ne sont pas facilement acceptées, au Congo, par certains milieux qu’il faudra contrôler.
L’effort de guerre pèsera lourdement sur les populations congolaises. La main‑d’œuvre est soumise à des exigences de productivité accrue et à un temps de travail intensifié. Le nombre de salariés croît considérablement. « Le salariat représentait 15,1% de la population active masculine adulte en 1935, 20,6% en 1940 et 26,4% en 19454. » Cette mobilisation entraine une migration de populations rurales vers les centres urbains. Dans plusieurs villes, les pressions sur le travail provoqueront des mécontentements ouverts qui s’exprimeront par des grèves. Le gouverneur général du Congo, P. Ryckmans, qui a soutenu l’action du gouvernement à Londres, est bien conscient des fragilités du système colonial et dénonce ces pressions sur les populations qui justifieraient reconnaissance et contreparties.
Lors du retour du gouvernement en Belgique en septembre 1944 et après la fin de la guerre, le Congo ne semble plus constituer une préoccupation majeure des milieux politiques. La situation de la colonie n’est cependant pas très remarquable. La population est fatiguée par l’effort de production destiné à soutenir l’effort de guerre. Il existe un contraste assez violent entre les populations urbaines dont la situation économique s’est améliorée et les populations rurales qui vivent d’une agriculture de brousse à la limite de la subsistance. En ville, la ségrégation est sévère entre la population locale et la population blanche : lieux de vie, écoles et hôpitaux sont séparés. Jusqu’en 1949, on ne parle pas de « développement » et la colonisation est toujours qualifiée « d’entreprise civilisatrice ». Les agents de la colonisation sont les fonctionnaires en charge de l’administration, les missionnaires (plus nombreux) actifs dans l’éducation et la santé, et les employés des entreprises investies au Congo. Les colons à proprement parler sont une minorité. Comme on l’a vu, cette population n’est pas très nombreuse (moins de 100.000) rapportée à la population congolaise évaluée à 12 millions d’individus au début des années 1950. À cette époque, l’opinion publique belge est indifférente aux questions de la colonie et très peu de responsables politiques pensent le Congo comme une société promise à l’autonomie politique (indépendance) et au développement5.
Après la guerre, un nouvel acteur apparait dans le champ des relations internationales, les Nations unies où un certain nombre de pays — les pays « neufs », les pays « de l’Est », mais aussi les États-Unis — mettent en question le système colonial6. Les Américains sont soucieux de la formation d’une élite africaine, de la promotion d’un self-government et d’une orientation claire vers la souveraineté du Congo. La Belgique estime que les Américains n’entendent rien aux réalités coloniales et que l’autonomie politique du Congo n’est pas à l’agenda. La mission des autorités coloniales est d’assurer le bienêtre de la population indigène. La qualité « d’évolué » — un terme que stigmatise évidemment la sensibilité de 2021 — est reconnue à un très petit nombre d’Africains ayant acquis un niveau d’instruction leur permettant l’accès à certaines fonctions administratives subalternes. La société est profondément divisée : les populations africaines vivent toujours à l’écart des Européens.
La colonie au sortir de la guerre
La Revue nouvelle publie son premier numéro en février 1945. Pendant les mois qui suivront, les commentaires politiques sont consacrés à la reconstruction du système politique et aux séquelles des années des guerres : le rôle du roi, le désarmement de la résistance ou son intégration dans l’armée, la répression de la collaboration, etc. Plusieurs articles traitent de l’expérience de la guerre et des crises morales et politiques qui l’ont générée. On aborde également les questions internationales vues sous l’angle de la nouvelle organisation du monde et des désordres issus de la guerre. Ce n’est qu’au début de 1947 que la question du Congo apparait aux sommaires de la revue.
En janvier et février 1947, Guy Malengreau publie deux articles visant à faire le point sur la situation de la colonie au lendemain de la guerre7. Si pour lui, les Belges ont réalisé en Afrique une œuvre estimable, « Les difficultés exceptionnelles auxquelles se heurtent aujourd’hui les autorités coloniales et dont dépend l’avenir du Congo doivent nous inciter à sursoir aux plaidoyers grandiloquents pour examiner la situation en toute franchise et en pleine clarté » (3). Si les termes manquent pour qualifier réellement le travail et les missions du colonisateur (« L’œuvre de tutelle »), c’est parce que l’on ne voit pas les finalités réelles de la politique coloniale. « Après cinquante années de colonisation, nous nous apercevons enfin qu’il est beaucoup plus malaisé d’élever le standing moral, social et économique d’un peuple que d’arracher au sol ses richesses minières ou de récolter des produits naturels » (7). Dès lors, quels sont les objectifs de la colonisation ?
Malengreau constate que l’effort demandé au Congo pendant la guerre a eu des conséquences considérables : désagrégation sociale et déséquilibre des cadres traditionnels de la vie indigène. Faute de réformes constructives, le Congo va vers de grandes difficultés et la question se pose de savoir si les diverses instances du système colonial — les Belges du Congo — seront à la hauteur des tâches nouvelles qui les attendent. Et, de fait, l’inventaire des problèmes indique de multiples questions fort problématiques. La situation démographique de certaines régions est très préoccupante en raison de phénomènes de dépopulation et de la déstructuration des familles. Le déséquilibre est flagrant entre la valeur des exportations de la colonie et le bénéfice qui revient aux populations locales : « il est temps de modifier cette économie à sens unique, de freiner l’exportation massive des richesses congolaises, d’arrêter une hémorragie qui demain peut devenir mortelle » (12). Il faut soutenir une politique de production agricole intensive au profit des populations rurales démoralisées par les migrations vers les villes, par les corvées et autres travaux peu rémunérateurs.
Avant toute chose, il faut apprendre à connaitre réellement les sociétés que l’on prétend conduire : « Ne sachant dans quel sens orienter un monde que nous connaissons en réalité fort peu, notre action civilisatrice proprement dite a surtout été négative » (95). Au-delà de ce langage difficilement admissible aujourd’hui (« l’action civilisatrice », une notion imprécise qui appartient à la sémantique de la colonisation permettant de faire l’économie de justifications et d’objectifs précis), Malengreau fait le procès d’une action sans objectif : « Pour guider une évolution, il faut un programme » (96).
Devant les difficultés des sociétés indigènes déstructurées par la colonisation, il rejette l’option défendue par certains milieux qui prônent des regroupements autour des centres industriels où seraient garanties des ressources en logement et subsistances diverses. La politique paternaliste n’a pas d’avenir ; il faut former des hommes libres. Une conception positive de « l’action civilisatrice » est dans la synthèse entre les valeurs indigènes et les valeurs occidentales. Cette synthèse doit être l’œuvre des Africains eux-mêmes et les Européens peuvent les y aider par la formation d’une véritable élite africaine. Cet objectif implique que la Belgique et les Belges s’intéressent vraiment au Congo et que les pouvoirs de tutelle (le ministère des Colonies) soient politiquement contrôlés, ce qui n’est pas le cas. Il faut surtout refuser les visions simplistes. Malengreau risque une hypothèse : en cas de retrait de la Belgique, le risque n’est pas mince de voir les Congolais dominés par les colons établis à demeure (le « colonat ») et le Congo prendre le visage d’un semi-dominion (à l’image de l’Afrique britannique comme la Rhodésie, ndlr) où les intérêts des populations africaines seraient loin d’être prépondérants.
Le plan de développement économique et social de 1949
Il n’empêche que, comme on l’a vu plus haut, la Belgique est interrogée par une partie de l’opinion internationale (notamment les Nations unies) sur sa politique au Congo. Il faut donc répondre à ce questionnement. Le gouvernement belge choisira d’opposer à la logique de la décolonisation une stratégie de développement économique et social, une « modernisation » du Congo, projet qui sera matérialisé dès 1949 par un ambitieux « Plan décennal pour le développement économique et social du Congo belge (1949 – 1959)» promu par le ministre Pierre Wigny, du Parti social-chrétien (PSC).
Le plan prévoit pour les dix années qui vont de 1949 à 1959 un investissement de 50 milliards de francs dont une moitié serait à charge de l’État et le solde devant être supporté par le secteur privé (soit les grands groupes industriels présents au Congo). Le plan est d’abord un vaste programme d’équipements publics8. On estime que moderniser l’infrastructure est une condition préalable au développement : logements, voies de communication, centrales hydroélectriques, équipements scientifiques…9
Dans le numéro de septembre 1949 de La Revue nouvelle, A.A.J. Van Bilsen commente le plan. Il en rappelle les objectifs : insérer les masses rurales dans des circuits économiques nouveaux et promouvoir l’industrialisation du pays. Plus profondément, le plan entend combler le fossé entre la « stagnante économie rurale des sociétés indigènes traditionnelles » et l’économie moderne10. Ce fossé existe dans toute l’Afrique centrale, mais il est particulièrement important au Congo où 30% des hommes sont engagés dans les circuits de « l’économie européenne » (secteur minier ou grandes plantations) alors que le reste est occupé dans les secteurs agricoles traditionnels.
Un plan de ce genre est utile estime Van Bilsen : le Congo est marqué par une division profonde entre un secteur productif moderne où la main‑d’œuvre est traitée par « un paternalisme privé aux proportions tellement gigantesques que le monde moderne n’en connait […] pas beaucoup d’autres exemples » (215). À côté de ce secteur, beaucoup d’employeurs, à commencer par l’État, se soucient assez peu du sort de leur main‑d’œuvre. Mais ces situations sont enviables au regard de ce que vivent les populations occupées dans l’économie rurale primitive en brousse. Ce contraste est à la source d’un exode rural considérable compromettant l’équilibre démographique comme la production agricole. Une politique active de soutien de l’agriculture indigène est nécessaire, mais l’État n’a que peu de moyens et l’opinion publique belge est indifférente à ces questions11. L’absence de moyens éclaire le recours à la réquisition des populations, très peu populaire, pour l’entretien de l’infrastructure (les routes), là où des moyens mécaniques pourraient être utilisés, si l’on en disposait. Pour Van Bilsen, l’objectif important serait le développement d’un marché intérieur facilité par l’amélioration de l’infrastructure. Les revenus générés par une activité agricole améliorée pourraient soutenir la consommation et le bienêtre de la population. Le plan pourrait aussi favoriser l’industrialisation du Congo et donc sa capacité exportatrice.
Mais, ces objectifs appréciables sont cependant mal servis par le plan lui-même qui, pour l’auteur de l’article, se ramène trop souvent à une juxtaposition de programmes particuliers, non dépourvus de contradictions, où des projets hyperdétaillés côtoient des approximations. Mais, malgré ses lacunes techniques, le plan a le mérite d’établir l’inventaire des besoins matériels du Congo. Cela dit, il comporte des lacunes politiques majeures. Par exemple, à quoi correspond la volonté de favoriser l’immigration d’un nombre important de colons européens ? N’y a‑t-il pas un risque politique de constituer un « colonat » permanent d’Européens africains qui orienterait la colonie sur les voies d’une sorte de dominion ?
Surtout, le plan indique mal ses priorités. Le développement de l’économie rurale est enfoui sous « l’avalanche d’autres projets moins urgents et moins essentiels » (220). Ce but primordial n’est-il pas « écrasé par les exigences de l’expansion de l’économie européenne congolaise ? » (id). Et d’en vouloir pour preuve que les fonds destinés au développement de l’économie rurale ne représentent qu’une fraction des investissements publics et sont évidemment absents des investissements privés. Plus profondément, le problème sera de convaincre les populations rurales du bienfondé d’une stratégie de développement économique rural, et de ceci le plan ne parle pas alors qu’il s’agit d’une condition fondamentale. « L’effort de guerre du Congo […] a surtout pesé lourdement sur les indigènes et il convient d’en tenir compte et de proposer autre chose ».
Enfin, le financement du plan est une autre question politiquement difficile. Le plan propose d’investir 50 milliards de francs sur dix ans. D’autres puissances coloniales, telles la France et la Grande-Bretagne, ont fait reposer des investissements similaires sur les budgets de la métropole. La Belgique fait un autre choix. L’apport public (25 milliards) du plan congolais sera financé par l’emprunt à hauteur de 20 milliards et le solde sera couvert par diverses sources internes à la colonie. L’opération consiste en réalité à faire supporter par la seule colonie la charge de l’emprunt qui représentera le quart de son budget annuel. Autrement dit, la Belgique se déresponsabilise dans une large mesure de l’opération.
Au total, un plan de cette nature est certainement utile, mais il doit être corrigé en profondeur. D’abord, il faut le concevoir en fonction des besoins des populations locales dont il s’agit de gagner la confiance, surtout après l’effort qui leur a été demandé. Par ailleurs, ce plan se détruirait lui-même s’il ne tenait pas compte de l’état des populations et de ses ressources. Comme il se détruirait « en chargeant l’économie qu’il veut relever du poids des intérêts et amortissements d’un financement uniquement alimenté par des emprunts gigantesques » (225).
Les responsabilités de la métropole
Des analyses ou commentaires publiés ces années, on retient que la vraie question, qu’on peine à formuler, est celle de la responsabilité de la Belgique à l’égard de sa colonie. Vers quel destin conduit-on (ou ne conduit-on pas) le Congo et comment ? La Belgique formule difficilement son action et peine donc à l’inscrire dans l’histoire, alors que tout indique que le monde est en transformation rapide.
En décembre 1951, la revue revient sur la question de la responsabilité de la Belgique à l’égard du Congo en publiant un ensemble d’articles traitant de divers aspects de la question : les populations locales et les modalités de leur intégration dans la colonie (leur pays), l’organisation administrative et politique du Congo, la dynamique économique, etc.12 Dans l’introduction à l’ensemble la revue relaie le commentaire d’un homme politique que n’aurait pas désavoué l’historien Jean Stengers : « Le Congo n’est pas l’œuvre de la Belgique, mais de Belges. La Belgique n’a jamais prêté grande attention aux problèmes coloniaux. » Et de poursuivre : « À un moment où la colonie est emportée dans le tourbillon d’une évolution dont on n’aperçoit pas encore exactement l’aboutissement, le contrôle vivifiant de l’opinion publique métropolitaine s’avère de plus en plus nécessaire » (494). La critique de la politique coloniale de la Belgique par des instances internationales combinée à l’absence de toute vision ou de perspective sur le futur du Congo indiquent qu’il faut penser résolument l’avenir du Congo. Mais si les Belges pensent qu’ils n’ont pas de leçon à recevoir et qu’ils sont les seuls experts sur les affaires du Congo, ils ne pensent toutefois pas réellement à son devenir, et les articles d’inviter à cette réflexion.
Antoine Sohier s’interroge sur l’intégration des populations locales dans la « communauté nationale ». La question des droits politiques est encore à venir. Si la question n’aura de réponse que « dans vingt ou trente ans » (sic) (496), c’est maintenant que la réponse s’élabore. Sohier qualifie le régime congolais de « complète discrimination raciale » (496): deux législations, deux systèmes de santé, deux populations, « deux sociétés juxtaposées ». Et de développer un fort plaidoyer pour le changement. Il faut commencer par unifier les législations et soumettre Blancs et Noirs à un régime commun : « l’assimilation ». Mais la législation n’est pas tout et la ségrégation de fait doit être dépassée. Il reconnait que les résistances des deux populations sont multiples. Il n’empêche : « il ne faut pas hésiter à regarder de face ce qu’est le régime colonial. C’est la domination d’un peuple sur un autre » (502). Sohier défend un point de vue politiquement incorrect pour l’époque et qui semble peu crédible aujourd’hui : le Congo comme partie intégrante de la communauté nationale belge. « Les Congolais n’ont d’autre nationalité que la nationalité belge » (502).
L’historien G. Vanthemsche explique qu’à cette époque (1951) l’idée d’une communauté politique belgo-congolaise émerge dans les milieux sociaux-chrétiens qui occupent une position centrale sur l’échiquier politique belge13. Il s’agit de répondre aux critiques des Nations unies par un projet à deux visages : une vision positive du futur et une dimension défensive (l’avenir des populations congolaises ne se fera pas sans la Belgique). Dès lors, « les liens traditionnels de subordination doivent être progressivement remplacés par des liens d’association ». La nature de ces liens n’est pas encore clairement définie, mais en tout cas, « la communauté congolaise devra parvenir à la pleine puissance de ses droits politiques »14. La notion de « communauté belgo-congolaise » engage à reconstruire sur des bases inédites les relations entre les populations belges et congolaises. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les propositions de Sohier qui insiste sur la nécessité d’une sensibilisation de l’opinion publique belge à cette vision des choses et aux perspectives qui lui sont liées.
Dans le même numéro, on relève deux autres commentaires. D’abord, l’organisation administrative et politique du Congo doit évoluer15. Mais, revoir et consolider des mécanismes de décision justes et efficaces implique de définir clairement le statut politique de la colonie. D’autres articles traitent de l’économie congolaise, de l’impact de l’industrialisation, des transformations des sociétés rurales16. Leur conclusion se résume par une idée simple, aux implications considérables : l’effort de progrès social est réel dans la colonie « mais une grande lacune de la pensée coloniale est cette absence de notions sociologiques et économiques qui fait que les problèmes sont généralement attaqués sous l’angle physique et technique seulement, alors qu’ils sont insolubles dans de tels énoncés » (542). Une nouvelle condamnation d’une action coloniale qui n’est pas pensée politiquement, sans objectifs ni vision du futur.
Un nouveau projet
En novembre 1954, La Revue nouvelle publie un nouvel article de A.A.J. Van Bilsen, « Pour une politique coloniale du mouvement en Afrique » proposant de nouvelles orientations à l’action de la Belgique au Congo. Il faut prendre acte que le « temps colonial » est terminé. L’action des Nations unies et la présence de pays neufs17 invitent à penser en termes renouvelés. À côté des plans de développement économique et social, il faut penser à un plan de développement politique et d’émancipation. « Sans préjuger […] de l’avenir politique du Congo, il est autant de notre intérêt que de celui de notre colonie, de préparer le plus vite possible des élites autochtones solides, des cadres sociaux éprouvés, capables de fournir l’armature d’un Congo, d’un Ruanda-Urundi autonomes » (408). Il faut donc planifier rapidement cette entreprise de manière à répondre de manière précise aux aspirations qui émergent dans la société et parmi les populations indigènes. « Un plan du développement politique et de l’émancipation du Congo et du Ruanda-Urundi, un plan de trente ans, aurait aussi une immense portée psychologique intérieure et mondiale et contribuerait à nous “dédouaner” comme puissance coloniale dans un monde anticolonialiste » (409). Par ailleurs, Van Bilsen encadre sa proposition d’un plaidoyer pour une double intégration politique, européenne et africaine et la constitution de liens de coopérations forts entre les deux ensembles à venir.
Un an plus tard, en décembre 1955, Van Bilsen lancera l’idée d’un Plan de trente ans pour l’émancipation politique de l’Afrique belge18. Dans le contexte belge, ce plan est révolutionnaire. Il entrainera la colère des milieux coloniaux et troublera certains responsables politiques.
La proposition est commentée par Maurice Chaumont dans le numéro de mars 1956 de la revue. Il écrit que si, de manière générale, peu de problèmes sont aussi mal traités que le problème colonial, le plan de trente ans, lui, fait exception19. L’indigence de la plupart des analyses ou commentaires est leur défaut d’imagination créatrice ou leur empirisme de très court terme. La proposition d’un plan de trente ans échappe à cette critique surtout en ce qu’il constitue un point de départ précieux pour l’invention d’une politique à long terme. Le mérite de cette proposition est d’abord de montrer que le progrès économique ne remplace jamais l’émancipation politique. Au contraire, le progrès économique libère et rend possibles les aspirations à l’émancipation politique. « L’optique nouvelle dans laquelle est envisagée l’émancipation économique et sociale — la colonie passant de l’état de réservoir de matières premières à l’état de marché — permet de se dégager des slogans colonialistes qui présentent toutes les réformes progressistes comme autant de catastrophes nationales […]» (309). Par ailleurs, un plan à long terme est nécessaire. L’histoire n’offre pas de solution préfabriquée. L’émancipation est un fait ; le problème est de savoir comment conduire ce processus à son terme. Il faudra montrer aux populations indigènes où l’on va et comment.
Et de poursuivre le commentaire du projet de Van Bilsen. Le plan étudie les formules choisies par d’autres puissances coloniales comme la France ou la Grande-Bretagne. Il rejette de manière fort argumentée la formule française de l’assimilation comme celle d’un Commonwealth et opte pour « une souple confédération entre la Belgique d’une part et une grande fédération congolaise progressivement édifiée », le tout s’intégrant dans un système plus large associant l’Europe et l’Afrique (310). Le choix d’une structure fédérale pour le Congo s’impose en raison de l’étendue du territoire congolais et d’une dynamique centrifuge. « Des raisons de technique politique dictent le choix de cette forme de gouvernement. On conçoit difficilement un gouvernement dont l’autorité s’étendrait sur un aussi vaste territoire ». Chaque composante de la fédération congolaise ferait l’apprentissage de son autonomie. L’objectif final étant défini, il faut établir les étapes et les réformes nécessaires. La priorité doit être de développer un climat de confiance et de reconnaissance entre les composantes de la société congolaise, une vision renouvelée, mais aussi des pratiques crédibilisant le processus engagé. Pour Chaumont, le plan « est une raison de croire dans la possibilité d’une solution pacifique des problèmes coloniaux. S’il ne résout pas tous les problèmes, il démontre du moins que le désordre et la violence ne sont pas les seules voies d’indépendance des pays colonisés » (313).
L’accélération des projets d’émancipation du Congo
Cette année 1956, il n’y a pas que le plan de trente ans imaginé par A.A.J. Van Bilsen qui est proposé à l’opinion. Le 1er juillet, un groupe d’intellectuels congolais publie un Manifeste de Conscience africaine qui plaide pour « une émancipation progressive, mais totale du Congo »20. Ce manifeste, au ton modéré, sera suivi en aout de la même année par un autre texte plus radical, émanant d’un groupement politique, l’Alliance des Bakongos (Abako), qui exige une émancipation immédiate. En septembre 1956, ce sont les évêques congolais qui affirment « le droit pour les habitants d’un pays “de prendre part à la conduite des affaires publiques” et l’obligation pour la nation de tutelle, de ‘respecter ce droit et d’en favoriser l’exercice par une éducation politique progressive21 ».
On ne peut plus éviter le débat sur l’avenir du Congo et la mission de la Belgique à cet égard. Maurice Chaumont commente ces évènements comme les prises de position des partis politiques belges[Chaumont M., « L’avenir politique du Congo », La Revue nouvelle, septembre 1956, 220 – 232.]]. Le Parti socialiste belge (PSB), au gouvernement cette année-là avec les libéraux, a pris conscience de son retard sur les questions coloniales par rapport à son rival, la démocratie chrétienne, en pointe sur le sujet depuis un certain temps déjà. Un congrès socialiste extraordinaire consacré aux questions coloniales se veut une réponse aux analyses et propositions du PSC présentées dans la revue Temps nouveaux. Pour Chaumont, s’il est bon que ces partis s’intéressent enfin publiquement à la conduite des affaires coloniales, l’examen de leur production en la matière indique que ces partis ne sont toujours pas intéressés par le Congo lui-même, mais qu’ils pourraient bien être tentés « d’utiliser le problème colonial à des fins de politique intérieure » (221). Les deux partis avancent des propositions intéressantes dans les divers domaines de l’action publique qui tranchent sur l’indifférence qui a prévalu jusqu’alors, mais elles comportent de sérieuses lacunes, au premier plan desquelles l’absence de délais assignés à la réalisation de ces objectifs. Par contraste, Le Manifeste comme le document des évêques sont sensiblement plus substantiels.
En examinant nombre de questions autour du futur de la colonie (Congo) ou des territoires sous mandat (Ruanda-Urundi), la lettre des évêques du Congo et du Ruanda-Urundi « fournit à une action politique une base beaucoup plus rigoureuse et précise que les textes des politiciens professionnels » (226). Pas plus que la lettre, Le Manifeste n’est un programme politique, mais « il exprime un projet politique et plans d’une action dont les techniques restent à préciser. Il fournit la réponse à quatre questions fondamentales : que signifie pour les Noirs la nation congolaise ? Comment conçoivent-ils la coexistence entre les deux races ? Quel contenu donnent-ils à la notion d’émancipation ? Dans quelle perspective envisagent-ils les rapports entre la Belgique et le Congo ? » (229).
Le plaidoyer
Une partie du monde politique commence à s’interroger, mais une hypothétique décolonisation semble encore fort loin. C’est dans ce contexte, que A.A.J. Van Bilsen publie dans La Revue nouvelle de février 1957 un nouvel article, « Plaidoyer pour un plan de trente ans », présentant une version de son projet assortie de multiples commentaires et de réponses aux objections qui lui ont été opposées22.
La demande d’émancipation est un fait ; il faut donc cesser les politiques de l’autruche. Et de développer son plaidoyer pour un plan conduisant à l’autonomie de la colonie. Il commence par dissiper un certain nombre de malentendus apparus lors de débats autour de son projet. On les résume en huit points.
1- Un plan de trente ans, n’est pas du défaitisme. Comme le disent les auteurs du Manifeste de Conscience africaine, le dilemme n’est pas dominer ou tout abandonner. Il faut prendre acte des situations historiques et avancer.
2- La Belgique comme telle n’a pas démérité en Afrique. La colonisation a de multiples lacunes, mais aussi des acquis. On peut admirer ceux-ci et regretter les carences.
3- La Belgique a commis une erreur majeure : penser que l’émancipation sociale (amélioration du niveau de vie) pouvait escamoter la conscience politique. En réalité l’une nourrit l’autre.
4- Nous ne sommes pas pris de court par le déchainement de violence (voir ce qui s’est passé en Indochine et se profile en Algérie). Mais « il est de notre devoir d’éviter que les Congolais aient, un jour, à choisir entre notre domination et l’anarchie, entre nous et rien » (122).
5- Quels sont les droits de la Belgique ? Ils ne sauraient être maintenus dans l’avenir sans le consentement de la population du Congo. « Le Congo appartient potentiellement à ses habitants, les Congolais et les immigrés noirs, blancs et de couleur. »
6- De nombreux Belges ont pris conscience de l’importance d’une politique d’émancipation, mais ils se distinguent sur plusieurs points. Si tous désirent qu’après l’émancipation, Belges et Congolais restent « intimement associés et unis par des liens durables » (125), les opinions divergent sur les chemins à suivre. Les progressistes pensent qu’il faut reconnaitre aux Congolais le droit de choisir leur avenir lorsque le moment de l’émancipation sera arrivé, en ce compris le droit de couper tous les liens institutionnels avec la Belgique. Les conservateurs estiment « qu’il faut refuser aux Congolais le droit de sécession » (126). Van Bilsen se dit partisan d’une confédération belgo-congolaise, mais il approuve le point de vue des progressistes. Autrement dit, il souhaite une association, mais librement consentie.
7- Les Congolais ont-ils la maturité politique requise pour assumer l’émancipation politique ? « J’estime qu’il serait téméraire de s’opposer à la volonté d’émancipation d’une élite politique capable, sous le prétexte que les cadres techniques ne sont pas prêts. Téméraire et historiquement vain. » (127). Ce sera le travail de la métropole de former des cadres. (On est dans la logique d’un plan de trente ans, ndlr.)
8- Pourquoi un plan de trente ans ? Un plan est nécessaire parce que l’émancipation est un processus compliqué. En se fondant sur d’autres expériences, on sait que le temps manque toujours (pour former des administrateurs, pour constituer une classe moyenne, pour coordonner et prévoir). L’émancipation s’est précipitée dans d’autres pays d’Afrique et leur expérience indique combien le processus est difficile et combien le temps manque souvent.
Et cette phrase qui, rétrospectivement prend un sens particulier (nous sommes en février 1957 et dans quarante mois le Congo sera indépendant, ndlr): « La grande difficulté de tout le problème d’émancipation, en un délai aussi court que trente ans, réside moins dans l’éducation démocratique et la création d’institutions, que dans le développement général des masses et la formation des élites. C’est surtout sur ce plan-là que nous risquons d’être terriblement pris de court » (136). Et d’insister sur l’urgence absolue de la formation de nombreux universitaires et techniciens.
Après ces précisions, Van Bilsen rappelle que le Congo est aussi un pays sous-développé et qu’il s’agit de renforcer de manière résolue les dynamiques de développement, ce qui requiert le concours massif d’investissements. Les ressources propres du Congo n’y suffiront pas et cet effort devra être soutenu de l’extérieur.
Enfin, il faut se souvenir que le problème colonial est une question internationale. En effet, les questions du développement — et du développement des anciennes colonies — appartiennent au domaine de la politique internationale et c’est à ce niveau qu’il faut dorénavant les situer. Elles doivent faire l’objet d’une approche commune des divers pays, de divers continents. À cet égard, la Belgique doit réviser sa politique. Depuis la guerre, en effet, elle mène aux Nations unies « une action conservatrice, défensive, sans issue, qui la pousse graduellement dans une impasse » (153). La Belgique a considéré que sa colonie et les territoires confiés à sa tutelle étaient son domaine réservé. Elle est allée jusqu’à défendre un point de vue très particulier (la « thèse belge »). La Charte des Nations unies avait prévu le sort des « territoires dont les populations ne s’administraient pas elles-mêmes23 ». Dans l’esprit de la Charte, il s’agissait de populations indigènes de pays souverains (tels les Indiens d’Amazonie au Brésil). La Belgique a considéré que cette disposition concernait les populations de sa colonie. C’était une thèse absurde, critiquée par de nombreux pays. À l’opposé de cette interprétation, Van Bilsen estime que les colonies sont des « nations en puissance dont on ne peut normalement attendre qu’elles demandent volontairement leur intégration et leur assimilation à la lointaine métropole d’Outre-mer » (156). La Belgique aurait tort donc de s’enfermer dans cette logique coloniale ; elle doit abandonner la thèse du domaine réservé, revoir de toute urgence sa politique africaine et la mettre en accord avec les normes internationales. La mise en œuvre d’un projet tel que le plan de trente ans doit être résolument engagée avec le concours de tous, Belges et Congolais, de manière à le transformer en un plan africain, crédible et efficace24.
L’avant-dernier acte
1958 est une année électorale en Belgique. Les élections législatives ont lieu le 1er juin. Dans le numéro de mai de la revue, A.A.J. Van Bilsen fait le bilan de la politique congolaise des quatre dernières années25. Il dénonce la manière dont la Belgique se décharge de ses obligations à l’égard de la colonie sur les budgets du Congo et du Ruanda-Urundi et donc des recettes fiscales africaines. Il y voit un « abus colonialiste de faiblesse » (453). Après avoir passé en revue diverses questions de politique intérieure qui ont agité le climat de la colonie (miniguerre scolaire, nominations politiques, statut des colons), il constate que l’immobilisme domine. Le monde politique et singulièrement le ministre en charge des Colonies ne voient pas ce qui se passe réellement au Congo. Le contraste est énorme entre une gestion politique à très court terme et les enjeux profonds qui ne sont pas traités par l’action publique. « Si le Gouvernement de demain n’opte pas résolument pour une politique de décolonisation, on doit redouter que nous entrions dans une phase dangereuse de réaction et de reprise en main » (473).
En juin 1958, les élections législatives sanctionnent durement la coalition sortante (PSB et parti libéral). Le succès du PSC le rend incontournable en raison d’une majorité absolue au Sénat et d’une domination écrasante à la Chambre. Le PSC gouvernera seul pendant quelques mois, le temps de négocier le Pacte destiné mettre fin à la guerre politique qui a sévi entre 1954 et 1958 sur la question scolaire, et s’engagera ensuite dans une coalition avec les libéraux entre novembre 1958 et mars 1961. Cette coalition aura à gérer la décolonisation (et la situation créée par les grandes grèves de l’hiver 1960 – 1961).
Profitant de la conjoncture politique qui voit le gouvernement élaborer son programme, A.A.J. Van Bilsen lui propose les grandes lignes d’une politique africaine26. « Il faut espérer que le gouvernement de juin 1958 prendra conscience que la législature qui s’engage pourra être décisive pour le Congo, le Ruanda-Urundi et les chances de la Belgique en Afrique » (631). Il attend du gouvernement un engagement « solennel et précis » sur l’avenir du Congo et du Ruanda-Urundi. Et de préciser le contenu souhaité de cet engagement. Tout d’abord, un plan d’émancipation assorti de délais. La mise au point de ce plan pourrait être confiée à une équipe « ouverte » de Belges et d’Africains. Ce plan devrait s’articuler en quatre phases : la définition de l’organisation politico-administrative interne ; la constitution de « l’État sous tutelle du Congo » doté d’une assemblée législative élue ; le transfert des pouvoirs réservés (finances, sécurité, affaires étrangères) et lors de la quatrième phase, la Belgique qui n’agirait plus qu’en fonction d’un mandat des Nations unies transfèrerait la souveraineté à un chef d’État choisi par les Africains. Ce transfert pourrait éventuellement s’accompagner d’une association à définir avec la Belgique, mais ce sont les Africains qui la choisiraient. Un plan d’émancipation du Ruanda-Urundi devrait être élaboré sur le même modèle. En cette affaire, il est essentiel d’établir un timing précis et connu de tous. Ensuite, il faut lancer un programme de formation des élites qui soit massivement soutenu. Parallèlement à ces projets, un plan économique et social soutiendra la croissance et le développement de l’économie agricole et de l’industrie. Comme le financement de ces opérations dépassera largement les moyens de la colonie, il faudra recourir à des investissements belges et, plus largement, à l’internationalisation de l’aide financière publique. Quelle sera la place de la Belgique dans ce futur ? « Je ne crois pas aux droits imprescriptibles de la Belgique au Congo, mais je crois sincèrement à l’avenir des Belges en Afrique. Cet avenir dépendra de la manière dont nous aurons garanti les chances de la transition et de la conviction que les dirigeants africains auront de l’intérêt de poursuivre le travail avec nous. » Et de préciser que « au cours de la législature qui commence, la question congolaise va devenir le problème numéro un de la politique belge » (643). Cette dernière partie de la prophétie se réalisera très vite.
Entretemps, Van Bilsen a publié sous forme de livre le plan qu’il a conçu et promu, assorti de divers compléments et commentaires27. Philippe Meunier commente l’ouvrage dans la revue en décembre 195828. Pour lui, le mérite de Van Bilsen est d’avoir saisi la dynamique des facteurs complexes et impérieux qui conduisent à l’indépendance du Congo et d’en avoir rendu compte, notamment dans La Revue nouvelle. « Nous constations ainsi avec quelle rapidité la situation a évolué depuis quatre ans. De 1954 à 1958, la Belgique a pris conscience du problème que lui posait l’avenir du Congo. Et, en même temps, les Africains eux-mêmes ont senti se cristalliser en eux un certain nombre d’idées-forces qui, aujourd’hui animent leurs attitudes et leur action » (609). Le projet de plan de trente ans a créé des remous violents, mais aujourd’hui si on y réfléchit vraiment, c’est dans les dix ans à venir que le destin du Congo sera scellé. « Et toute la question est de savoir combien de temps encore nous aurons l’initiative des opérations pour régler les rythmes du changement avec la collaboration des Africains » (609).
Le problème numéro un de la politique belge
Ce temps sera beaucoup plus court que prévu et les autorités belges seront prises de vitesse par les évènements. Alors que le gouvernement allait rendre public son plan politique pour le Congo, les 4, 5 et 6 janvier 1959, des émeutes violentes éclatent à Léopoldville sur un fond d’énervements et de frustrations multiples qui révèlent un climat profondément dégradé.
Le 13 janvier, le roi communiqua un message non équivoque : « Notre ferme résolution est aujourd’hui de conduire, sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix. » L’important est l’utilisation du terme « indépendance » qui n’appartenait pas jusqu’alors au langage officiel. Le message énonce ensuite quelques conditions nécessaires à l’acheminement de ce processus : des institutions solides, une organisation sociale et économique bien assise, des cadres administratifs expérimentés. Le même jour, le gouvernement fait connaitre sa position qui va, globalement, dans le même sens. Elle a été très difficile à élaborer tant les ministres s’opposaient sur l’idée d’indépendance, fermement refusée par certains. Aux yeux du public, la position du gouvernement parut en retrait par rapport à la déclaration royale29. G. Vanthemsche observe : « Quelques mois avant l’indépendance du Congo, les autorités coloniales belges semblent encore avoir l’éternité devant elles. En aout 1959 une correspondance diplomatique belge indique que “l’autonomie (le terme indépendance n’est même pas employé!) du Congo ne peut être que l’aboutissement d’un développement progressif, à long terme lui aussi”. Dix mois plus tard, le Congo est un pays indépendant30. »
En février 1959, la revue fait une large place au Congo. Jules Gérard-Libois donne le récit détaillé des évènements de janvier31. La chaine des causes et des effets est difficile à établir et donc la vérité historique : « Comment sortir de ce cercle des demi-vérités qui nous font tant de mal ? » (131). Sous la signature des Sept (la direction de la revue), on lit que la Belgique n’a que trop tardé à répondre aux revendications de l’élite congolaise. La position du gouvernement belge n’est pas en phase avec l’opinion de la population estimant que l’indépendance est une conclusion normale de l’action des Belges au Congo. Les craintes émises régulièrement par certains milieux (fuite des capitaux, exode européen) et relayée jusqu’au sein du gouvernement servent de « justification à une politique d’immobilisme que la Revue Nouvelle a maintes fois condamnée et dont nous voyons aujourd’hui les conséquences désastreuses » (115). Et de déplorer le temps perdu. Ainsi, il eut été possible d’associer beaucoup plus tôt les populations à la gestion du Congo ; les outils étaient prêts depuis longtemps, mais on n’a pas voulu les utiliser. Au-delà du constat de carence des politiques passées, il faut regarder le futur. Le redressement de la situation passe des réformes des structures politiques et des mesures économiques et sociales fortes pour remédier à la situation critique des travailleurs dans les cités (populations impliquées dans les désordres de janvier, ndlr). Comme les ressources propres de l’économie congolaise sont insuffisantes, il faudra un apport du budget de la Belgique et des concours financiers étrangers.
Pour la revue, il importe de donner des gages rapides à l’opinion. Dans le numéro de juin de la revue, Auguste Kalanda écrit qu’il importe de traiter la dimension politique du problème32. Ainsi, ne serait-il pas opportun d’abolir la Charte coloniale et d’instaurer au plus vite « un régime d’autonomie dans lequel un gouvernement congolais, responsable devant des chambres congolaises, aurait un pouvoir de décision sur les matières d’ordre intérieur ? »
Le gouvernement prend conscience du retard accumulé. La pression politique — congolaise, belge et internationale — vers l’indépendance est très forte, mais l’impréparation technique et administrative de la colonie dont il porte la responsabilité le fait hésiter. Or, l’urgence est là. En octobre, la revue brosse un tableau assez noir de la situation33. Selon elle, neuf mois après la déclaration gouvernementale, au Congo on n’a jamais « autant parlé d’ordre, de fermeté, de discipline, d’autorité, de confiance : on n’y a jamais ressenti autant de crainte, de peur, d’anxiété, de méfiance profonde » (293). Les problèmes se multiplient et on ne peut plus espérer tout sauver, « c’est-à-dire une évolution harmonieuse vers la démocratie, en plein accord avec la Belgique, accompagnée d’un progrès économique suffisant pour fournir les moyens d’un progrès social » (294). Il faut répondre rapidement aux revendications africaines par des formules concrètes : « La promesse et la date d’un gouvernement congolais sont les éléments essentiels d’une confiance à retrouver » (294). Mais les analystes des réalités congolaises sont bien conscients de la complexité des problèmes. Quelle structure politico-administrative choisir ? La structure fédérale faciliterait sans doute les choses, mais fera-t-elle consensus ? « La seule direction que nous puissions proposer est celle qui entrainera une adhésion fondamentale des masses congolaises ; cette adhésion n’existe plus parce que nous n’avons pas matérialisé d’une manière suffisante les intentions du 13 janvier ; c’est celle-ci qu’il faut retrouver » (296). Enfin, si concevoir un plan théorique est relativement aisé, la difficulté commence quand il faut l’insérer dans les limites du possible. Et celles-ci se rétrécissent. Pour la revue, la rigidité du système politique belge constitue l’obstacle majeur. Notre régime politique est-il capable de faire face à des problèmes qui exigent « la prudence et l’audace » ?
À ce moment, le gouvernement belge et les milieux politiques congolais sont engagés dans une sorte de course aux enchères. Au Congo, la majorité estime qu’il appartient aux Congolais eux-mêmes de choisir les voies de leur avenir. Par exemple, certains partis souhaitent former dans chaque province un gouvernement provisoire qui définirait les solutions politico-administratives adéquates et règlerait les relations futures avec la Belgique. Le 13 octobre, le ministre du Congo présente une proposition aux Chambres : mise en place de deux assemblées et d’un gouvernement congolais en 1960. La fin de la transition — l’indépendance — sera réalisée dans un délai de quatre ans au plus tard. Dans la revue, Maurice Chaumont écrit qu’il s’agit d’une position sans doute équilibrée, compte tenu des diverses tendances qui s’opposent au sein du gouvernement belge34. Elle crée un cadre minimal, mais elle ne satisfera probablement pas les milieux congolais ; les compétences des assemblées sont vagues et pourquoi assigner un terme de quatre ans ? Il faut éviter de confondre capacité politique et capacité administrative. Si cette dernière faisait défaut, elle ne peut empêcher l’exercice de la première, mais il faut trouver les moyens de l’accompagner. Il constate qu’un des principaux partis congolais, l’Abako, critique fortement la proposition. Si la critique est décevante en ce qu’elle ne formule pas de contreproposition, on peut néanmoins la comprendre. « Au moment de faire une révolution — c’est bien de cela qu’il s’agit du point de vue des Congolais — on n’a guère le gout des subtilités juridiques, estimées secondaires par rapport à la prise de pouvoir » (403). Au total, il faut regretter qu’il n’y ait pas eu de négociation réelle à caractère politique. Mais, pour la Belgique, négocier reviendrait à reconnaitre qu’elle est engagée « dans un dialogue avec un autre pouvoir de nature politique, même si ce dernier n’est pas en état de se manifester sur le plan juridique » (id.).
À la mi-décembre 1959, le gouvernement belge sera convaincu de devoir accélérer les choses et décidera l’organisation d’une Table ronde réunissant à Bruxelles des responsables congolais et leurs homologues belges en vue de définir les conditions du processus qui conduira à l’indépendance du Congo35. Entre le 20 janvier et le 20 février 1960, le déroulement de la Table ronde s’écartera sensiblement des prévisions du gouvernement belge. Les membres de la délégation africaine avaient décidé de constituer un front commun et revendiquaient l’indépendance immédiate du Congo. La date du 30 juin fut finalement décidée et la Table ronde abordera les divers aspects du transfert des compétences. La Belgique ne conservera donc aucune compétence au Congo après le 30 juin 196036.
Un jugement sévère : de la crise congolaise à la crise de régime
En juin 1960, au moment où le Congo accède à l’indépendance, La Revue nouvelle publie un éditorial particulièrement sévère sur la manière dont la Belgique a conduit sa politique coloniale depuis la guerre37.
Pour la revue, ce n’est pas le moment de faire le bilan de ce qui a été réalisé au Congo au cours de la période coloniale, mais bien de réfléchir à la manière dont la Belgique a géré le processus d’indépendance et laissé le Congo à son propre sort en moins de dix-huit mois. Les vraies erreurs ne se situent pas entre le 4 janvier 1959 et le 30 juin 1960. « Elles s’échelonnent sur les quinze années qui nous séparent de la libération. Elles procèdent du même défaut, des mêmes faiblesses qui nous rendent inquiets pour l’avenir de la Belgique » (563). « Nous n’avons pas pu penser à temps les vraies solutions. L’absence de prévision à moyen et long terme, les demi-mesures, la défense paresseuse des intérêts établis, une politique des hommes faible et pusillanime, qui n’hésite pas à remercier les incapables et pour qui nul n’est apte à diriger s’il n’a pas cinquante ans au moins ; une solidarité d’intérêts abusive et paralysante, l’absence de sens du risque et l’excès du gout des loisirs et du confort, le refus d’imaginer : tout cela, c’est la Belgique du milieu du siècle. Et ces traits que l’on vient d’énumérer s’appliquent tout autant à sa politique charbonnière qu’à sa politique coloniale et à d’autres politiques encore » (563).
Quelques jours après l’indépendance, le Congo entre dans une spirale de violences. La Force publique se mutine dans plusieurs villes à partir du 4 juillet. Les Européens sont victimes de multiples exactions et quittent le pays en catastrophe, et avec eux les cadres techniques et administratifs qui devaient faciliter la transition de la colonie à l’État indépendant. L’armée belge intervient au risque d’engager une guerre coloniale. Pour mettre fin à cette situation, les Nations unies envoient des « casques bleus » pour pacifier le pays. Les deux têtes politiques du Congo, président et Premier ministre se destituent mutuellement et la province du Katanga organise sa sécession. En quelques semaines, le Congo est profondément bouleversé.
La Revue nouvelle poursuit son commentaire de juin : « l’irréparable était commis bien avant la Table ronde de janvier, dans le chef de gouvernements successifs à la petite semaine, d’une administration coloniale […] retardataire et retardatrice, des grands intérêts économiques qui entraient en transe dès qu’on leur parlait — en 1955 ! — d’un plan de trente ans, des responsables de tout poil qui n’ont pas préparé l’opinion publique à se mettre au niveau des réalités internationales » (114)38. Et ce commentaire amer : « Depuis vingt ans, c’est la troisième fois que la Belgique subit un ébranlement majeur. Beaucoup d’entre nous, en pliant sous le choc des évènements de juillet, se sont souvenus de “l’amère moisson de quarante” et aussi de la cruelle bataille, dix ans plus tard, autour de la question royale. De ces deux dures leçons, nous n’avons pas su tirer profit » (116). Lorsque la crise sera passée et qu’on aura fait son nécessaire bilan politique, la revue estime qu’il faudra se tourner vers le futur. La Belgique qui pensait pouvoir mener seule et sans la penser réellement une « œuvre civilisatrice » est ramenée à sa dimension de petit pays, mais riche cependant si on le rapporte au reste du monde. Elle doit donc « se préparer à collaborer à l’émancipation et au développement du Tiers-Monde sans escompter de gratitude ou d’avantages matériels et même, dans une certaine mesure, sans contrôle absolu de l’efficacité avec laquelle notre aide est utilisée. Nous devrons être prêts à collaborer dans cet esprit avec la République du Congo, lorsque les tempêtes seront passées » (120).
Cette prise de position de la revue est suivie de deux articles, l’un consacré à la décolonisation et l’autre à la crise de l’État. Dans ce dernier article, François Persoons propose une analyse rigoureuse des carences de l’État belge qui éclaire sa gestion désastreuse de la décolonisation déjà évoquée par la revue39. De son côté, Maurice Chaumont explique que l’indépendance n’élimine pas les effets de la décolonisation. Dans les colonies, coexistent deux sociétés différentes et hiérarchisées. La profonde dépendance économique et culturelle de la société colonisée ne s’abolit pas par la seule indépendance politique40. « Les manifestations d’agressivité auxquelles les Congolais se sont livrés en portent le témoignage explicite, […] dans chaque cas, elles visent le même objet : renverser le système des statuts des Blancs et des Noirs » (125). La désorganisation du Congo est un autre aspect de la situation postindépendance. Cette crise prend sa source dans l’action coloniale elle-même qui, finalement, est responsable de l’incompétence que l’on retrouve à tous les niveaux. À partir de janvier 1959, il était trop tard pour rattraper « treize années d’aveuglement volontaire ». « À la Table Ronde de février, les négociateurs belges ont cru qu’un geste audacieux et d’un libéralisme, dont l’histoire n’offre aucun autre exemple, suffirait à transformer la situation coloniale : ils ont octroyé, sans réserve, l’indépendance. Mais l’indépendance n’est pas toute la “décolonisation”. Pour ne l’avoir pas compris, les Belges ont perdu le pari et compromis sérieusement les chances du jeune État » (128).
Plus tard, en octobre 1960, La Revue nouvelle rend hommage à André Ryckmans, administrateur territorial, jeune fonctionnaire épris du Congo, mais fort lucide sur les problèmes du pays et leurs racines dans l’entreprise coloniale. Il a été tué le 17 juillet, « alors qu’il refusait de quitter son territoire aussi longtemps que des vies humaines y seraient en danger » (281)41. La revue publie des extraits de lettres ou de notes dans lesquelles il disait l’insuffisance d’une africanisation « par le haut », tant que des cadres africains compétents ne pourraient prendre le relais, sur le terrain, des projets du gouvernement. Et d’évoquer, dans les mois qui précédaient l’indépendance, tous les risques des problèmes à venir. Il écrivait le 25 novembre 1959 : « Le temps est compté pour moi, je le dis, mais il est surtout compté pour que les Belges et les Congolais ne soient pas séparés pour longtemps par du sang et des larmes. Le temps est compté et des vies humaines sont en danger. Que la Belgique s’en rende compte et adopte des solutions réalistes, rapides, généreuses : tout peut encore être sauvé » (284). Quelques mois plus tard, le 25 février 1960, il est plus pessimiste : « Ici la situation est très calme… un calme qui par moments ressemble à une agonie » (284). Dans cette phrase, une destinée se confond avec un drame dont l’histoire n’est pas avare. L’indépendance conclut dans le chaos une histoire commencée dans la violence et que la colonisation des Belges n’avait pas vraiment éliminée.
Entre 1945 et 1960, La Revue nouvelle a régulièrement traité du Congo, mais d’une manière quelque peu dissonante par rapport à ce qui se disait ou s’écrivait généralement. Dès les premiers articles qu’elle publie sur le sujet, elle dénonce un régime colonial sans objectif : où veut-on conduire le Congo et comment ? Elle constate aussi que le Congo est une société que l’on ne connait pas vraiment et que la Belgique ne fait guère d’effort pour apprendre à connaitre. Pour la revue, la Belgique et ses autorités n’ont pas conscience des évolutions du monde et ne comprennent pas que les changements qui traversent l’Asie et l’Afrique concernent aussi le Congo, et donc la Belgique. À travers nombre d’articles documentés, elle mettra en garde l’opinion et les autorités sur leurs responsabilités et sur ce qui se joue en profondeur dans les systèmes coloniaux qui, de fait, entrent en agonie. Le plan de trente ans dont la revue s’est faite l’avocat résolu était un axe de travail qui aurait sans doute permis de ne pas perdre de temps et surtout de préparer la fin de la colonisation. Et ceci, même si le délai de trente ans était une impossibilité historique ; dix ans était un terme plus raisonnable. Même dans cette hypothèse, il eut fallu accepter que la colonisation ait une fin, mais cette perspective semblait hors de propos pour les autorités belges. En réalité, on a commencé à penser à l’indépendance dix-huit mois avant la fin de la colonisation. La revue a tenté de montrer à plusieurs reprises que la gestion malheureuse de la décolonisation était un défaut qui participait des lacunes de plus en plus criantes de l’État belge dans de multiples domaines tels que les politiques de court terme ou l’incapacité de concevoir une réelle politique de reconversion des anciens territoires industriels. Les péripéties dramatiques qui ont accompagné les mois suivant l’indépendance et la déconsidération internationale de la Belgique ont eu un impact moral considérable sur la population belge. Le discrédit du monde politique et la perte de confiance dans sa capacité à gérer des situations difficiles éclairent en partie le mouvement de protestation qui s’exprimera à travers les grandes grèves de l’hiver 1960 – 1961.
Après le 30 juin 1960, le Congo cessa d’être une affaire intérieure belge et lorsque La Revue nouvelle traitera de ce sujet, elle y reviendra régulièrement. Ce sera dorénavant sous l’angle des questions de développement, de la recherche de formules de gouvernement démocratique, à l’instar de ce qui se passait dans d’autres pays d’Afrique. On ne peut pas dire, d’ailleurs, que dans ces matières nouvelles, la Belgique ait fait preuve d’un jugement éclairé et d’une politique particulièrement généreuse ou novatrice. Ce n’était pas vraiment une autre histoire.
- Voir Vanthemsche G., La Belgique et le Congo, Nouvelle histoire de Belgique, volume 4, Bruxelles, Editions Complexe, 2007.
- Id. p. 42.
- Sur ceci, on liraVan den Dungen P.-P., Hubert Pierlot, Bruxelles, Le Cri Editions, 2010. Les chapitres 4 à 9 décrivent l’action du gouvernement à Londres entre 1940 et 1944. Le chapitre 8 est plus particulièrement consacré à la gestion du Congo.
- Baecke L., Economische ontwikkeling en sociale structuur in Belgische-Congo, KUL, 1959, cité par G. Vanthemsche, Genèse et portée du « Plan décennal » du Congo belge (1949 – 1959), Académie royale des sciences d’Outre-mer, 1994.
- La représentation du Congo lors de l’exposition internationale de 1958 à Bruxelles est une illustration caricaturale de cette situation. À côté de la présentation de l’effort de modernisation de certains secteurs de la colonie, les concepteurs du pavillon avaient mis en scène la représentation passéiste d’un « village traditionnel congolais » plus proche d’un zoo anthropologique que de la réalité. La section a été rapidement fermée à la suite des réaction de l’opinion, mais de l’avoir imaginée en disait long sur les conceptions de certaines autorités.
- « Pour plaire aux jeunes nations indépendantes et/ou pour prendre de vitesse l’Union soviétique, la diplomatie américaine favorise la décolonisation », Vanthemsche G., op.cit. 143.
- Malengreau G., « Le Congo à la croisée des chemins », La Revue nouvelle, janvier et février 1947.
- Une somme considérable à l’époque représentant en 2020 l’équivalent de 11,2 milliards d’Euros. Répartie sur dix ans, elle correspond à 1,12 milliard par an à rapporter à un PIB de +/- 450 milliards.
- Voir : Vanthemsche G. (2005), « Le Plan décennal et la modernisation du Congo belge (1949 – 1959)», dans J. Vellut (Ed.), La mémoire du Congo. Le temps colonial (104 – 107), Musée Royal de l’Afrique Centrale/Snoeck. Lefebvre J., « Plan décennal du Congo Belge/The Belgian Congo Ten Year Plan », dans Civilisations 6, n°3 (1956), 357 – 70, consulté le 14 mars 2021.
- Van Bilsen A.A.J., « Le Congo : Le plan décennal », La Revue nouvelle, septembre 1949, 212. A.A.J.Van Bilsen est un bon connaisseur de la réalité congolaise. Après la guerre passée dans la résistance, il passera quelques années comme responsable de l’agence Belga au Congo.
- Quelque septante années plus tard, en 2021, la question reste d’actualité comme le démontrent les campagnes de soutien à l’agriculture paysanne promues par des ONG comme FIAN (FoodFirst Information and Action Network) et les campagnes de Nations unies pour un développement durable (ndlr).
- « Le Congo, problème humain », La Revue nouvelle, décembre 1951.
- Vanthemsche G., op.cit., p. 79 – 80.
- Note de la commission coloniale du PSC citée par G. Vanthemsche p. 80.
- Rubbens A., « L’évolution administrative et politique », La Revue nouvelle, décembre 1951, 504 – 520.
- Urbain Y., « L’incidence sociale de l’économie », Id. 532 – 542. Clément Mertens, « Nouveaux cadres coloniaux », Id. 521 – 531.
- En Asie, l’Inde, le Pakistan, Ceylan, l’Indonésie et la Malaisie ont conquis leur indépendance. La France va se retirer d’Indochine. En Afrique, le Ghana est indépendant comme, depuis la guerre, le Soudan et l’Éthiopie. L’Amérique centrale et du sud est composée de pays indépendants depuis le XIXe siècle. La question d’Algérie mise à part, la France envisage une politique d’association avec ses colonies d’Afrique et la Grande Bretagne des indépendances progressives dans le cadre du Commonwealth.
- Il sera publié en décembre 1955 : en néerlandais dans De gids op Maatschapelijke Gebied (décembre 1955) et en français dans Les dossiers de l’Action sociale catholique (février 1956).
- Chaumont, M. « Du Congo. À propos d’un plan d’émancipation politique », La Revue nouvelle, mars 1956, 307 – 314.
- Vanthemsche G., op.cit. 82. Pour le Manifeste, voir Nathalie Tousignant, Le Manifeste de Conscience africaine (1965), Pressse de l’université Saint-Louis, 2009. Voir également l’étude fort utile publiée par Brassinne de la Buissière J. et Dumont G.-H., « Les autorités belges et la décolonisation du Congo », Courier hebdomadaire du Crisp, 2063 – 2064, 2010, 14.
- Ibid.
- Van Bilsen A.A.J., « Plaidoyer pour un plan de trente ans », La Revue nouvelle, février 1957, p. 113 – 160.
- Article 73 : Les membres des Nations unies qui ont ou qui assument la responsabilité d’administrer des territoires dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes reconnaissent le principe de la primauté des intérêts des habitants de ces territoires. Ils acceptent comme une mission sacrée l’obligation de favoriser dans toute la mesure possible leur prospérité, dans le cadre du système de paix et de sécurité internationales établi par la présente Charte.
- Au courant de cette année et des mois qui suivront, La Revue nouvelle publie pratiquement chaque mois des textes consacrés à diverses questions concernant le Congo.
- Van Bilsen A.A.J., « Quatre années de politique congolaise », La Revue nouvelle, mai 1958, p. 449 – 473.
- Van Bilsen A.A.J., « Essai de programme réaliste pour une politique africaine », La Revue nouvelle, juin 1958, p. 629 – 643.
- Van Bilsen A.A.J., Vers l’indépendance du Congo et du Ruanda-Urundi, Réflexions sur les devoirs et l’avenir de la Belgique en Afrique centrale, Bruxelles, 1958.
- Meunier Ph., « Vers l’indépendance du Congo », La Revue nouvelle, décembre 1958, p. 607 – 609.
- Voir Brassinne de la Buissière J. et Dumont G.-H., op.cit. 21.
- Vanthemsche G., op.cit., p. 76.
- Gérard-Libois J., « L’émeute de Léopoldville, le récit des faits », La Revue nouvelle, février 1959, p. 121 – 132.
- Kalanda A., « Réflexions d’u Congolais en marge de la déclaration du 13 janvier », La Revue nouvelle, juin 1959, p. 639 – 642.
- « Les Sept, Congo, année “moins une”», La Revue nouvelle, octobre 1959, p. 293 – 298.
- Chaumont M., « Du message de M. De Schrijver à la réponse de l’Abako » La Revue nouvelle, novembre 1959, 399 – 403.
- Cet article est principalement fondé sur les commentaires de La Revue nouvelle relatifs à la politique coloniale de la Belgique entre 1945 et 1960, avec comme objet principal le Congo. À la même époque, le gouvernement belge aura également à traiter de l’indépendance du Runda-Urundi (dans la graphie de l’époque) dont il assume la tutelle sous mandat des Nations unies. Le 10 novembre 1959, le gouvernement rend publique sa politique à l’égard des deux pays : formation dans chaque pays d’un gouvernement local jouissant d’une autonomie progressive et mise en place de structures administratives. En mars 1960, la revue publie un large ensemble consacré au « Ruanda en état de révolution » où diverses facettes de la question sont abordées. Le Ruanda et le Burundi accéderont à l’indépendance en 1962.
- Sur la Table ronde, voir J. Brassinne de la Buissière et G.H.Dumont, op. cit.
- « Le Congo indépendant et nous. Réflexions pour le 30 juin », La Revue nouvelle, juin 1960, p. 561 – 564.
- « Du drame congolais à la crise de l’État en Belgique. Pour un nouveau départ », La Revue nouvelle, aout-septembre 1960, p. 113 – 116.
- Persoons Fr., « La crise de l’État », La Revue nouvelle, aout-septembre 1960, 129 – 143. On ne développera pas cette analyse ici ; elle appartient à un autre sujet. On notera cependant que l’analyse de F. Persoons nourrira la critique que Théo Lefèvre, président du PSC, fera de la gestion du gouvernement PSC-libéral de G. Eyskens en mai 1960. Voir à ce sujet : Gaston Eyskens, Mémoires, Crisp, 2012, 1267p., 639.
- Chaumont M., « Indépendance et décolonisation », La Revue nouvelle, aout-septembre 1960, 121 – 128.
- « Le témoignage d’André Ryckmans », La Revue nouvelle, octobre 1960, 281 – 284.
