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L’Europe dans la ruée vers l’or

Numéro 11 Novembre 2013 par Paul Géradin

novembre 2013

Sans pétrole, pas de cir­cu­la­tion rou­tière ! Sans mine­rais, pas d’automobiles du tout… Cette asser­tion attri­buée à un entre­pre­neur alle­mand est moins banale qu’il n’y paraît. De la pro­duc­tion à la consom­ma­tion, dia­mants, or, cuivre… sont omni­pré­sents, mais — contrai­re­ment aux res­sources éner­gé­tiques — ces res­sources minières sont éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, éco­lo­gi­que­ment invi­sibles ; extraites du sol puis enfouies dans le fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien du […]

Sans pétrole, pas de cir­cu­la­tion rou­tière ! Sans mine­rais, pas d’automobiles du tout… Cette asser­tion attri­buée à un entre­pre­neur alle­mand est moins banale qu’il n’y paraît. De la pro­duc­tion à la consom­ma­tion, dia­mants, or, cuivre… sont omni­pré­sents, mais — contrai­re­ment aux res­sources éner­gé­tiques — ces res­sources minières sont éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, éco­lo­gi­que­ment invi­sibles ; extraites du sol puis enfouies dans le fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien du monde glo­bal. Le but de ce dos­sier est de tra­cer un angle d’attaque pour une autre extrac­tion, de l’ordre de l’analyse et de la réflexion…: d’explorer les gale­ries — finan­cières, judi­ciaires, poli­tiques —, la tra­jec­toire des mine­rais du ter­roir de com­mu­nau­tés jusqu’aux mains des consom­ma­teurs. Ce poste d’observation donne accès au cœur bru­lant de la glo­ba­li­sa­tion, et cela ne va pas sans explosions.

Ain­si, comme on le ver­ra, entre 2008 et 2011, la mise au jour de la logique de fonc­tion­ne­ment de l’industrie minière et la dénon­cia­tion de ses abus ont fait l’objet au Cana­da d’un âpre débat et d’un intense remue-ménage judiciaire.

L’opinion euro­péenne a igno­ré ou est res­tée indif­fé­rente. Après tout, il ne s’agissait que d’une affaire judi­ciaire nord-amé­ri­caine par­mi d’autres. Du même ordre que Wiki­leaks ou Edward Snow­den, mais appa­rem­ment encore moins impor­tante… Certes, ces deux der­nières affaires, plus récentes, ont fait la « une » des médias. Mais pas de quoi fouet­ter un chat. L’opinion publique ne se pas­sionne guère pour les affaires juri­diques pas­sa­ble­ment abs­traites, et encore moins en Bel­gique pour ce qui a trait à l’espionnage… Cepen­dant, pour­quoi un des grands pen­seurs contem­po­rains, le phi­lo­sophe alle­mand Jür­gen Haber­mas, affir­mait-il récem­ment que les démo­crates doivent avoir du res­pect pour le cou­rage civique exem­plaire de per­sonnes comme Snow­den1 ? Ce n’est pas sim­ple­ment parce que le prin­cipe de la liber­té d’information est en cause. C’est aus­si en rai­son du conte­nu de ce qui est caché/dévoilé, à savoir la réa­li­té des lourds rap­ports de force qui struc­turent le « monde glo­bal ». À cet égard, la page qui a été ouverte au Cana­da autour de l’«extractivisme » est riche d’enseignements. Et elle n’est nul­le­ment refer­mée. On vise ici à en pro­lon­ger la lec­ture en réfé­rence à l’Europe.

« Extrac­ti­visme ». Ce néo­lo­gisme désigne une réa­li­té nou­velle : l’exploitation mas­sive de res­sources natu­relles des­ti­nées prin­ci­pa­le­ment à l’exportation. Certes, l’extraction des matières pre­mières a été au cœur de la colo­ni­sa­tion, au ser­vice de l’industrialisation des métro­poles moyen­nant l’extraversion des éco­no­mies des colo­nies, spé­cia­li­sées dans des mono­pro­duc­tions. L’Union minière n’est pas loin… Mais depuis le début du XXIe siècle, on assiste à un « super­cycle » des res­sources minières, dans un cadre mon­dial mar­qué par le pro­duc­ti­visme et le recours à l’extraction comme levier prin­ci­pal du déve­lop­pe­ment des pays du sud.

Ce nou­veau contexte est un puis­sant révé­la­teur. Il met au jour des aspects de la glo­ba­li­sa­tion aux­quels l’opinion est peu sen­sible, faute de cer­ner la connexion entre des catas­trophes éco­lo­giques, des vio­lences, des pro­tes­ta­tions qui se suc­cèdent sur les écrans télé­vi­sés. Il force à dépas­ser une consi­dé­ra­tion pas­se­par­tout du déve­lop­pe­ment durable pour s’interroger à nou­veaux frais sur ce qu’est le déve­lop­pe­ment : « pour quoi ? », « vers où », « qui décide ? » et « qui bénéficie ? ».

Où sont l’offre et la demande de res­sources minières ? L’extraction à tout prix lie à nou­veau le Nord et le Sud, mais nous ne sommes pas concer­nés de la même façon partout.

Une publi­ca­tion récente du Centre Tri­con­ti­nen­tal (Cetri) s’est atte­lée à com­prendre, à par­tir du ver­sant Sud, le para­doxe sous-jacent à la fameuse expres­sion « malé­dic­tion des res­sources natu­relles ». Au fil du par­cours axé sur des pays pro­duc­teurs, le lec­teur entra­per­çoit com­ment les entre­prises explo­ra­trices sont des esta­fettes et les com­pa­gnies minières, des agents pour le compte du ver­sant Nord. Ce qu’il voit le sai­sit, à savoir les impacts en termes de dégâts éco­lo­giques, de guerres, de déra­ci­ne­ment de com­mu­nau­tés, de spo­lia­tion de terres… Il prend conscience que les faits dra­ma­tiques dont il est infor­mé à ce sujet par les médias ne sont pas des épi­sodes iso­lés. Et il se rend compte que cette situa­tion ne résulte pas sim­ple­ment d’un défi­cit local de gou­ver­nance des États du tiers-monde, notam­ment afri­cains… En somme, le ver­sant Sud est indis­so­ciable du Nord. Il fau­drait par­cou­rir ce der­nier, pour­suivre l’itinéraire. Mais quelle com­plexi­té : mode de consom­ma­tion, état des sciences et des tech­niques, besoins vitaux de l’économie, spé­cu­la­tion finan­cière… Et que d’acteurs : entre­prises explo­ra­trices, com­pa­gnies minières, banques, États, orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. Com­prendre pour agir.

Voi­ci donc, en com­plé­ment, un dos­sier consa­cré aux poli­tiques euro­péennes des res­sources minières.

Cet inti­tu­lé appelle plu­sieurs pré­ci­sions. D’abord, il s’agit seule­ment des res­sources minières : pas des pro­duits éner­gé­tiques et des pro­duits pri­maires de l’agriculture d’exportation. De plus, le cas de métaux pré­cieux rares, comme l’uranium, est lais­sé hors du propos.

Ensuite, l’Union euro­péenne, dans sa rela­tion aux pays pro­duc­teurs de matières pre­mières du Sud, est au centre de la pers­pec­tive. On sait qu’elle n’est pas seule, et se sent mena­cée dans la concur­rence pour l’approvisionnement. Le Cana­da inter­vien­dra en tant que pro­to­type et centre d’impulsion. Mais la Chine ne sera pas abor­dée alors même qu’elle s’est taillé une notable place dans la course ; trop sou­vent en effet, l’obnubilation par l’arbre chi­nois dis­pense cha­cun de scru­ter la jungle dans laquelle tous se trouvent…

Enfin, il est ques­tion des poli­tiques euro­péennes. On ne traite que d’un pilier de celles-ci, à savoir l’accès aux res­sources en dehors des pays de l’Union. Outre le pilier recy­clage, la pro­duc­tion interne de l’Europe serait, elle aus­si, à ana­ly­ser : ave­nir du gaz de schiste, pra­tiques d’extraction, qui semblent pré­fi­gu­rer une tiers-mon­di­sa­tion de pays du sud (Espagne) ou de l’est euro­péen (Rou­ma­nie, abor­dée ici dans deux articles); exploi­ta­tion comme ren­tables, sous la pres­sion du pro­duc­ti­visme, de gise­ments que la conscience col­lec­tive des limites éco­lo­giques consi­dé­rait jusqu’ici comme intou­chables. Cepen­dant, à l’intérieur du pilier accès aux res­sources ain­si limi­té, on ren­contre plu­sieurs poli­tiques. D’abord, les pra­tiques sont diver­si­fiées par pays, même si on se centre sur l’Union en tant que telle. Ensuite, dans le cadre de cette der­nière, la poli­tique des res­sources minières au sens strict est en connexion avec les clauses d’autres accords, com­mer­ciaux ou de coopé­ra­tion. En rai­son de la pré­sence dis­crète du volet minier, ceux-ci tiennent sou­vent les par­te­naires du Sud pieds et poings liés.

À cet égard, l’écart béant entre les dis­cours géné­reux sur l’humanitaire ou ouverts sur les droits humains et les poli­tiques réel­le­ment pro­mues consti­tue un point cru­cial pour tout ques­tion­ne­ment citoyen au sujet des poli­tiques euro­péennes des res­sources minières.

Le dos­sier s’ouvre sur l’interview d’un des auteurs de l’ouvrage qui a déclen­ché l’action judi­ciaire et la polé­mique au Cana­da. Même si cet épi­sode est cru­cial et néan­moins lar­ge­ment mécon­nu ici, le pro­pos n’est pas de s’y arrê­ter. Mais à par­tir de la plaque tour­nante du Cana­da, c’est avec un remar­quable talent péda­go­gique que William Sacher décrypte les arcanes finan­ciers, judi­ciaires, poli­tiques et idéo­lo­giques de la spé­cu­la­tion qui accé­lère l’exploration et l’exploitation minières.

La mul­ti­na­tio­nale cana­dienne Ban­ro, qui a obte­nu des gise­ments auri­fères au Sud-Kivu, fut au cœur de l’affaire cana­dienne, comme objet d’analyses, cible d’accusations et par­tie civile dans l’action judi­ciaire. Elle sera pré­sen­tée comme « étude de cas » par Fré­dé­ric Triest, char­gé de pro­jet res­sources natu­relles à la Com­mis­sion Jus­tice et Paix et coor­di­na­teur du Réseau belge res­sources natu­relles. En effet, cette firme consti­tue pour ain­si dire un pro­to­type d’exploitation d’un « para­dis sous terre ». De sur­croit dans un pays, la RDC, dont les liens avec l’Europe, et tout par­ti­cu­liè­re­ment la Bel­gique, sont pri­vi­lé­giés. Suivre ces rami­fi­ca­tions per­met de sor­tir du flou. On parle du Congo comme « scan­dale géo­lo­gique », mais l’état pré­cis du sec­teur minier reste peu connu. Il est deve­nu banal d’affirmer que l’enjeu minier y est omni­pré­sent dans la résur­gence inces­sante de conflits éclatés.
Qu’est-ce cela signi­fie concrè­te­ment : com­ment, où, avec quels acteurs ? Par­mi ceux-ci, l’accent est mis sur les défi­ciences de l’État et la cor­rup­tion des élites. Mais pas de contrats miniers sans par­te­naires exté­rieurs, et pas d’exploitation sans acheteurs !

Avec le Congo, nous avons donc atteint un point névral­gique au car­re­four des ver­sants Nord et Sud. S’y révèlent des ten­dances lourdes et lar­ge­ment occul­tées de la phase de la mon­dia­li­sa­tion qui est en cours depuis le début du XXIe siècle. Fré­dé­ric Tho­mas expli­cite et appro­fon­dit ces enjeux qu’il avait esquis­sés dans le dos­sier du Cetri. « Crois­sance », « déve­lop­pe­ment », à l’heure actuelle, que signi­fient réel­le­ment ces termes qui ont ser­vi de prêt-à-pen­ser au XXe siècle dans le sillage de la déco­lo­ni­sa­tion ? Et l’État, naguère cen­sé limi­ter le mar­ché avant que les poli­tiques néo­li­bé­rales ne pro­meuvent sa réduc­tion au mini­mum à la fin du XXe siècle, com­ment son action est-elle main­te­nant réha­bi­li­tée, cette fois pour faire fonc­tion­ner le mar­ché au mieux et en tirer des béné­fices ? Ain­si est ouvert un ques­tion­ne­ment sur les poli­tiques. Fré­dé­ric Tho­mas a pro­cé­dé au rap­pro­che­ment de deux cas, dans l’analyse croi­sée d’une situa­tion du Sud — au Pérou — et du Nord — en Roumanie.

L’Europe. Fré­dé­ric Triest nous mène de sa péri­phé­rie en voie de tiers-mon­di­sa­tion aux stra­té­gies de pays comme l’Allemagne et aux poli­tiques de l’Union pour se posi­tion­ner dans la com­pé­ti­tion mul­ti­po­laire pour l’accès aux res­sources. Il se concentre sur les objec­tifs d’un pro­gramme majeur : l’Initiative pour les matières pre­mières (IMP). À par­tir de là, il décrypte plus lar­ge­ment la diplo­ma­tie euro­péenne des res­sources minières, avec la part immer­gée de l’iceberg : la contre­par­tie minière non négo­ciable qui est sous-jacente dans les accords de coopé­ra­tion et les trai­tés bilatéraux.

Tout au long du dos­sier, on cher­che­ra à don­ner une idée de la façon dont la pro­blé­ma­tique est occul­tée ou peut au contraire émer­ger dans l’espace public. On ren­ver­ra aux stra­té­gies alter­na­tives de for­ma­tions mino­ri­taires du Sud comme du Nord, en par­ti­cu­lier en Bel­gique, où la pro­blé­ma­tique est en dis­cus­sion au Sénat à l’initiative du Réseau belge des res­sources natu­relles. Modes de consom­ma­tion, tra­ça­bi­li­té des pro­duits miniers, régu­la­tion des entre­prises, conte­nu des accords inter­na­tio­naux…: que faire et com­ment le faire ? Le rôle d’une revue comme celle-ci est de contri­buer au désen­cla­ve­ment de l’opinion, de contri­buer à la publi­ci­té — au sens fort du terme — des connais­sances, de la conscience et des échanges… S’agissant des res­sources minières, l’enjeu est à la fois vital, com­plexe et lar­ge­ment igno­ré. Le but est d’en faire res­sor­tir la lour­deur, d’ouvrir à sa com­pré­hen­sion et de secouer la para­ly­sie collective.

« Indus­tries minières — Extraire à tout prix ? Points de vue du Sud », Alter­na­tives Sud, volume 20 – 2013/2.

Le boom minier est pré­sen­té comme une oppor­tu­ni­té unique pour nombre de pays du Sud, et l’exploitation minière est deve­nue une com­po­sante clé des stra­té­gies de déve­lop­pe­ment et d’expansion com­mer­ciale. En même temps, les conflits n’ont ces­sé de se déve­lop­per et de s’intensifier, cen­trés sur la répar­ti­tion des richesses pro­duites, mais aus­si sur les dégâts envi­ron­ne­men­taux, sociaux et poli­tiques occasionnés.

La publi­ca­tion s’ouvre sur une pré­sen­ta­tion de cette évo­lu­tion et un essai de com­pré­hen­sion de sa logique. Le corps est consti­tué par des aper­çus par pays, y com­pris les débats, la por­tée de ten­ta­tives offi­cielles de régu­la­tion de l’exploitation et du com­merce des mine­rais et la réflexion sur les stra­té­gies alter­na­tives. Tout à la fin, le lec­teur trou­ve­ra un index des sites recensés.
Pour l’essentiel, cet ouvrage est l’œuvre d’auteurs du Sud, mais a été pro­duit par le Cetri en col­la­bo­ra­tion avec des orga­ni­sa­tions du Nord : la Com­mis­sion Jus­tice et Paix (Bruxelles) et le Réseau belge des res­sources natu­relles. En 2008, ces acteurs avaient déjà publié Pres­sions sur les terres. Deve­nir des agri­cul­tures pay­sannes. Si rigou­reuses soient de telles ana­lyses, elles ne sont pas conçues comme des réa­li­sa­tions aca­dé­miques, mais sont indis­so­ciables d’une réflexion sur les res­pon­sa­bi­li­tés quant au « faire ». Une telle démarche appelle un pro­lon­ge­ment, du Sud vers le Nord, jusqu’à nous en Europe et en Bel­gique. C’est ce que l’on cherche à amor­cer ici.

  1. Le Monde, 14 aout 2013.

Paul Géradin


Auteur

Professeur émérite en sciences sociales de l'ICHEC