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Itinera, un think tank qui compte en Belgique ?

Numéro 10 Octobre 2012 par Albert Bastenier

octobre 2012

Par­mi les think tanks belges, l’I­ti­ne­ra Ins­ti­tute passe pour l’un des plus influents. Il se donne pour mis­sion d’i­den­ti­fier, défendre et construire les che­mins de réformes qui garan­tissent une crois­sance éco­no­mique et une pro­tec­tion sociale durable dans ce pays. Sommes-nous tou­te­fois face à autre chose qu’une offi­cine dont l’ob­jec­tif est de répandre le cré­do néo­li­bé­ral dans les poli­tiques publiques ?

Il y aurait plus de 5.000 think tanks dans le monde, dont près de 2.000 aux États-Unis et 800 en Europe de l’Ouest. Ils font l’objet de lec­tures fort dif­fé­rentes puisque, pour les uns, ils peuvent être consi­dé­rés comme des acteurs essen­tiels des socié­tés démo­cra­tiques, plu­ra­listes et ouvertes où ils jouent un rôle fon­da­men­tal en matière d’analyse des poli­tiques pour­sui­vies, tan­dis que pour d’autres, il ne faut voir en eux que des asso­cia­tions de lob­bying dégui­sées ser­vant des inté­rêts par­ti­cu­liers. Si leur acti­vi­té se déploie tou­jours aux fron­tières entre la vie sociale, l’information et le pou­voir, les objec­tifs qu’ils pour­suivent peuvent tou­te­fois être très spé­cia­li­sés et cou­vrir des domaines variés : les poli­tiques publiques en géné­ral, mais aus­si des ques­tions comme le déve­lop­pe­ment, la paix, les rela­tions inter­na­tio­nales, les droits humains, l’environnement, etc.1

Une cin­quan­taine de think tanks sont réper­to­riés comme basés en Bel­gique, dont un grand nombre pour­suit des objec­tifs qui dépassent le cadre local. Leur pré­sence dans le pays s’explique par la proxi­mi­té qu’ils recherchent avec les ins­ti­tu­tions de l’Union euro­péenne. Par­mi ceux qui, de manière plus res­tric­tive, foca­lisent leurs pres­ta­tions sur le cadre poli­tique belge, l’un des plus visibles est l’Iti­ne­ra Ins­ti­tute, fon­dé en 2006 par le pro­mo­teur immo­bi­lier Bart Verhae­ghe (domi­ci­lié en Suisse) et actuel­le­ment diri­gé par le juriste Marc De Vos, pro­fes­seur à l’Universiteit Gent et à la Vrije Uni­ver­si­teit Brus­sel. Il se donne pour mis­sion d’iden­ti­fier, défendre et construire les che­mins de réformes qui garan­tissent une crois­sance éco­no­mique et une pro­tec­tion sociale durables en Belgique.

Le noyau d’Itinera compte une dou­zaine de cher­cheurs (presque tous des éco­no­mistes) rat­ta­chés à dif­fé­rentes uni­ver­si­tés belges ou pro­ve­nant du sec­teur pri­vé et ban­caire. On y consacre des tra­vaux et pro­digue des recom­man­da­tions dans les domaines de l’emploi, de la fis­ca­li­té, des pen­sions, de l’éducation, de la san­té, des inéga­li­tés et des migra­tions. Sans qu’Itinera consente à rendre publique l’identité de ceux qui contri­buent à son finan­ce­ment, les tra­vaux accom­plis le sont en prin­cipe dans une totale auto­no­mie et une pers­pec­tive qui doit faci­li­ter le débat démo­cra­tique. C’est sur la base de faits et de chiffres, pré­cise l’organisme, que les pro­po­si­tions for­mu­lées veulent contri­buer à objec­ti­ver le débat public de manière construc­tive, ori­gi­nale et audacieuse.

On com­prend bien que ce sont là des décla­ra­tions d’intention flat­teuses que le think tank s’adresse à lui-même. Elles ne sont évi­dem­ment pas par­ta­gées par tout le monde. Et si les docu­ments publiés par Iti­ne­ra se font un devoir de mettre en lumière ce que, en matière socioé­co­no­mique, peut avoir de par­tiale l’argumentation syn­di­cale, du côté des syn­di­cats on n’a pas tar­dé non plus à fus­ti­ger les pro­po­si­tions d’Itinera qui, en matière de pen­sion notam­ment, repo­se­raient sur des modèles mathé­ma­tiques très sélec­tifs qui conviennent par­ti­cu­liè­re­ment bien à l’agenda de la droite. De la même façon, dans le domaine des soins aux per­sonnes âgées, les mutua­li­tés socia­listes reprochent à Iti­ne­ra d’explorer la ques­tion sous le seul angle d’un nou­veau mar­ché à inves­tir et des belles oppor­tu­ni­tés éco­no­miques que cela repré­sente dès lors que les patients sont conçus comme des consom­ma­teurs de soins. L’originalité et l’audace intel­lec­tuelles aux­quelles le think tank pré­tend trouvent donc rapi­de­ment leurs limites dans la réduc­tion du phé­no­mène com­plexe du vieillis­se­ment de la popu­la­tion à la mar­chan­di­sa­tion des soins. De la part de ceux qui ambi­tionnent d’éclairer l’avenir, on aurait évi­dem­ment pu espé­rer un trai­te­ment pros­pec­tif de la ques­tion autre que ce seul-là !

Mais c’est aus­si dans les médias fla­mands que Marc Rey­ne­beau (De Stan­daard) et Koen Fillet (vrt) dis­cutent l’indépendance d’Itinera dont les études sont le plus sou­vent mar­quées par un plai­doyer pour moins d’État et plus de libre mar­ché. Pour Dirk Van der Mae­len, Iti­ne­ra est une machine de lob­bying néo­li­bé­rale. Il est vrai que, à par­tir des confé­rences qu’ils ont ani­mées ensemble, il est dif­fi­cile de dis­si­mu­ler l’intime conver­gence des vues au sujet de l’avenir du capi­ta­lisme qui se mani­feste entre Marc De Vos pour Iti­ne­ra et Karel De Gucht pour l’Open-vld. Évi­dem­ment, Iti­ne­ra pour­ra tou­jours plai­der pour sa neu­tra­li­té et sa propre excel­lence en fai­sant remar­quer qu’un autre think tank encore plus à droite que lui — Liber­té Ché­rie — salue son pro­fes­sion­na­lisme tout en regret­tant sa fri­leuse ligne blai­riste.

Que la majo­ri­té des études pro­duites par Iti­ne­ra s’inscrit dans le cou­rant néo­li­bé­ral qui domine la science éco­no­mique, nous avons vou­lu le véri­fier nous-même à par­tir du trai­te­ment que l’on y réserve à un domaine de la vie sociale que nous connais­sons per­son­nel­le­ment assez bien : le phé­no­mène migratoire.

Iti­ne­ra lui a consa­cré une ana­lyse spé­ci­fique en 2011, qui porte sur les enjeux de la nou­velle loi rela­tive au regrou­pe­ment fami­lial. Laurent Han­seeuw, un ingé­nieur de ges­tion spé­cia­li­sé en finances, s’y contente de la thèse on ne peut plus répan­due qui, dans le phé­no­mène démo­gra­phique de grande ampleur que consti­tuent les migra­tions contem­po­raines et qui de manière visible affecte dura­ble­ment de mul­tiples aspects de la vie du conti­nent euro­péen, ne dis­cerne qu’une réa­li­té pure­ment éco­no­mique. Il réflé­chit en somme comme si on n’était en face de rien d’autre que d’un domaine annexe à celui des poli­tiques de l’emploi. Le pro­blème majeur du regrou­pe­ment fami­lial, nous dit-on dès lors, est celui de l’intégration des nou­veaux venus sur le mar­ché du tra­vail et du cout que cela implique pour le sys­tème belge de pro­tec­tion sociale.

Après avoir signa­lé que ce regrou­pe­ment trouve son fon­de­ment dans la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme et qu’il figure comme un droit irré­fra­gable dans la charte des droits fon­da­men­taux de l’ue, on en vient aux consi­dé­ra­tions qui comptent : l’intégration des immi­grés doit être com­prise à l’intérieur de la théo­rie de la redis­tri­bu­tion spa­tiale de l’un des fac­teurs de pro­duc­tion qu’est la main‑d’œuvre. L’auteur semble tou­te­fois igno­rer que, même à l’intérieur de sa propre dis­ci­pline, les éco­no­mistes sont loin d’être una­nimes dans les ana­lyses couts-béné­fices du phé­no­mène migra­toire. La recom­man­da­tion adres­sée aux man­da­taires publics est dès lors on ne peut plus conve­nue : il faut conce­voir le regrou­pe­ment fami­lial en l’accompagnant de mesures contrai­gnantes à l’emploi et en visant leur moindre poids pos­sible pour le sys­tème de pro­tec­tion sociale. Quelle ori­gi­nale et auda­cieuse idée ! Et pour ne pas s’écarter du droit fil éco­no­mi­ciste du rai­son­ne­ment, l’auteur plaide en même temps pour la flexi­bi­li­té, met­tant en garde contre les effets contre­pro­duc­tifs que pour­rait avoir la loi si, à l’avenir, elle ten­dait à dis­sua­der les futurs can­di­dats à l’immigration à l’égard d’un pays vieillis­sant comme la Bel­gique où les besoins en main‑d’œuvre impor­tée res­te­ront vrai­sem­bla­ble­ment pré­sents dans l’avenir.

Ce qui nous est expo­sé là four­nit un exemple d’expertise qui ne contient aucune idée nova­trice par rap­port au dis­cours que, dans le même domaine, l’ocde dif­fuse depuis de nom­breuses années. Plus gra­ve­ment sans doute pour un orga­nisme de conseil poli­tique, on ne semble y avoir aucune conscience des consé­quences sociales que peut avoir le cynisme intel­lec­tuel dans lequel ce genre d’approche s’enferme. On ne soup­çonne d’aucune façon que pour­rait s’y trou­ver l’une des causes des contra­dic­tions poli­tiques et cultu­relles que l’immigration engendre dans les socié­tés euro­péennes contemporaines.

Cer­tains trou­ve­ront peut-être trop sévère le juge­ment por­té ici sur la capa­ci­té d’expertise d’Itinera. On ne pour­rait pas dire que l’on y ignore com­plè­te­ment que c’est aus­si sur la scène de la vie quo­ti­dienne des villes et des quar­tiers que l’actualité du conti­nent euro­péen deve­nu mul­ti­cul­tu­rel nous place prio­ri­tai­re­ment puisque dès 2010, Marc De Vos, le direc­teur géné­ral d’Itinera, s’était lui-même expri­mé sur ce sujet2. Voyons donc.

Il n’est pas rare dans l’activité des think tanks que cer­tains experts, éco­no­mistes, juristes ou autres, se trans­forment en tou­to­logues don­nant leur avis sur des sujets qui excèdent de loin le champ de leur com­pé­tence. L’indépendance auto­pro­cla­mée de leur contri­bu­tion ne nous aide pas pour autant à renou­ve­ler notre vision des choses. Ain­si, sans état d’âme, Marc De Vos limite sa pers­pi­ca­ci­té dans une reprise pure et simple des pro­pos d’Angela Mer­kel au sujet de ce que serait l’échec patent du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. À l’époque des décla­ra­tions de la chan­ce­lière alle­mande, les com­men­ta­teurs de diverses obé­diences n’avaient pour­tant pas hési­té à sou­li­gner le carac­tère émi­nem­ment stra­té­gique de ses pro­pos. Mais, pour sa part, Marc De Vos n’hésite pas à sur­en­ché­rir : le mul­ti­cul­tu­ra­lisme n’est rien d’autre qu’un rela­ti­visme qui nie les iden­ti­tés et tolère tout jusqu’à l’autodestruction. Selon lui, on y prône une coexis­tence sans inté­gra­tion et avec ségré­ga­tion. Que faire, demande-t-il, pour assai­nir l’héritage du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et appor­ter l’unité dont l’Europe a tant besoin ? Il énonce trois prio­ri­tés : une stra­té­gie claire d’immigration éco­no­mique sélec­tive avec des contrôles ren­for­cés ; com­battre la mar­gi­na­li­sa­tion de cer­taines popu­la­tions issues de l’immigration en com­men­çant par le loge­ment, l’ordre, la sécu­ri­té et les choix sco­laires en fai­sant appel à plus de res­pon­sa­bi­li­té des parents qui en res­tent à une culture des allo­ca­tions de l’État-providence ; la redé­cou­verte de la natio­na­li­té qui ne peut pas être offerte gra­tui­te­ment parce que l’on touche là aux fon­de­ments essen­tiels de la citoyen­ne­té euro­péenne moderne.

La pau­vre­té intel­lec­tuelle de ce genre d’affirmations, qui ne prennent aucun recul his­to­rique ou anthro­po­lo­gique, ignore presque tout de ce que la notion de mul­ti­cul­tu­ra­lisme recouvre et de ce qu’elle a repré­sen­té concrè­te­ment dans les divers pays d’immigration en Europe3. L’arrogance naïve avec laquelle est affir­mé qu’il n’y a pas de dis­tinc­tion à faire entre l’intégration et l’assimilation conduit à se deman­der en face de quel genre d’expertise on se trouve lorsqu’elle se contente de para­phra­ser ce que res­sassent depuis si long­temps les dis­cours de la droite euro­péenne. Tout se passe ici comme si les idées ne valaient que comme cau­tion des pra­tiques poli­ti­co-éco­no­miques domi­nantes. Qu’y apprennent les citoyens des démo­cra­ties contem­po­raines, sinon le réper­toire des mots, les termes du lan­gage, l’adhésion aux caté­go­ries qui déli­mitent le champ de pen­sée propre au libé­ra­lisme économique ?

Dans le cadre du tra­vail conçu par Iti­ne­ra et la plu­part des think tanks, la fina­li­té n’est pas la sti­mu­la­tion intel­lec­tuelle, mais la dif­fu­sion d’avis en phase avec le pro­gramme poli­tique que l’on défend et qu’il s’agit de sta­bi­li­ser pour qu’il devienne le cadre cog­ni­tif à par­tir duquel les déci­deurs met­tront en œuvre les poli­tiques publiques qui nous concernent tous. Sous l’habillage de solu­tions tech­niques issues des lois de l’économie et orien­tées la plu­part du temps vers un accrois­se­ment du rôle du mar­ché, l’objectif est moins de réflé­chir que d’inculquer le réa­lisme aux acteurs sociaux en fai­sant cir­cu­ler les croyances que par­tagent les élites domi­nantes. Comme le dit Geof­frey Geuens (Dépar­te­ment des sciences de la com­mu­ni­ca­tion, uni­ver­si­té de Liège), les think tanks les plus influents, ceux qui comptent, sont idéo­lo­gi­que­ment confor­mistes sur un mar­ché des idées qui n’est que fai­ble­ment concur­ren­tiel. Et c’est dans une visée de camou­flage de la bana­li­té de leur dis­cours qu’ils insistent tel­le­ment sur leur neu­tra­li­té et leur indé­pen­dance. Car la guerre des cer­veaux n’est jamais ter­mi­née. Cer­tains think tanks pré­parent le ter­rain, d’autres font dans la conso­li­da­tion des idées. 

  1. Sur la pro­blé­ma­tique géné­rale des think tanks, on peut se réfé­rer à l’article « La démo­cra­tie inache­vée, les experts et les think tanks » par lequel s’ouvre ce dossier.
  2. « Requiem pour le “mul­ti­cul”», dans La Libre Bel­gique, Débats et opi­nions, en ligne le 9 novembre 2010. Marc De Vos est reve­nu sur le même thème dans L’Écho en avril 2012 (« L’intégration des immi­grés et leur assi­mi­la­tion sont insé­pa­rables ») ain­si que lors d’une confé­rence évè­ne­ment orga­ni­sée le 15 mai 2012, inti­tu­lée « Inté­gra­tion, que cache ce mot ? Aller au-delà du mul­ti­cul­tu­ra­lisme en Bel­gique, terre d’immigration ».
  3. Je me per­mets de ren­voyer à mon article « Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme en pro­cès », dans La Revue nou­velle, n°10, octobre 2011.

Albert Bastenier


Auteur

Sociologue. Professeur émérite de l'université catholique de Louvain. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1967. S'y est exprimé régulièrement sur les questions religieuses, les migrations et l'enseignement.