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Adaptation

Numéro 10 Octobre 2013 par

novembre 2014

Il faut s’adapter au monde de l’entreprise. Mieux, il faut adap­ter le monde à l’entreprise. Ain­si, l’enseignement — uni­ver­si­taire, secon­daire, bien­tôt pri­maire ? — est-il som­mé d’adapter ses conte­nus et méthodes aux attentes des entre­prises pour­voyeuses d’emploi. De même entend-on sou­vent qu’il faut adap­ter les rythmes de vie aux exi­gences du monde éco­no­mique. Der­niè­re­ment, il était ques­tion de modi­fier la journée […]

Il faut s’adapter au monde de l’entreprise. Mieux, il faut adap­ter le monde à l’entreprise. Ain­si, l’enseignement — uni­ver­si­taire, secon­daire, bien­tôt pri­maire ? — est-il som­mé d’adapter ses conte­nus et méthodes aux attentes des entre­prises pour­voyeuses d’emploi. De même entend-on sou­vent qu’il faut adap­ter les rythmes de vie aux exi­gences du monde éco­no­mique. Der­niè­re­ment, il était ques­tion de modi­fier la jour­née d’école pour qu’elle finisse moins tôt et pose moins de dif­fi­cul­tés aux parents. À d’autres occa­sions, on entend d’aucuns appe­ler de leurs vœux l’élargissement des horaires d’ouverture des crèches ou se réjouir du déve­lop­pe­ment de struc­tures d’accueil de nuit pour la petite enfance. Régu­liè­re­ment, aus­si, les chantres de la consom­ma­tion conti­nue reven­diquent le droit de faire des courses le dimanche et appellent à un assou­plis­se­ment des normes rela­tives au tra­vail du dimanche, pour satis­faire les besoins de l’économie.

Qui sont donc ces éco­no­mi­cos­cep­tiques qui ose­raient s’opposer à la glo­rieuse marche de la crois­sance et de l’emploi ? Qui ose­rait contes­ter le fait que nos vies ont pour seul objec­tif la pro­duc­tion ? Qui serait assez impu­dent pour reven­di­quer une ryth­mique sociale qui fasse droit à d’autres impé­ra­tifs que capi­ta­listes ? Qui peut dou­ter de la néces­si­té que la res­pi­ra­tion éco­no­mique de nos pays se pour­suive jour et nuit. Et le dimanche. Et les jours fériés ?

L’on parle sou­vent de l’indistinction des temps de tra­vail et pri­vé, de la confu­sion crois­sante des lieux de vie avec les lieux pro­fes­sion­nels. En effet, nos horaires sont de plus en plus flot­tants, le télé­tra­vail fait de notre mai­son un bureau comme un autre, comme nos télé­phones por­tables nous per­mettent de rece­voir un coup de fil pri­vé pen­dant les heures de bureau. Mais pou­vons-nous — vou­lons-nous ? — vivre dans une totale indis­tinc­tion ? Envi­sa­geons-nous de faire de nos horaires fami­liaux des variables d’ajustement ? Comp­tons-nous réel­le­ment consi­dé­rer l’heure de fin de la jour­née sco­laire comme une insup­por­table contrainte ? Pen­sons-nous abdi­quer toute ryth­mique col­lec­tive, lais­sant à cha­cun le « libre choix » de ses temps de tra­vail et de repos ?

Il est aujourd’hui de bon ton de dépré­cier les dis­tinc­tions claires, les régu­la­ri­tés et la rou­tine. La réa­li­té est com­plexe, multi‑, inter‑, trans-cultu­relle, natio­nale, dis­ci­pli­naire, confes­sion­nelle, etc. Com­ment un monde figé dans des régu­la­ri­tés pour­rait-il être en phase avec elle ? Il est de même bien vu de pro­cla­mer son bon­heur hors des conven­tions, dans le hors-piste, dans la liber­té, celle de tra­vailler plus, plus long­temps, le jour et la nuit, les wee­kends, si nous le vou­lons. Et les jours fériés. Pour gagner plus, pour gagner un tant soit peu, pour nous épa­nouir dans notre job, pour sou­te­nir notre effort de guerre éco­no­mique, etc. Il faut nous affran­chir de ces épou­van­tables contraintes qui font se res­sem­bler les exis­tences de tous, alors que tous sont des cha­cuns, uniques en leur genre. Sou­vent, l’on en pro­fite pour rap­pe­ler que celui qui ne sou­hai­te­rait pas faire usage de sa liber­té pour­rait s’y voir contraint. Il en va de sa dignité.

Mais que nous res­te­ra-t-il pour décli­ner une demande de tra­vail sup­plé­men­taire si les crèches ouvrent jusqu’à 22 heures, si l’école ferme à 19, si les maga­sins sont ouverts la nuit, et le dimanche ? Et les jours fériés ? S’il est tou­jours pos­sible de faire plus tard ces choses insi­gni­fiantes que sont des emplettes, une pro­me­nade avec ses enfants ou un repas pour la famille, quand ces­se­rons-nous de tra­vailler ? Dans un monde qui idéa­lise ses enfants, « je dois abso­lu­ment être à 17 heures à l’école, c’est moi qui vais recher­cher le petit aujourd’hui » reste un des rares argu­ments à même de faire plier un chef enva­his­sant. Serons-nous plus libres quand nous n’en dis­po­se­rons plus ? De même, l’exclusion du tra­vail de cer­taines périodes nous per­met-elle de pla­ni­fier d’autres acti­vi­tés que lucra­tives ou consom­ma­trices. Le dimanche reste ain­si un jour où il est pos­sible de réunir la plu­part des membres d’une famille.

Quelle est donc cette liber­té que l’on nous pro­met au prix de la renon­cia­tion à une ryth­mique tem­po­relle éta­blie ? Quand auront donc lieu les réjouis­sances fami­liales ou sociales, quand les horaires seront tota­le­ment libé­ra­li­sés ? Si je tra­vaille tous les jours en soi­rée et que ma femme est requise le wee­kend par son patron, quand la verrai-je ?

Il est inter­pe­lant de consta­ter que, si les quan­ti­tés tem­po­relles font (rela­ti­ve­ment) l’objet de débats (durée du temps de tra­vail, lon­gueur de la car­rière, nombre d’heures d’une jour­née sco­laire, etc.), les rythmes reçoivent moins d’attention, comme s’ils n’étaient que secon­daires. Or, leur clar­té et leur syn­chro­ni­sa­tion pro­duisent des effets sociaux d’une impor­tance consi­dé­rable dont il importe de prendre conscience. Avant d’y renoncer ?