Vox : de nouvelles métaphores au secours du système néolibéral
En période de crise systémique du néolibéralisme, il n’est pas rare de voir émerger des mouvements politiques, lesquels peuvent revêtir des formes très diverses. Ainsi l’Espagne en a‑t-elle expérimenté plusieurs allant du mouvement progressiste des Indignés en 2011 à, plus récemment, une reprise en main réactionnaire de l’ordre social par les classes dominantes, avec la montée du parti d’extrême droite « Vox ». Le présent article tente de comprendre comment, en moins d’une décennie, l’Espagne plurielle du 15‑M, celle qui a récemment porté au pouvoir Unidas Podemos, a également pu se montrer sous un jour des plus réactionnaires ?
Nuit d’élection, devant le siège de Vox
Le 10 novembre 2019, des élections générales avaient été convoquées en Espagne. Ce soir-là, les partisans de Vox s’étaient rassemblés sous le balcon du quartier général du parti, récemment inauguré dans le quartier Chamartín de Madrid. Ils attendaient le discours du président, Santiago Abascal1 au milieu d’une nuée de drapeaux : certains aux couleurs nationales, d’autres verts, couleur du parti d’extrême droite. Certains arboraient même l’aigle impériale : drapeau anticonstitutionnel remontant à la dictature franquiste (1939 – 1975). Dans l’assistance, des gens de tous âges scandaient « Vive l’Espagne ! », « Vive le Roi ! » ou encore « Je suis espagnol ! ». « Abascal est le seul politicien sincère », s’exclamait un jeune homme. « Notre ascension a été fulgurante » déclarait, ravie, une jeune femme. « Le Parti populaire ne me représente plus », expliquait un homme âgé. Ce fut alors que Santiago Abascal fit irruption au balcon portant un immense drapeau lui aussi. Acclamé par plus de deux-mille personnes, il prononça une harangue dans laquelle il assurait qu’il ferait appel de toutes les lois liberticides et anticonstitutionnelles devant la Cour constitutionnelle, qu’il construirait un discours patriotique et qu’il lutterait pour les droits de la famille, pour les traditions culturelles et s’opposerait à l’immigration clandestine, ainsi qu’à la subversion de l’indépendantisme catalan.
À ces mots, l’assistance ne tarda pas à s’enflammer. Une jeune femme s’exclamait : « Je vote en faveur de la vie, de la tauromachie, des traditions, de l’illégalité des immigrés clandestins ». « Franco était peut-être un salaud, mais il nous a sauvés du communisme ! », criait un homme. « Les gens sont en colère parce qu’on taxe Vox d’être d’extrême droite, mais c’est faux ! Le problème c’est que la société est endoctrinée par les progressistes », concluait une dame. L’évènement se prolongea jusque tard dans la nuit. Tandis que les gens dansaient et chantaient, dans une atmosphère festive, des vendeurs ambulants vendaient écharpes, chapeaux et porteclés du parti, articles qui commençaient à être produits en masse.
Ce jour-là, Vox raflait 52 sièges sur 350 au Parlement national, 55 parlementaires autonomes et 530 conseillers municipaux. Alors que, moins d’un an auparavant, l’extrême droite ne comptait aucun représentant au Congrès des députés, elle devenait ainsi la troisième force parlementaire. À sa tête, se trouve Santiago Abascal, ancien membre du Parti populaire, né à Bilbao en 1976, marqué dès son plus jeune âge par les actions de l’ETA et ayant développé une conviction ultranationaliste. Ses propos racistes, sexistes, homophobes et nationalistes espagnols ont, à de nombreuses reprises, suscité la polémique. Comme nous le verrons, il a à la fois développé une rhétorique visant à séduire le secteur financier et construit un nationalisme sur mesure, à même de fédérer différents secteurs de la société espagnole autour de revendications pourtant contradictoires.
Dans le présent article, nous nous pencherons sur l’émergence de l’extrême droite espagnole dans le contexte de la crise systémique. Nous montrerons ensuite en quoi une pensée métaphorique permet à un mouvement au service des intérêts matériels d’une minorité (la petite bourgeoisie et l’élite économique) de se muer en un phénomène de masse. Enfin, nous soutiendrons que l’extrême droite espagnole, en tant que mouvement réactionnaire, développe un discours fondé sur l’invocation de figures morales strictes, sur lesquelles elle fonde sa tentative de reconquête de l’hégémonie menacée des classes dominantes.
Course pour l’hégémonie politique en pleine crise systémique néolibérale
La crise systémique. L’autre visage du 15‑M
Les taux de chômage et l’ampleur de la récession économique de la fin de l’année 2020 ne sont comparables qu’à ceux de la Grande Dépression des années 1930. Cette situation a conduit de nombreux médias et magazines occidentaux influents à prédire le déclin de l’hégémonie américaine et, par conséquent, la disparition de l’ordre mondial néolibéral apparu à l’occasion de la crise planétaire des années 19702. De nombreux auteurs de tendance marxiste qualifièrent, par ailleurs, ce contexte de « crise d’hégémonie ».
L’hégémonie, selon l’école gramscienne, implique la construction d’un système matériel, institutionnel, culturel et idéologique qui répond aux intérêts de la classe dirigeante et qui, dans le même temps, bénéficie du soutien transversal d’autres classes. Ce soutien est rendu possible par l’établissement d’un consensus particulier. En effet, le système capitaliste hégémonique permet à la bourgeoisie — et surtout à sa fraction contrôlant les hautes sphères de l’économie — d’engranger des profits considérables tout en présentant ce mécanisme d’accaparement comme étant au service de l’intérêt général. Mais lorsque ce système ne peut plus offrir un minimum de prospérité ou de sécurité à la population, sa façade se lézarde et une crise d’hégémonie peut survenir. C’est ce qui s’est produit dans les années 1930, 1970 ou lors de la crise financière mondiale de 2008.
En 2011, les répercussions de cette dernière crise débouchèrent sur le 15‑M, un mouvement dont les revendications se développèrent hors de l’emprise des partis politiques. Ce n’est que dans un deuxième temps, lors de l’irruption de Podemos dans le monde politique espagnol, que fut forgé le récit selon lequel ce parti n’était que l’incarnation de l’expression spontanée du camp progressiste à l’occasion du 15‑M. Cependant, comme nous le soutiendrons ici, la crise de l’hégémonie néolibérale a également débouché sur une réorganisation économique, sociale et politique des élites et de la petite bourgeoisie, dont l’extrême droite fut le vecteur naturel.
Ascension de Vox : une réorganisation face à la crise systémique néolibérale
Vox fut créé en 2013 dans le cadre de la réorganisation du champ politique national qui scellait la fin du bipartisme établi lors de la Transition démocratique. La naissance de Vox intervint à la suite de la création d’un courant modéré au sein du Parti populaire (PP), laquelle provoqua une réaction de ceux de ses membres qui étaient historiquement et sociologiquement davantage liés au franquisme et au militarisme qu’au libéralisme conservateur européen. Le parti d’extrême droite fonda une rhétorique nationaliste extrême, qualifiant les partis conservateurs de « droite lâche », incapable de s’attaquer aux questions structurelles telles que l’économie, l’immigration et les indépendantismes catalan et basque. À une époque de rupture et de tentatives de récupération de l’ordre hégémonique néolibéral, ce nouveau parti ne reflétait qu’une des expressions politiques parmi d’autres.
Vox se présenta pour la première fois aux élections européennes en 2014, mais n’obtint aucun représentant. En septembre de la même année, Abascal fut élu secrétaire général de Vox. Cependant, avec un électorat limité à un groupe de franquistes nostalgiques, le parti continua à essuyer des défaites électorales.
En 2017, Vox entreprit de tisser des liens avec les extrêmes droites européennes, ainsi qu’avec Steve Bannon, conseiller en communication de Trump. Peu à peu, le parti éveilla l’intérêt de différents secteurs des élites espagnoles qui, jusque-là, s’étaient appuyés sur l’establishment. Elles virent en Vox la possibilité, d’une part, de restaurer l’ordre en crise et, d’autre part, de produire une rhétorique rassembleuse susceptible de faire pièce aux forces politiques favorables à la plurinationalité3. Cela étant, si elles cherchaient à pallier l’affaiblissement du Parti populaire, elles étaient quelque peu rebutées par un projet aux relents trop clairement franquistes. C’est pourquoi, dans un premier temps, elles soutinrent le parti de centre droit d’origine catalane, Ciudadanos, présenté comme un « Podemos de droite » par le président de l’établissement financier Banco Sabadell.
Les évènements violents du 1er octobre 2017, faisant suite au référendum d’autodétermination catalan, marquèrent un moment clef pour Vox. En effet, le parti saisit cette occasion pour élargir considérablement son audience en développant un discours extrêmement dur à l’égard des séparatistes, centré sur l’unité éternelle de l’Espagne. Pour comprendre cette évolution, il faut avoir à l’esprit le déroulement de la crise catalane4. À partir des années 2010, la quête de souveraineté catalane déboucha sur un conflit ouvert avec l’État central appelé le Procés, notamment marqué par une série d’actions politiques lancées à partir de 2012 par la Generalitat5. L’une d’entre elles était l’organisation d’une consultation populaire en vue de la réforme de l’Estatut6 d’autonomie de la Catalogne de 2006, adopté à l’époque par des Cortes Generales, les chambres législatives espagnoles, dominées par le PSOE et entériné par une consultation des Catalans.
En 2012, au terme de bien des péripéties juridiques, le gouvernement central, cette fois aux mains du PP, introduisit devant le Tribunal constitutionnel un recours en annulation de la loi catalane décidant de l’organisation de la consultation populaire. Composée d’une majorité de juges conservateurs désignés par le PP, le Tribunal rendit en 2015 un verdict d’inconstitutionnalité. Dans l’intervalle, le président de la Generalitat, Arthur Mas, en accord avec le mouvement indépendantiste catalan, avait appelé à une consultation non décisionnelle sur l’autonomie catalane. Sur les 37 % de la population qui se rendirent aux urnes, plus de 80 % votèrent pour une Catalogne indépendante.
Cette période fut marquée par une forte polarisation politique entre, d’une part, les Catalans qui, bien que pour la tenue d’un référendum, n’étaient favorables à l’indépendance qu’à une courte majorité et, d’autre part, le reste des Espagnols, chez qui un sentiment anticatalan de plus en plus ardent se développa. Cet anticatalanisme fut capté électoralement, dans un premier temps par le parti de centre droit, Ciudadanos et, ensuite, par Vox.
C’est dans ce contexte que la loi catalane relative à l’organisation du référendum d’autodétermination fut jugée anticonstitutionnelle par le Tribunal constitutionnel. Dans un climat de grande tension médiatique et en dépit de l’absence de soutien de l’État espagnol et des avertissements proférés par Mariano Rajoy (PP), alors président du gouvernement central, la Generalitat de Catalogne maintint sa décision de tenir un référendum qui se déroula le 1er octobre, malgré les entraves et les difficultés logistiques. Selon la Generalitat, la participation s’éleva à 43,03 %, 90,18 % des votes étant en faveur de l’indépendance. Ce jour-là, la Guardia Civil et la police nationale mirent en scène la répression d’État de la manière la plus violente, en pénétrant dans les bureaux de vote, en arrachant les urnes et en blessant de nombreux électeurs. Après le référendum, la Generalitat s’empressa de déclarer unilatéralement l’indépendance de la Catalogne. C’est alors que, brusquement, soutenir Vox devint une manière d’exprimer une désapprobation des évènements catalans. En guise de représailles, le gouvernement central appliqua le très controversé article 155 de la Constitution7 et emprisonna les dirigeants politiques à l’origine du référendum. Ces derniers purgent actuellement des peines de prison allant de neuf à treize ans, tandis que le président de la Generalitat, Carles Puigdemont, principal responsable de l’organisation du référendum et de la déclaration d’indépendance, est réfugié en Belgique, où il jouit de son immunité parlementaire de député européen.
C’est à ce moment que les élites furent séduites par le talent avec lequel Vox utilisait les évènements de l’automne 2017 pour assoir son discours antibureaucratique et son appel à un nationalisme centralisateur. Ce positionnement, à l’instar de celui de toutes les droites extrêmes du monde, est porteur d’une contradiction entre discours et pratique. Ainsi tandis qu’il vend un projet protectionniste et insiste sur la nécessité d’un contrôle étatique des agents régulateurs extérieurs, dans les faits, il cherche à mettre en œuvre un programme visant à réarticuler l’ordre hégémonique néolibéral. Pourtant, malgré ce hiatus, après le 1er octobre 2017, on vit fleurir les drapeaux rouge et jaune, symboles de la défense de l’unité nationale, aux balcons de nombreuses villes d’Espagne.
Dès lors, Vox entreprit de se doter d’intellectuels organiques, via la création de divers think tanks, tels que la Fondation Disenso. Le parti s’appuya aussi sur des faiseurs d’opinion nationaux comme le journaliste Hermann Terstch8 ou l’écrivain Fernando Sánchez Dragó9, mais aussi sur des médias aux ambitions transatlantiques tels que La Gaceta de la Iberoesfera ou Toro TV, qui font partie du groupe médiatique ultraconservateur Intereconomía et sur un réseau de « bots », chargés d’occuper en permanence le terrain des réseaux sociaux. Par ailleurs, Vox tissa non seulement des liens étroits avec des groupes catholiques, tels que la Conférence épiscopale, le groupe Hazte Oír10, et sa version internationale de « CitizenGo11 », ou le Forum espagnol de la famille, mais aussi avec le syndicat Justicia Policial Salarial (Jupol) et l’association professionnelle des Gardes civils (Jucil). Il s’attira également les faveurs d’importants réseaux de soutien issus des classes dirigeantes : les directeurs du Real Madrid Football Club, la direction de la Confédération des entreprises de Madrid (CEM) et celle de la Confédération espagnole des organisations d’entreprises (CEOE) ou encore l’Organisation des moudjahidines du peuple d’Iran (MEK). Cette dernière fit un don de 800.000 euros au parti pour financer les élections européennes de 2014. Abascal devint ainsi un leadeur aux accents autoritaires sur fond de crise systémique ; quant au parti, il ne cessa de croitre exponentiellement jusqu’à obtenir 52 députés aux élections nationales de 2019.
Selon le politiste Cas Mudde12, Vox partage avec l’extrême droite européenne deux principaux points communs : le nativisme13 (combinaison de nationalisme et de xénophobie) et l’autoritarisme. La nation est comprise comme un espace monoculturel, ce qui donne lieu à diverses propositions d’homogénéisation. Cependant, certaines pointent des singularités de la cosmologie de l’extrême droite espagnole. Si l’on se réfère à la typologie des thèses de l’extrême droite établie par Falter et Schuman14, on remarque que Vox présente neuf caractéristiques sur dix éléments. La liste comprend le nationalisme extrême, l’ethnocentrisme, l’anticommunisme, l’antiparlementarisme, l’antipluralisme, le militarisme, le souci de la loi et de l’ordre public, la promotion d’un leadeur politique et/ou d’un exécutif fort, l’antiaméricanisme et le pessimisme culturel[Ce pessimisme est marqué chez Vox par de nombreuses attaques contre le multiculturalisme et contre tout type d’identité perçue comme différente.]]; seul l’antiaméricanisme est absent de la rhétorique de Vox, principalement en raison des affinités qui le lient au projet trumpiste. C’est là un fait nouveau dans l’histoire de l’extrême droite espagnole qui, depuis le XIXe siècle, et de façon très évidente pendant le franquisme, appuyait la construction de l’identité nationale sur la logique binaire de l’antiaméricanisme.
Nous n’analyserons pas ici les éléments de la liste précitée, dans la mesure où plusieurs spécialistes15 de l’extrême droite européenne l’ont déjà fait et pour éviter de perdre de vue le sujet central de cet article : comprendre comment un petit parti, quasi inexistant il y a encore quelques années, est parvenu à engranger 52 députés au Parlement national. Comment Vox a‑t-il réussi à élargir sa base électorale (classiquement composée par la petite bourgeoisie, l’élite économique et les nostalgiques du franquisme) et à obtenir le soutien de 3,64 millions d’Espagnols ?
Comment ainsi imaginer qu’une personne LGTBIQ+, une femme ou un migrant puisse voter pour un parti qui nie ses droits et libertés ? De même, comment comprendre qu’une personne issue des classes populaires, disposant de peu de ressources, vote en faveur de politiques qui vont à l’encontre de ses intérêts de classe ? Ne serait-il pas plus logique que ces groupes votent pour des partis soucieux de leurs intérêts ? Du reste, l’Espagne n’avait-elle pas connu un mouvement populaire soucieux de la défense des classes ouvrières en 2011 ? Quelle que soit la perplexité face au phénomène, force est de constater que Vox obtint le soutien de larges secteurs de la société lors des élections de 2019. Bien sûr, comme c’est le cas pour les autres extrêmes droites européennes, l’électeur de Vox est majoritairement masculin et plus jeune que celui des autres partis (en moyenne huit ans de moins). Il a, par ailleurs, un niveau socioculturel moyen et des revenus des plus modestes aux plus élevés16. Sur les 500.000 votes qu’Unidas Podemos a perdus lors de ces élections, environ 200.000 sont allés à Vox. Ces changements s’expliquent largement par, d’une part, la rhétorique des deux partis qui avaient chacun articulé leur discours sur le rejet de l’establishment et, d’autre part, sur l’évolution des sentiments des électeurs.
Cela étant, ce transfert n’explique pas les plus de 3,64 millions de voix engrangées par l’extrême droite. Pour répondre à cette question, nous développerons l’idée selon laquelle la ré-articulation du néolibéralisme en réaction à la crise systémique qu’il traverse s’est appuyée sur une pensée métaphorique qui a permis à l’extrême droite d’élargir son espace électoral et identitaire.
La pensée métaphorique de l’extrême droite espagnole
Pour le linguiste George Lakoff, les « cadres cognitifs » sont des structures mentales qui façonnent notre manière de voir le monde et nos justifications. Ils configurent et ordonnent toutes nos connaissances, nos systèmes de croyance, nos valeurs et nos actions par le biais du langage. Dans le contexte politique espagnol actuel, l’utilisation par Vox d’un langage métaphorique nouveau permet une expérience inédite d’abstraction et d’intériorisation du monde. Les énoncés métaphoriques en question se caractérisent par leur flexibilité sémantique, qui permet de les utiliser dans différents contextes et de les ajuster facilement aux besoins (de sens et de communication) de l’utilisateur.
La métaphore de la Guerre Juste
Les cadres de l’univers discursif violent de Vox se basent sur une métaphore articulant trois personnages : le méchant, la victime et le héros. L’intrigue serait la suivante : un méchant commet un crime à l’encontre d’une innocente victime. Il s’ensuit un déséquilibre de forces qui nécessite l’intervention du héros solitaire. Ce dernier s’aventure alors dans un espace inhospitalier et hostile, où le guette un méchant monstrueux incarnant le mal. Aucune négociation n’est envisageable, le héros doit vaincre afin de rétablir l’ordre moral et sauver la victime. À la fin, le héros est acclamé pour sa victoire, au terme d’une action placée sous le signe de l’honneur, de la probité et de la gloire.
On le voit, le récit se construit sur un antagonisme : le héros, représentant du « bien » et de l’ordre rétabli s’oppose au méchant, figure diabolique, immorale et perverse. Telle est la métaphore de la Guerre Juste utilisée par Vox, laquelle peut aisément être déclinée, au gré de la modification des personnages et des intrigues. Ainsi peuvent se multiplier les triades : la police et/ou l’armée (héros), le bon citoyen (victime), le Catalan, le Basque et/ou l’indépendantiste (méchants); Santiago Abascal (héros), le bon citoyen (victime), la gauche progressiste, le féminisme, l’immigré et/ou tout membre des groupes LGTBIQ+ (méchants); Vox (héros), le bon citoyen (victime) et l’État autonome (méchant); Vox (héros), le bon citoyen (victime), le bandit/le corrompu (méchants).
Ainsi, les sympathisants de Vox construisent des concepts qui s’appuient sur un langage belliqueux. Ils se perçoivent comme des victimes, de bons citoyens qui ne rétabliront l’ordre moral qu’au prix d’une guerre et d’une victoire héroïques. Il s’agit d’un changement de cadre général qui s’est automatiquement incarné en une demande sociale de changement conservatrice et belliqueuse. Celle-ci s’appuie sur une vision du monde focalisée sur la question de la violence et sur l’attente d’un héros providentiel ne comptant que sur ses propres forces.
C’est au travers de ces cadres guerriers que l’électeur de Vox élabore sa pensée, à un degré dépendant de son adhésion au projet. La pensée politique, en plus d’être littérale, est métaphorique et imaginative. Dans un contexte de crise systémique, la raison n’est pas dépassionnée, mais engagée émotionnellement. Elle se construit principalement autour de repères moraux tels que Dieu, la Patrie et la famille.
Le père strict
Les pensées politiques, qu’elles soient conservatrices ou progressistes, présentent une cohérence propre. Elles se fondent sur des visions différentes de la morale familiale, qui s’étendent à la politique et à d’autres domaines. Ainsi la famille conservatrice se structure-t-elle autour de l’image du père strict qui croit en la nécessité et en la valeur de l’autorité. Un père capable d’apprendre à ses enfants à se discipliner et à se battre dans un monde compétitif, dans lequel ils réussiront s’ils sont forts, assertifs et disciplinés17. Dans la métaphore de la Guerre Juste, Santiago Abascal se présente comme un homme dur, viril, quasi militaire. Abascal est un cowboy chevauchant fièrement les plaines andalouses18 et qui, à l’instar du Terminator/Schwarzenneger californien, a déclaré une guerre implacable à la terreur et la violence. C’est un père strict qui appréhende la violence du monde, laquelle légitime l’autorité et l’obéissance. D’ailleurs, la morale familiale, qui s’articule autour de la figure du père strict fait écho à la métaphore de la Guerre Juste. C’est un univers masculin, où le père est le pater familias qui considère logiquement l’émergence du féminisme comme un adversaire et qui inspire et organise sa famille avec l’aide d’institutions conservatrices : organismes catholiques, groupes financiers, entreprises de construction, secteur de l’éducation privée, fonds de pension et assurances maladie, jusqu’aux mouvements néonazis et aux houligans.
Abascal, figure du père strict, mène une guerre contre l’indépendantisme, la corruption, la violence et « pour la défense des valeurs traditionnelles ». Il se présente en héros d’une métaphore qu’il a lui-même construite et développée, celle de la Guerre Juste. Il élabore un récit qui repose sur l’imaginaire de la Reconquista, de la croisade chrétienne contre les musulmans dans une péninsule ibérique où l’héroïsme et la bravoure de figures telles que Don Pelayo19 et le Cid l’inspirent, tout comme elles inspirèrent le dictateur Franco.
Le monde, pour le père strict, est peuplé de gagnants et de perdants ; c’est un lieu où le bien et le mal sont absolus. Les valeurs du père strict sont menacées à tout instant par l’indépendantisme qui œuvre à la dislocation de l’Espagne, mais aussi par les politiques proavortement ou par les mariages civils « hors norme ». Dans un monde à ce point dangereux, la famille et ses valeurs traditionnelles doivent être protégées et le dialogue avec le « méchant » est impossible ; il n’est de victoire que totale. Le héros doit agir et s’opposer aux méchants qui tentent d’anéantir ses valeurs.
C’est un monde dur qui commande d’apprendre aux enfants à se défendre en leur enseignant la différence entre le bien et le mal, en renforçant leur sens moral, en empêchant l’école20 de souiller leur bonté et leur pureté. L’enfant n’est pas là pour réfléchir, mais pour obéir. Il doit respect et soumission à l’autorité morale du père strict, seul apte à distinguer le bien du mal. « Nous perdons le respect de tout : de la famille, de nos valeurs », s’exclamait nerveusement un électeur de Vox. Seule la discipline fera progresser l’enfant, lui permettant de s’enrichir et de se défendre. Le père strict Abascal associe ainsi la morale et la discipline traditionnelles à la prospérité et à la sécurité : un bon citoyen combat la « populace », par les armes si nécessaire. Enfin, le père strict explique les règles et punit si l’enfant se comporte mal. « En Europe, il n’y a pas de peine de mort pour les violeurs meurtriers ; en revanche, il y en a une pour un enfant innocent victime d’une maladie rare que ses parents, l’État italien et l’hôpital du Pape veulent sauver. Quel désordre moral ! », s’exclamait Abascal sur son compte Twitter en 201821.
La métaphore belliqueuse de la Guerre Juste avive la peur et le désespoir pour susciter l’adhésion de chacun de nous au modèle du père strict.
Ainsi Vox, avec Abascal à sa tête, utilisent cette métaphore afin d’assoir l’image d’une famille dont le père strict est un héros qui, grâce à ses pratiques autoritaires, vaincra les méchants. Bref, ce père strict lancé dans une Guerre Juste est le cadre qui permet au camp des conservateurs et des néoconservateurs de s’ériger en autorité morale et d’attirer 3,64 millions d’Espagnols. Dans leur vision, le « mal court en toute liberté de par le monde », tandis que le bien doit prouver sa force en l’anéantissant et en exigeant châtiment et vengeance. C’est un avantage du camp conservateur : face au camp progressiste qui exigeait « la justice et non la vengeance », l’extrême droite a normalisé l’idée que « la punition est la justice ». L’emprisonnement politique des dirigeants indépendantistes du Procès catalan en est une métaphore parfaite.
Les Espagnols écartelés entre deux métaphores
Le modèle du père strict qui séduit les millions d’électeurs de Vox n’implique pas pour autant qu’ils aient renoncé à la démocratie, mais plutôt qu’ils ont trouvé dans ce modèle une manière efficace de vaincre dans une Guerre Juste et ont été attirés par des récits conservateurs qui imprègnent la culture espagnole postfranquiste. Dans un système strict, la punition est la norme et une personne accède à la moralité grâce à la discipline, laquelle, à son tour, permet d’atteindre la prospérité… Et si la prospérité n’était pas au rendez-vous, il faudrait en conclure que la discipline a fait défaut.
La crise de 2008 a trouvé une expression démocratique dans le 15‑M. À l’époque, la rhétorique progressiste suscitait l’adhésion d’une large partie de la population, laquelle voyait dans l’approfondissement démocratique des Indignés la voie permettant de résoudre la crise structurelle en cours. Cependant, tant cette crise systémique que le 15‑M ont entrainé une réorganisation de la droite qui opta pour le soutien à l’extrême droite et à son entreprise de construction d’une rhétorique violente. Comme nous l’avons expliqué dans la seconde partie de l’article, cette rhétorique a été assimilée par une large partie de la population qui partage cette vision stricte du monde.
Grâce à ce modèle de pensée métaphorique, l’extrême droite espagnole rassemble différents secteurs de la société qui, bien qu’ils semblent avoir des exigences contradictoires, s’accordent sur un certain modèle d’ordre social et de rigidité morale. Contrairement au modèle du camp progressiste qui se fonde sur l’idée du « parent nourricier » et défend la prise en charge d’autrui et l’affaiblissement des hiérarchies, les partisans de Vox se considèrent comme responsables et moraux. Ils sont convaincus que les problèmes de l’Espagne seront résolus par l’application de cette « morale stricte ». C’est ainsi que se dessinent deux conceptions de la sortie de crise, l’une, progressiste, prône l’approfondissement démocratique, tandis que l’autre, autoritaire, cherche à s’appuyer sur la peur pour défendre une logique punitive, faisant ainsi fond sur le reliquat des valeurs du franquisme qui continue d’imprégner la société espagnole.
Comme on le voit, comprendre les métaphores à l’œuvre est essentiel pour éclairer notre fonctionnement et nos relations au monde, réel ou imaginaire. C’est un processus inconscient, qui, dans certains cas, nous amène à caractériser la réalité non pas telle qu’elle apparait à nos sens, mais au travers de la création d’entités abstraites, de fantômes hostiles, de peurs qui nous jettent dans les bras de projets réactionnaires à la faveur d’une victoire de nos projections sur les réalités du monde.
C’est ainsi que Vox, de même que l’extrême droite internationale, parvient à fédérer autour de lui des personnes qui sont les premières lésées par leurs politiques, lesquelles ont pour seul but de raffermir la position des classes dominantes en cette période de crise systémique néolibérale.
Traduction de l’espagnol par Christophe Mincke et Cristal Huerdo Moreno
- Antena 3, Noticias, « Santiago Abascal tras el resultado de las elecciones generales, vídeo en directo » (N.d.T.).
- Source : The Economist and Foreign Affairs.
- Dans le contexte espagnol « plurinational » fait référence à un modèle d’organisation de l’État qui respecte les identités et langues régionales (N.d.T.).
- Cf. Huerdo Moreno Cr., « Catalogne : d’un référendum à l’autre », blog e‑Mois, La Revue nouvelle (NDLR).
- On appelle Generalitat le système institutionnel qui organise politiquement la région catalane. Elle est principalement composée d’un Parlement, d’un gouvernement et d’une présidence (N.d.T.).
- Estatut ou norme constitutionnelle de la Generalitat, les institutions de la Communauté autonome (N.d.T.).
- Cf. Cagiao y Conde J., « Le procès contre le Procés. Une grave politisation de la justice », La Revue nouvelle, n° 6/2020 (NDLR).
- Hermann Terstch est un journaliste, écrivain et homme politique espagnol. Depuis juin 2019, il est député européen pour Vox. Il fait également partie du comité de rédaction du journal La Gaceta de la Iberosfera. Média acquis en octobre 2019 par Vox par le biais de sa Fondation Disenso (N.d.T.).
- Fernando Sánchez Dragó est un écrivain et l’ancien présentateur d’une émission littéraire. En 2018, il se lie officiellement à Vox en faisant une apparition publique lors d’un rassemblement. Il publie ensuite Santiago Abascal. España vertebrada (Abascal. Une Espagne structurée), un livre où il reconnait partager les idées politiques de Vox (N.d.T.).
- Hazte Oír est une association ultraconservatrice fondée au début des années 2000. Elle s’oppose au mariage homosexuel, à l’avortement ainsi qu’à l’euthanasie. (N.d.T.)
- Fondée à Madrid en 2013, CitizenGo est une excroissance de Hazte Oír qui sert à porter ses luttes et revendications au-delà des pays hispanophones via des pétitions en ligne et un activisme sur Internet (N.d.T.).
- Mudde, Cas. 1995, « Right-wing extremism analyzed. À comparative analysis of the ideologies of threeallegedright-wingextremistparties (NPD, NDP, CP’86)», EuropeanJournal of PoliticalResearch, 27 (2), 203 – 224.
- Le nativisme est l’idée selon laquelle un pays devrait être habité par sa seule population autochtone (N.d.T.).
- Falter J. W. y Schumann S., 1988, « Affinitytowardsright-wingextremism in Western Europe », en Klaus Von Beyme, (ed.), Right-WingExtremism in Western Europe, Londres, Frank Cass.
- Une étude récente de Carles Ferreira (2019) se penche de manière exhaustive sur sept caractéristiques doctrinales inhérentes au projet politique de Vox, à savoir nationalisme, nativisme, autoritarisme, antidémocratisme, populisme, exaltation des valeurs traditionnelles et néolibéralisme.
- Santana A. et Rama Caamaño J., Agenda Pública, « El perfil del votante Vox », 4 décembre 2019.
- Lakoff G., 1996, Moral politics, Chicago, University of Chicago Press.
- Cette comparaison fait référence à une vidéo dans laquelle Abascal se mettait en scène : Dailymotion, « Santiago Abascal cabalgando en tierras andaluzas (N.d.T.).
- Pélage le Conquérant, premier roi des Asturies (713 – 737) et initiateur de la Reconquista (N.d.T.).
- Vox souhaite imposer un véto parental. Ce dernier consiste à donner le droit aux parents de “protéger” leur progéniture d’enseignements qu’ils jugeraient contraires à leurs convictions en matière de féminisme, d’éducation sexuelle, d’antiracisme, de modèles de famille (N.d.T.).
- AFP, « Mort d’Alfie, un petit Britannique au cœur d’une longue bataille judiciaire », rtbf.be, 28 avril 2018 (N.d.T.).
