Vous avez dit « gouvernance » ?
La gouvernance est à la mode. Qu’elle soit réservée à l’entreprise ou qu’elle se réfère à la conduite d’institutions publiques, le terme est devenu une référence. Mais de quoi est-elle le nom ? Est-elle partie prenante du « libéralisme autoritaire » (Chamayou, 2018) qui se déploie dans les champs économiques, politiques, culturels, etc.? Comment comprendre que ce concept gagne une crédibilité croissante dans l’univers des institutions dites « non marchandes » ? Pour appréhender ce que produisent les pratiques qui s’en revendiquent, il nous faut mobiliser une analyse des rapports sociaux qui participent aux mises en œuvre de la gouvernance contemporaine et prendre en considération ce que révèle la parole des salariés.
Gouvernance, propriété et contrôle
Qu’est-ce que la gouvernance ? Guberna (l’Institut belge des administrateurs, qui a pour objet « l’information, la formation et la promotion de la bonne gouvernance dans toutes ses dimensions et pour tous les secteurs d’activité ») considère qu’elle « a trait au contrôle, à l’administration, à la gestion et à l’obligation de rendre compte. Elle tend à organiser de façon plus efficiente, à objectiver et à rendre plus transparents les structures de gestion et les processus décisionnels de l’entreprise. »
Il est donc bien question d’organiser, d’objectiver, de contrôler, d’administrer une entreprise, bref d’y exercer le pouvoir. Mais selon quelles modalités ? Définies par qui et pour qui ? La gouvernance apparait d’emblée comme une mobilisation de dispositifs qui visent à gouverner y compris des gouvernants. Mais qu’en est-il du pouvoir des gouvernés, des critères à partir desquels des formes d’organisation, de gestion et de contrôle seront instituées ?
Sous des apparences techniques, la « gouvernance » est un enjeu politique dans la mesure où toutes les questions qu’elle entend investir ont des conséquences communes (formes de propriété de l’entreprise, contrôle, gestion d’entreprises et de collectivités…). Cependant, les pratiques de « gouvernance » perpétuent un ordre social inégalitaire dans lequel les questions du travail (son contenu), de l’organisation du travail et des conditions de travail sont occultées.
Ces trois questions sont éminemment politiques.
Le travail, c’est la production de biens et de services, mais aussi la production et la reproduction d’un ordre social.
L’organisation du travail est un dispositif qui vise à répondre à des questions politiques : qui travaille ? Pour qui ? Qui contrôle et qui décide du travail ? Comment orienter un collectif vers une production donnée (c’est-à-dire définie généralement par d’autres que les producteurs) est la question centrale de tout projet d’organisation du travail.
Dans quelles conditions des populations travaillent ? À quelles conditions leurs activités sont-elles reconnues comme un travail ?
Nous vivons plus que jamais dans des sociétés salariales. Les salariés ont un statut juridique très singulier. Ils n’ont aucun droit individuel pour discuter des moyens et des fins de leur travail. Des contrepouvoirs qu’ils créent peuvent tenter d’influer sur ces questions, mais ils n’ont jusqu’ici pas mis fin à cette subordination. Or, comme l’affirme Frédéric Lordon (2010, p. 170), « ce que l’entreprise (productive) doit fabriquer, en quelle quantité, à quelle cadence, avec quel volume d’emplois et quelle structure de rémunérations, sous quelle clé de réaffectation des surplus, comment elle accommodera les variations de son environnement : aucune de ces choses ne peut par principe échapper à la délibération commune puisqu’elles ont toutes des conséquences communes ».
Mais, au sein du capitalisme — notre horizon actuel — le travail est profondément dépolitisé. Ce sont essentiellement des propriétaires de capitaux et leurs gestionnaires qui décident du travail qui est réduit à une question d’acquisition de compétences et d’adaptation personnelle. Intégrées aux critères de gouvernance, ces compétences sont définies indépendamment des salariés dans une logique profondément antidémocratique. Car il leur est demandé de les acquérir sans toutefois pouvoir intervenir sur leurs définitions.
Ce statut juridique du salarié n’est pas sans répercussions puisqu’il est la marque d’un rapport social de domination. Symptôme de celui-ci, l’invisibilité médiatique et politique des salariés et du salariat. Les groupes sociaux qui entendent régenter les salariés ont majoritairement voix au chapitre pour parler du travail ou, de manière générale, pour définir, par exemple, les critères à partir desquels une entreprise serait « sociale ».
Ces groupes constitués en classe sociale définissent par « la gouvernance » les formes légitimes de la domination qui apparait non comme politique, mais comme résultant de techniques qui viseraient l’efficacité économique.
Bureaucratisation
Dans Travailler aujourd’hui (Latteur, 2017), des salariés témoignent de l’évolution de leurs conditions de travail. L’introduction et la généralisation de procédures de gouvernance d’entreprise sont la source de nombreuses critiques. La prise de pouvoir de critères quantitatifs impersonnels introduits par un « nouveau management » pour évaluer le travail est décrite dans de nombreux secteurs d’activité tant privés que publics et « non marchands ».
Plutôt que de mesurer et évaluer leurs objets, ces normes et ces procédures tendent à profondément transformer ce qu’elles prétendent simplement observer. Citons à titre d’exemple, comment un chargé de recherche en physique décrit la modification des critères qui déterminent le contenu des recherches. « Les gens publient et font des projets de recherche en fonction de l’output qu’ils obtiendront de la publication de leur article dans les revues cotées. On va donc moins facilement s’orienter vers des sujets très risqués. Parce qu’on a besoin de manière récurrente de rentrer des projets et de montrer que cela marche. Par contre, le truc super risqué où tu te dis que tu vas mettre cinq ans pour avoir des résultats, mais qu’ils ne sont pas garantis, tu ne vas pas le faire ! » (Latteur, 2017).
Cette gouvernance d’entreprise a conquis le champ des institutions politiques. Le « non-marchand », qui dépend fortement des subsides publics, est de plus en plus contrôlé et évalué à partir de ces critères. Dans une logique de pérennisation des emplois et de l’activité, de nombreuses institutions s’y adaptent. En prétendant mesurer des pratiques, ces logiques dites de « transparence » les éloignent de leur objet social ou portent atteinte aux pratiques professionnelles qu’elles ont constituées. Qu’il s’agisse de « santé mentale », « d’insertion socioprofessionnelle », « d’aide à la jeunesse », de « soins aux personnes âgées », etc., de nombreux salariés sont confrontés à la violence de la bureaucratisation. Cette dernière passe également par des formations dans lesquelles les pratiques dites de gouvernance sont valorisées ou présentées comme le seul horizon de notre temps.
Ce que décrivent les salariés de ces secteurs d’activité, c’est précisément ce que Béatrice Hibou (2013) nomme la bureaucratisation néolibérale. Elle passe par la privatisation des normes (ce sont, par exemple, des multinationales de l’audit telles que Price Waterhouse and Coopers qui évaluent les CPAS et non leurs usagers et les travailleurs sociaux); l’importation, dans la vie politique et dans nombre d’institutions du « non-marchand », des formes d’organisation du travail construites dans des entreprises capitalistes qui organisent des procédés de mise en compétition et réduisent les questions politiques à des questions techniques ; l’abstraction y est prise pour la réalité. En vertu de cette « gouvernance », la réalité est découpée en unités homogènes, uniformes et calculables. Un dossier devient l’égal d’un autre dossier, en dehors de critères qualitatifs. C’est ainsi que des salariés de différents secteurs d’activité sont confrontés à des procédures pour lesquelles un temps précis leur est accordé (une consultation avec un patient, un entretien téléphonique, etc.)
Le développement d’une gouvernance par abstraction produit une perte de signification du travail. La bureaucratie, c’est bien « la construction sociale de l’indifférence » : on rend compte davantage à des indicateurs de performance qu’à des populations que l’on est censé soigner, aider et accompagner. La victoire dans la bataille des chiffres est souvent mieux valorisée que le travail bien fait. Même si de fortes résistances ancrées notamment dans des cultures de métier tentent de faire barrage à cette bureaucratisation.
Ces témoignages font écho aux propos d’Isabelle Stengers (2008, p. 66): « Avec la gouvernance, il ne s’agit plus de politique, mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde. »
Ces pratiques suscitent néanmoins de nombreuses interrogations et de fortes résistances. Elles passent par la constitution de collectifs (comité de vigilance, collectif de professionnels, mouvement syndical, etc.) qui entendent reconquérir des formes d’autonomie et interroger les critères à partir desquels leurs pratiques sont régentées.
Novlangue
La gouvernance participe à ce qu’Alain Bihr nomme la novlangue néolibérale : « N’oublions jamais que les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes. En l’occurrence, le discours néolibéral vise non seulement à justifier les politiques néolibérales en en masquant le caractère de politique de classe, cherchant à transformer et refonder l’exploitation capitaliste, mais encore à les renforcer, tant en servant de langage véhiculaire qu’en brouillant l’intelligence de leurs enjeux pour les membres des classes dominées. C’est le langage actuel des maitres du monde » (Bihr, 2007, p. 9).
Partie intégrante de ce langage, la « gouvernance » est importée dans des champs qui se voulaient instituer des pratiques d’émancipation et des espaces à l’abri de la violence des marchés. « Gouvernance » se révèle ainsi être la marque parmi tant d’autres de processus d’exploitation, de domination et d’aliénation. Sa violence réside notamment dans sa prétention à la rationalité, voire à la scientificité. Elle brouille ainsi davantage la brutalité de la dépossession démocratique qu’elle tend à accompagner et à renforcer.
