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Vladimir l’Européen

Numéro 8 - 2016 par Bernard De Backer

décembre 2016

Des obser­va­teurs et ana­lystes de la poli­tique russe n’ont pas man­qué de nous mettre en garde depuis plu­sieurs années. Loin de consti­tuer uni­que­ment un « virage auto­ri­taire » visant à reprendre en main une Rus­sie exsangue et humi­liée après la chute de l’URSS et les années Elt­sine, la poli­tique de Vla­di­mir Pou­tine ados­sée aux « struc­tures de force » aurait, selon eux, une ambi­tion bien plus vaste. Le pré­sident de la Fédé­ra­tion de Rus­sie n’aspirerait pas seule­ment à s’affirmer comme pro­tec­teur des mino­ri­tés russes hors du ter­ri­toire natio­nal, à pré­ser­ver son « étran­ger proche » d’une pro­pa­ga­tion démo­cra­tique ris­quant d’atteindre la Rus­sie — et, bien sûr, à main­te­nir ces pays ex-sovié­tiques dans sa sphère d’influence. Il vise­rait éga­le­ment l’affaiblissement de l’Union euro­péenne, voire sa réduc­tion à une mosaïque écla­tée d’États nations.

Éditorial

L’écrivaine fino-esto­nienne Sofi Oksa­nen, auteure de l’angoissant roman Purge (prix Femi­na étran­ger 2010), entre­voit même, sur fond de ses recherches docu­men­taires sur l’occupation sovié­tique de l’Estonie (thème du roman) et de sa sen­si­bi­li­té fron­ta­lière, la menace d’une « fin­lan­di­sa­tion de l’Europe1 ». Pro­pos qui fait écho à celui de l’historienne Fran­çoise Thom qui, dans un article récent, évo­quait «…un pro­jet de vas­sa­li­sa­tion de l’Europe : car le déclin conti­nu de l’économie russe rend indis­pen­sable à Mos­cou la main­mise sur les res­sources finan­cières et tech­no­lo­giques de l’Europe2. » Pou­tine serait-il par­ti « à la conquête de l’Ouest », comme le titrait récem­ment le jour­nal Libé­ra­tion ?

Certes, cet objec­tif d’une por­tée géo­po­li­tique consi­dé­rable n’était ni pen­sé ni énon­cé tel quel lors de l’arrivée au pou­voir de Vla­di­mir Pou­tine en 1999. Il n’aurait par ailleurs aucune chance de suc­cès si son moteur idéo­lo­gique ne s’était pas trou­vé en phase avec de pro­fondes trans­for­ma­tions au sein de l’Union elle-même, voire de l’ensemble du monde occi­den­tal. Le « virage à droite », décrit notam­ment par le lin­guiste et phi­lo­sophe ita­lien Raf­faele Simone dans son ouvrage épo­nyme3, entre ain­si en réso­nance avec la « révo­lu­tion conser­va­trice » russe et lui offre des points d’appui de plus en plus nom­breux au sein de l’Union euro­péenne. Ce sont dès lors autant ces « affi­ni­tés élec­tives » euro­péennes qui jouent que les ambi­tions eur­asia­tiques et auto­ri­taires de Moscou.

Les trans­for­ma­tions socié­tales internes au monde occi­den­tal, asso­ciées aux effets de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique et migra­toire, ain­si qu’à la menace isla­miste, fra­gi­lisent ou inquiètent une par­tie de nos socié­tés qui opte pour le repli natio­nal — le pro­jet euro­péen en fai­sant les frais — et pour un rai­dis­se­ment des valeurs tra­di­tion­nelles d’autorité, notam­ment fami­liales, reli­gieuses et édu­ca­tives. La pos­sible future élec­tion de Fran­çois Fillon à la pré­si­dence de la Répu­blique fran­çaise, qui ne cache pas ses sym­pa­thies pro­russes et ses affi­ni­tés avec les valeurs chré­tiennes tra­di­tion­nelles, en est un indice par­mi d’autres. Ce ne sont dès lors plus les seuls par­tis d’extrême droite (et cer­tains d’extrême gauche) qui s’affichent comme alliés avoués ou objec­tifs de Vla­di­mir Pou­tine, mais des pans non négli­geables de nos socié­tés, à l’Est comme à l’Ouest du conti­nent européen.

Cette conjonc­ture favo­rable aux ambi­tions géos­tra­té­giques de Mos­cou — dont la mise en évi­dence cri­tique a trou­vé sa qua­li­fi­ca­tion atten­due de « Rus­so­pho­bie » — s’accompagne d’une intense acti­vi­té de pro­pa­gande à des­ti­na­tion de l’Europe. Celle-ci va de la dif­fu­sion cultu­relle du type « soft power offen­sif » (pla­te­forme numé­rique sputniknews.com en trente-deux langues, chaine d’information télé­vi­suelle en conti­nu et mul­ti­lingue RT…), du finan­ce­ment plus ou moins occulte de par­tis ou de per­son­na­li­tés poli­tiques, à de véri­tables ten­ta­tives de mani­pu­la­tion, voire de pira­tage infor­ma­tique, en Alle­magne (logi­ciel Mirai), en France et aux États-Unis. Sans oublier les armées de trolls (auteurs de mes­sages à visée polé­mique) inon­dant les réseaux sociaux. On remar­que­ra le déve­lop­pe­ment conco­mi­tant des « fake news » de diverses ori­gines, dont la pro­pa­gande russe est grande consom­ma­trice (et pro­duc­trice) depuis plu­sieurs années, mais que Trump uti­lise sans ver­gogne, y com­pris comme pré­sident élu ; il s’agit du recours mas­sif aux fausses nou­velles qui inondent les réseaux sociaux, et dont la nui­sance est mul­ti­pliée par leurs algo­rithmes et le « tun­nel cog­ni­tif » induit. La dis­tinc­tion du « vrai » et du « faux » en sort lami­née ; les « fact che­ckers » (véri­fi­ca­teurs des faits) se révèlent impuissants.

Comme nous l’avons vu ces der­niers mois, une série de scru­tins occi­den­taux se sont avé­rés favo­rables aux ambi­tions du pou­voir russe : réfé­ren­dum néer­lan­dais néga­tif sur l’accord d’association avec l’Ukraine ; Brexit ; élec­tion de Trump ; pro­gres­sion du « par­ti du centre » pro­russe en Esto­nie ; vic­toires pro­russes en Bul­ga­rie et en Mol­da­vie ; élec­tion de Fran­çois Fillon comme can­di­dat des Répu­bli­cains en France ; mon­tée du popu­lisme et de l’extrême droite en Ita­lie. D’autres scru­tins « à risque popu­liste » et anti­eu­ro­péen nous attendent dans les mois à venir : France, Dane­mark, Tché­quie, Alle­magne et Pays-Bas (Autriche en 2018). Tous ces domi­nos qui risquent de bas­cu­ler viennent après les guerres en Géor­gie et en Ukraine, l’intervention en Syrie. Le tout sur fond du musè­le­ment de la socié­té civile russe et de « tests » mili­taires dans la Baltique.

Certes, tout par­ti euro­péen de type eth­no­na­tio­nal n’est pas néces­sai­re­ment pro Pou­tine (il peut même lui être extrê­me­ment hos­tile, comme en Pologne), mais sa dimen­sion « euro­phobe » et son idéo­lo­gie de « démo­cra­tie illi­bé­rale » servent de fac­to les ambi­tions stra­té­giques et les vec­teurs idéo­lo­giques de Mos­cou. C’est donc autant la mon­tée en puis­sance de l’eurasisme impé­rial de la Rus­sie que l’affaiblissement interne du pro­jet euro­péen « uni­ver­sa­liste » qui expliquent la conjonc­ture actuelle, lourde de menaces.

Il est donc impor­tant de sai­sir ce qui se joue en arrière-plan, ceci autant en Rus­sie qu’en Europe. Un ouvrage récent, L’Occident vu de Rus­sie. Antho­lo­gie de la pen­sée russe de Karam­zine à Pou­tine4, nous offre un beau flo­ri­lège des per­cep­tions russes de l’Europe du XIXe au XXIe siècles, dont la constance est remar­quable. Comme l’indique la qua­trième de cou­ver­ture : « Dès le début du XIXe siècle, écri­vains et pen­seurs russes débattent, et se divisent, sur les voies du déve­lop­pe­ment de la Rus­sie : faut-il “pro­té­ger la Rus­sie du poi­son euro­péen de l’athéisme et de la dépra­va­tion” (M. Magnits­ki, 1820), “sau­ver l’Europe de la déca­dence” (A. Kraïevs­ki, 1837) ou “deve­nir des Russes d’esprit euro­péen” (V. Bié­lins­ki, 1841) […]?». Comme on peut le lire chez les deux auteurs anti-occi­den­ta­listes cités, ces der­niers n’entendaient pas seule­ment se pro­té­ger « de l’athéisme et de la dépra­va­tion », mais éga­le­ment « sau­ver l’Europe ». Cette pos­ture n’est donc pas uni­que­ment défen­sive, mais aus­si offen­sive. Les déve­lop­pe­ments ulté­rieurs, notam­ment ceux de l’idéologie eur­asiste et de ses suc­cé­da­nés déve­lop­pés par Alexandre Dou­guine5, bien en cour au Krem­lin, ont pour­sui­vi cette veine de l’«Europe décadente ».

Ce qui est nou­veau, outre la cris­tal­li­sa­tion puis­sante de cette ten­dance par le pré­sident russe, ce sont les trans­for­ma­tions rapides des socié­tés occi­den­tales. Le Brexit, l’élection de Donald Trump et celle de Fran­çois Fillon (qua­li­fiée de « révo­lu­tion conser­va­trice » par le jour­nal Le Monde) ont déjoué tous les pro­nos­tics — tout comme l’invasion de la Cri­mée et la guerre hybride au Don­bass ont sur­pris presque tous les experts. Il s’agit bien enten­du d’évènements de nature et de por­tée très dif­fé­rentes, mili­taire d’un côté et élec­to­ral de l’autre. Mais n’oublions pas que le « réfé­ren­dum » en Cri­mée a été sui­vi par des obser­va­teurs euro­péens qui lui étaient favo­rables, la plu­part d’extrême droite, mais d’autres de gauche6. L’on sait par ailleurs que Trump et Fillon, pour ne par­ler que d’eux, sont par­ti­sans d’une récon­ci­lia­tion avec Mos­cou qui pour­rait impli­quer le pas­sage de l’occupation russe de la Cri­mée par pertes et profits.

Le défi incar­né par Vla­di­mir Pou­tine est aus­si celui qui sur­git d’une par­tie de l’Occident, en par­ti­cu­lier des forces remet­tant en cause tout ou par­tie de l’héritage des Lumières7 — dont la recherche de la véri­té par l’examen des faits et la cri­tique des sources. Par ailleurs, la déco­lo­ni­sa­tion éco­no­mique et cultu­relle, qui induit une « pro­vin­cia­li­sa­tion de l’Europe » à l’échelle du globe et un effon­dre­ment des posi­tions occi­den­tales, risque de réduire ses ambi­tions uni­ver­sa­listes au pro­fit d’une défense iden­ti­taire étroi­te­ment natio­nale et sub­stan­tielle. Sur notre conti­nent, la gageüre sera dès lors de réorien­ter un pro­jet euro­péen sur le long terme — qui nous parait la seule voie pou­vant conju­guer pros­pé­ri­té sou­te­nable, sécu­ri­té et droits humains —, capable de pro­té­ger et de mobi­li­ser les caté­go­ries sociales vic­times de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et du désar­roi identitaire.

Une Union euro­péenne qui ne serait par ailleurs plus per­çue « comme un havre pour les élites, mais comme un ins­tru­ment pour les contrô­ler8 ». Ain­si que comme un dis­po­si­tif sécu­ri­sant les États nations — qui auraient bien du mal à sur­vivre sans une inté­gra­tion à une échelle plus grande, que repré­sente une Union patiem­ment construite9. À défaut, le lapin euro­péen sera para­ly­sé sous les phares d’un monde inat­ten­du — et les États ato­mi­sés expo­sés au spectre de la fin­lan­di­sa­tion, sinon de la guerre.

  1. Dans « A lion in a cage. On the Fin­lan­di­za­tion of Europe », texte en ligne sur Euro­zine 19 juin 2015. Le terme « fin­lan­di­sa­tion » désigne les limi­ta­tions impo­sées par un État puis­sant à l’autonomie d’un voi­sin plus faible en fai­sant réfé­rence aux rela­tions poli­tiques entre la Fin­lande et l’URSS après 1948. Sofi Oksa­nen déve­loppe en par­ti­cu­lier la par­tie cultu­relle de ce phé­no­mène, notam­ment l’autocensure.
  2. « La France subit la pro­pa­gande du Krem­lin depuis des années », Le Monde du 23 novembre 2016.
  3. Du moins dans sa ver­sion fran­çaise, Raf­faele Simone, Le Monstre doux : L’Occident vire-t-il à droite ?, Gal­li­mard, 2010. La ver­sion ori­gi­nale énonce les choses dans l’autre sens et sans point d’interrogation : Il mos­tro mite. Per­ché l’Occidente non va a sinis­tra, Gar­zan­ti, 2008.
  4. Antho­lo­gie diri­gée par Michel Niqueux et pré­fa­cée par Georges Nivat, Ins­ti­tut d’études slaves, 2016.
  5. Voir mon article « Eur­asisme, revanche et répé­ti­tion de l’histoire », La Revue nou­velle, 3/2015.
  6. Le lec­teur trou­ve­ra des infor­ma­tions détaillées à ce sujet sur le blog d’Anton She­khovt­sov, spé­cia­liste de la droite radi­cale en Rus­sie et en Europe. Notam­ment ce billet consa­cré aux obser­va­teurs du réfé­ren­dum en Cri­mée.
  7. Pour l’historien amé­ri­cain Timo­thy Sny­der, « L’approbation expli­cite de Trump par Alexandre Dou­guine, l’idéologue fas­ciste russe domi­nant qui occupe une pré­sence média­tique très impor­tante en Rus­sie, est par­ti­cu­liè­re­ment alar­mante. Les pré­misses du mou­ve­ment “eur­asia­tique” de Dou­guine sont que la Rus­sie et l’Occident sont sépa­rés arti­fi­ciel­le­ment par les concepts des Lumières sur l’État de droit et les liber­tés indi­vi­duelles » (« Trump’s Putin Fan­ta­sy », New York Review of Books, 16 avril 2016) (Nous traduisons).
  8. Ivan Kras­tev, « How to avoid Europe’s disin­te­gra­tion », New Eas­tern Europe 5/2015, en ligne sur Euro­zine.
  9. À ce sujet, écou­ter les conclu­sions sur l’Europe dans « La guerre et ses rai­sons », échange entre Timo­thy Sny­der et Chris­tian Ingrao, dif­fu­sé par France Culture, « La Fabrique de l’Histoire », 12 octobre 2016.

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur