Vive la Catalogne libre (des nationalistes de tout bord)!
Juillet 1936, des militaires insurgés se soulèvent contre la République espagnole. L’idée que le Front populaire gouverne leur semble définitivement insupportable. Le coup d’État est défait à différents endroits de la péninsule par le peuple en armes et organisé par diverses structures de gauche. En Catalogne notamment, la CNT (anarcho-syndicalistes) organise des barricades et la prise […]
Juillet 1936, des militaires insurgés se soulèvent contre la République espagnole. L’idée que le Front populaire gouverne leur semble définitivement insupportable. Le coup d’État est défait à différents endroits de la péninsule par le peuple en armes et organisé par diverses structures de gauche. En Catalogne notamment, la CNT (anarcho-syndicalistes) organise des barricades et la prise de casernes qui étaient aux mains des insurgés. En réponse au péril fasciste, des pans entiers de l’économie sont collectivisés, une révolution sociale et culturelle est lancée. La Catalogne sera un lieu emblématique de la résistance contre les troupes du général Franco jusqu’en février 1939. Georges Orwel, qui combattit aux côtés des Républicains, publia un ouvrage célèbre intitulé Hommage à la Catalogne, saluant la bravoure et l’héroïsme des combattants antifranquistes. La répression brutale qui suivit la chute de la région, et qui se traduisit notamment par la suppression de l’autonomie institutionnelle et par l’interdiction de la langue catalane, contribua en partie jusqu’à nos jours à forger le mythe de l’État espagnol éternel oppresseur de la minorité catalane. Il favorisa également la consolidation d’un nationalisme de gauche, spécificité catalane à la fois antifasciste et hostile aux dirigeants de Madrid.
Qu’en est-il aujourd’hui de l’oppression de la Catalogne par l’Espagne ?
Les Catalans ont leur gouvernement et leur Parlement autonomes, compétents pour différentes matières. Ces institutions composent la « Generalitat de Catalunya ».
La Catalogne jouit d’une grande autonomie dans le cadre du « Estatut de autonomia » de 2006 approuvé par référendum (73,23% de oui) à la suite d’un accord entre le gouvernement espagnol de l’époque présidé par José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE) et le gouvernement autonome catalan. Tant le Parti populaire, alors dans l’opposition, que le parti nationaliste de gauche (Ezquerra Republicana de Cataluyna, ERC) s’opposent à ce nouveau statut de la Catalogne. Les premiers trouvant qu’il va trop loin, les seconds pensant le contraire. Le Parti populaire introduit alors un recours devant le Tribunal constitutionnel qui annule diverses dispositions du « Estatut » notamment le fait de considérer la Catalogne comme une nation à l’intérieur de l’Espagne et l’autonomie du pouvoir judiciaire catalan.
La Catalogne dispose aujourd’hui de trois langues officielles, le catalan, le castillan (la langue espagnole classique) et l’aranais (uniquement dans le Val d’Aran). L’enseignement public est en catalan avec quelques heures prévues en castillan ou en anglais. Sur le plan fiscal, la Catalogne perçoit 50% des recettes de l’IRPF (impôt sur les personnes physiques vivant en Catalogne), 50% sur l’IVA (taxe sur la valeur ajoutée des biens perçus en Catalogne) et 58% de la taxe sur les boissons alcoolisées et le tabac. Certaines taxes comme celles sur les hydrocarbures sont versées intégralement à la région autonome de Catalogne. Contrairement au Pays basque, la Catalogne ne jouit pas d’une pleine autonomie fiscale qui peut déterminer librement les impôts auxquels sont assujettis ses citoyens. En 2012, l’exécutif catalan de l’époque proposa au nouveau Premier ministre espagnol d’alors, Mariano Rajoy, un « pacte fiscal » permettant une autonomie dans le domaine comparable à celui de la région autonome du Pays basque. La proposition fut alors rejetée par Madrid.
Enfin, la Generalitat possède la tutelle sur une police autonome, « los Mossos de Esquadra », dont on a beaucoup entendu parler après le référendum pour l’indépendance du 1er octobre 2017 en raison des poursuites judiciaires intentées à l’égard de son commissaire en chef Josep Lluis Trapero pour sédition.
Parler d’oppression de la Catalogne par l’Espagne est tout de même un peu excessif au vu de l’autonomie garantie actuellement par la Constitution espagnole. Faire la comparaison avec la répression à l’époque franquiste est clairement offensant pour les nombreuses victimes de la dictature en Catalogne ou dans le reste de l’Espagne. Toutefois, parler de vexations continues subies par les Catalans de la part du gouvernement de Madrid ou du Parti populaire actuellement au pouvoir est difficilement contestable. Du recours au Tribunal constitutionnel contre le « Estatut » de 2006 jusqu’au refus du pacte fiscal, il est plus que vraisemblable que la ligne dure « espagnoliste » de Mariano Rajoy a contribué à enflammer les esprits et à durcir les positions dans les milieux nationalistes catalans. L’organisation du référendum et la répression disproportionnée et injustifiable à celui-ci sont le paroxysme d’un processus de radicalisation nationaliste en Catalogne comme dans le reste de l’Espagne.
La Catalogne, bastion de la gauche dans un État réactionnaire ?
Les séparatistes catalans suscitent diverses sympathies internationales. Outre le soutien de séparatistes de droite comme la N‑VA, un parti internationaliste de gauche comme le NPA est également favorable à la cause indépendantiste. Dans un communiqué, la formation française se prononce en faveur de « la mobilisation du peuple de Catalogne pour son droit à l’autodétermination contre l’État central hérité de la dictature ». Le clivage gauche-droite vient-il se greffer à l’antagonisme entre nationalisme espagnol et nationalisme catalan ? Il est vrai que le nationalisme catalan a une histoire spécifique et que plusieurs de ses composantes sont à gauche. Toutefois, même s’il est partie prenante d’une plateforme électorale indépendantiste, Junts pel si, avec ERC, historiquement marquée à gauche, et en coalition avec la très progressiste Candidature d’unité populaire (CUP), le président de la Generalitat Carles Puigdemont n’en demeure pas moins un homme de centre-droit. D’ailleurs la politique d’austérité menée il y a quelques années par son prédécesseur, issu de la même formation politique, CDC aujourd’hui PDeCAT, à la tête de la région autonome de Catalogne n’avait pas grand-chose à envier à celle de Madrid. Il est vrai que du côté indépendantiste, on ne se privera pas de rappeler que ces choix ont été posés à cause d’un système de financement autonome désavantageux pour les régions les plus riches de l’Espagne puisque fondé sur la redistribution d’un impôt progressif et sur une solidarité interrégionale ! Évidemment, le rejet de la répression policière et le respect du droit à l’autodétermination restent des principes essentiels à défendre lorsque l’on est progressiste. Mais il ne faudra pas trop s’attendre à des lendemains qui chantent dans une Catalogne indépendante dirigée par un membre éminent de l’internationale libérale comme Puigdemont… Par contre, il est certain que les tensions actuelles sont en train de revigorer une extrême droite espagnole qui semblait fort assoupie depuis la transition démocratique qui avait suivi la mort de Franco. La présence dans les manifestations pour l’unité de l’Espagne de nationalistes espagnols avec les croix gammées et les bras tendus commence à être fort visible…
Quelles perspectives de résolution de la crise catalane ?
Au moment d’écrire ces quelques lignes, les perspectives de résolution de la crise catalane ne sont guère évidentes. Puigdemont a proclamé unilatéralement l’indépendance de la Catalogne le 10 octobre avant de la suspendre pour rechercher le dialogue avec le gouvernement espagnol qui a répondu en activant l’article 155 de la Constitution qui habilite le gouvernement, moyennant une majorité absolue au Sénat, à « prendre les mesures nécessaires » contre les régions autonomes qui ne respectent pas leurs obligations constitutionnelles et contreviennent à l’intérêt général de l’Espagne. Dans le cadre de l’activation de cet article, inspiré de l’article 37 de la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne, Rajoy a prévu de destituer les membres du gouvernement de la Generalitat et d’interdire à son Parlement de leurs désigner des remplaçants avant la tenue de nouvelles élections régionales. L’Etat espagnol entend également prendre le contrôle de l’administration autonome catalane Du côté séparatiste, un scénario « à la kosovare », avec une indépendance progressivement reconnue par les institutions internationales pour des raisons humanitaires au cas où les habitants de l’entité territoriale concernée sont victimes « d’un usage illégal de la force », est désormais ouvertement envisagé. Les violences policières survenues le jour du référendum et l’arbitraire de la justice qui vient de faire arrêter deux activistes indépendantistes, Jordi Cuixart et Jordi Sanchez, sont clairement déplorables. Bien sûr, les torts sont partagés en ce qui concerne le déclenchement de la crise ainsi que son exacerbation. Mais il ne faut pas non plus oublier que c’est le pouvoir espagnol qui dispose d’un appareil répressif d’État qui pourrait s’abattre violemment sur les militants indépendantistes catalans dans les jours à venir. Et cela, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur l’indépendance catalane en tant que telle ! Le fait est que dans leurs postures respectives, Puigdemont et Rajoy semblent tous deux plus que déterminés. Les actes provocateurs du premier (référendum non concerté en dehors de sa majorité régionale, proclamation unilatérale d’indépendance même différée) ont jusqu’à présent toujours suscité les réactions disproportionnées du second (forte répression du mouvement nationaliste catalan, remise en question de l’autonomie catalane). Si les modérés des deux camps ne deviennent pas rapidement plus audibles, la Catalogne se dirige vers une confrontation sans précédent entre l’espagnolisme et le catalanisme !
