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Visualiser à l’échelle du nanomètre

Numéro 11 Novembre 2011 par François Thoreau

octobre 2011

Les nano­tech­no­lo­gies échappent, par défi­ni­tion, à la per­cep­tion immé­diate. Le contrôle et la mani­pu­la­tion de la matière, à l’é­chelle du nano­mètre, dépendent en effet d’ins­tru­ments extrê­me­ment sophis­ti­qués. C’est donc sans sur­prise que les nano­tech­no­lo­gies s’é­pa­nouissent sur le ter­rain sym­bo­lique, lais­sant libre cours aux uto­pies les plus folles ain­si qu’aux craintes les plus noires. L’en­jeu de la visua­li­sa­tion des nano­tech­no­lo­gies est donc par­ti­cu­liè­re­ment cru­cial, et un inté­res­sant point de départ pour mettre en lumière quelques-uns des enjeux qui carac­té­risent, aujourd’­hui, la situa­tion des nanotechnologies.

Dossier

Les nano­tech­no­lo­gies res­sor­tissent à une dimen­sion qu’il est par essence dif­fi­cile d’appréhender par les outils clas­siques de la per­cep­tion. L’échelle du nano­mètre, c’est-à-dire du mil­liar­dième de mètre1, échappe évi­dem­ment aux sens per­cep­tifs les plus com­muns, tels que la vue ou le tou­cher. Ce n’est pas nou­veau, en soi, que des phé­no­mènes scien­ti­fiques ou tech­no­lo­giques échappent à l’appréhension par le com­mun des mor­tels ; il ne s’agit jamais que d’une consé­quence logique de l’importance sans cesse accrue prise par les ins­tru­ments scien­ti­fiques. Dans le cas des nano­tech­no­lo­gies, des outillages extrê­me­ment com­plexes et cou­teux sont ren­dus néces­saires pour explo­rer et mani­pu­ler la matière à l’échelle du nano­mètre, comme les micro­scopes à effet tun­nel ou à force ato­mique. On ne s’improvise donc pas « nano­tech­no­logue ama­teur » si faci­le­ment ; les nano­tech­no­lo­gies relèvent de com­plexes par­ti­cu­liè­re­ment avan­cés de recherche et déve­lop­pe­ment (R&D), au croi­se­ment de plu­sieurs logiques dis­ci­pli­naires, cha­cune avec ses outils propres. Cette situa­tion a pour coro­laire immé­diat qu’il est très dif­fi­cile de rendre visibles les nano­tech­no­lo­gies, c’est-à-dire de les invo­quer dans une forme qui soit à la fois acces­sible et per­ti­nente pour tout un cha­cun. Com­ment faire l’expérience des nano­tech­no­lo­gies, en dehors de l’enceinte confi­née et ultra-tech­no­lo­gi­sée du laboratoire ?

Il existe plu­sieurs réponses à cette ques­tion ; la vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique, les musées de science ou les débats publics par­ti­cipent indu­bi­ta­ble­ment d’autant de ten­ta­tives, plus ou moins réus­sies, d’ouvrir et d’élargir l’espace rela­ti­ve­ment infime dans lequel évo­luent les nano­tech­no­lo­gies. L’enjeu est de taille. Il s’agit rien moins, selon que l’opération est un suc­cès ou un échec, que de par­ve­nir — ou non — à mettre ces fameuses nano­tech­no­lo­gies en débat. C’est donc, on le com­prend, une condi­tion néces­saire de leur appro­pria­tion démocratique.

Or, il faut impé­ra­ti­ve­ment rap­por­ter cet enjeu à son contexte plus large, celui d’une guerre éco­no­mique à l’échelle glo­bale, dans laquelle sont enga­gées les prin­ci­pales éco­no­mies capi­ta­listes avan­cées et qui se tra­duit par une féroce com­pé­ti­tion dans les domaines de l’innovation tech­no­lo­gique et notam­ment, mais pas seule­ment, dans le déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies. À cet impé­ra­tif pres­sant pour­sui­vi par les auto­ri­tés publiques, lorsqu’elles financent ces recherches, répond donc la néces­si­té de com­mu­ni­quer, de débattre, de jus­ti­fier leurs inves­tis­se­ments. Il s’agit pour elles, selon les cas, de res­tau­rer la confiance sup­po­sé­ment per­due du public, d’éviter de repro­duire les contro­verses hou­leuses qui accom­pagnent la mise sur le mar­ché des bio­tech­no­lo­gies, ou encore d’orienter les choix de poli­tique publique2. Tiraillés entre la volon­té de faire et la volon­té de bien faire, les pou­voirs publics se livrent par­fois à la contra­dic­tion et autres para­doxes. Les cher­cheurs ne sont pas en reste. Ils sont éga­le­ment en proie à un contexte en évo­lu­tion rapide, et doivent s’engager dans des stra­té­gies de recherche pour décro­cher des publi­ca­tions ou obte­nir des finan­ce­ments. Pour autant, ils demeurent comp­tables, en der­nier res­sort, de leurs actes et des consé­quences, pour la socié­té, des appli­ca­tions à résul­ter du déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies3. Il s’agit pour eux éga­le­ment de s’engager dans dif­fé­rentes manières de repré­sen­ter les nano­tech­no­lo­gies, de les rendre visibles, qui ne sont pas tou­jours entiè­re­ment compatibles.

Bref, la situa­tion est pro­pice aux « injonc­tions para­doxales » et pro­duit donc un ter­reau fer­tile au déploie­ment de la repré­sen­ta­tion des nano­tech­no­lo­gies sur le ter­rain sym­bo­lique. C’est en tout cas là que, pour une bonne part, les nano­tech­no­lo­gies « existent », c’est-à-dire sont visibles, appro­priables et objets de débat pour le plus grand nombre. À nou­veau, en cela, elles ne se dif­fé­ren­cient intrin­sè­que­ment en rien des autres déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques, qui tous trouvent à s’inscrire dans le grand récit du pro­grès, sinon sans doute par une ques­tion de degré. En effet, par leur taille infime et leur échelle si dif­fi­ci­le­ment sai­sis­sable, par les finan­ce­ments colos­saux dont elles font l’objet, les nano­tech­no­lo­gies se prêtent par­ti­cu­liè­re­ment bien à des repré­sen­ta­tions à haute teneur sym­bo­lique. L’impossibilité de faire l’expérience directe des nano­tech­no­lo­gies conduit sans doute, de manière inver­se­ment pro­por­tion­nelle, à sti­mu­ler l’imaginaire qu’elles convoquent et, par là, les fan­tasmes en tous genres. Ain­si, comme d’autres tech­no­lo­gies avant elles, les nano­tech­no­lo­gies ont leur mytho­lo­gie, leur his­toire héroïque faite de pères fon­da­teurs (Richard Feyn­man, Don Eigler), de vision­naires hauts en cou­leur (Eric K. Drex­ler, les futu­ro­logues Bill Joy ou Ray Kurz­weil) et de grands archi­tectes aux ambi­tieux des­seins (Mihail Roco et le socio­logue des reli­gions William S. Bain­bridge)4. Pour­tant, les nano­tech­no­lo­gies se dif­fé­ren­cient par un usage par­ti­cu­liè­re­ment abon­dant d’une ima­ge­rie très sophis­ti­quée et la mise au point d’artifices rhé­to­riques, dont le terme « nano­tech­no­lo­gie » lui-même n’est pas le moindre.

Dans cet article, je pro­pose au lec­teur quelques exer­cices de sémio­tique sur cet ima­gi­naire foi­son­nant des nano­tech­no­lo­gies, soit une inter­pré­ta­tion des moda­li­tés de repré­sen­ta­tion sym­bo­lique, en foca­li­sant en par­ti­cu­lier sur le cas des images qui incarnent visuel­le­ment les nano­tech­no­lo­gies, qui les font adve­nir à l’existence tout en convo­quant de puis­sants ima­gi­naires (Barthes, 2010). En par­tant de quelques illus­tra­tions, la pro­po­si­tion que je fais au lec­teur consiste à s’intéresser de plus près aux dif­fé­rentes manières de rendre per­cep­tible ce qui, par défi­ni­tion dans le cas des nano­tech­no­lo­gies, ne l’est pas spon­ta­né­ment. C’est un exer­cice que j’espère didac­tique et, en même temps, riche d’enseignements sur ce que le déploie­ment de ces ima­gi­naires nous dit de la réa­li­té des nano­tech­no­lo­gies, des enjeux et des luttes qu’ils traduisent.

Bref commentaire sur le poids des images

S’agissant de faire accé­der à la visi­bi­li­té ce qui, de par sa taille infime, lui échappe, le moyen le plus aisé et sans doute le plus répan­du est sans doute l’image. On rétor­que­ra que l’image n’est là qu’à titre acces­soire, et qu’il convient de ne pas la détour­ner de son rôle limi­té de simple illus­tra­tion. Vrai­ment ? Un rapide exemple, cano­nique dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, devrait suf­fire à nous convaincre du contraire. Les nano­tech­no­lo­gies émergent à par­tir des années quatre-vingt, dans la fou­lée de la créa­tion du micro­scope à effet tun­nel. À la fin de la décen­nie, deux cher­cheurs par­viennent à dépo­ser des atomes de xénon sur une sur­face de nickel, par­ve­nant à repro­duire le logo de la firme pour laquelle ils tra­vaillent, IBM (fig. 1). Cette image, qui sera très lar­ge­ment dif­fu­sée, consacre l’irruption des nano­tech­no­lo­gies dans notre monde, leur venue à l’existence. Cette image consti­tue donc un évè­ne­ment : pour la pre­mière fois, les nano­tech­no­lo­gies deviennent visibles. On ne sait rien du but ni des pos­sibles ouverts par cette image, mais on sait qu’elle est faite d’atomes indi­vi­duels qu’il a été pos­sible d’isoler et de mani­pu­ler. En soi, cette image œuvre à la manière d’une révé­la­tion ; la ter­ra inco­gni­ta du XXIe siècle s’ouvre enfin devant nous5.

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Figure 1 : logo d’IBM com­po­sé d’atomes de xénon dépo­sés sur une sur­face de nickel

Elle insuffle à l’extension des nano­tech­no­lo­gies un for­mi­dable élan, repris par des cher­cheurs qui voient en elles le défi de phé­no­mènes mécon­nus (comme les effets quan­tiques), l’utopie d’une com­pré­hen­sion nou­velle de la matière et l’opportunité d’une recon­ver­sion éco­lo­gique de nos modes de pro­duc­tion. La suite est connue, les pou­voirs publics s’emparent du sujet et en pro­posent une décli­nai­son dans des plans stra­té­giques qui font de fac­to la part belle aux pra­tiques en cours, et donc aux inté­rêts en vigueur, au niveau de l’industrie — en favo­ri­sant par exemple la voie de la minia­tu­ri­sa­tion à celle dite de la « monu­men­ta­li­sa­tion » (Joa­chim et Plé­vert, 2008).

Les grands plans stratégiques : (ré-)enchanter la colonisation d’une terre inconnue

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Figure 2 : page de cou­ver­ture du rap­port de l’iwgn, paru en 1999, « Nano­tech­no­lo­gy. Sha­ping the world atom by atom ».

Il est sai­sis­sant de consta­ter à quel point l’imaginaire de la ter­ra inco­gni­ta est encore pré­gnant dans les docu­ments stra­té­giques de poli­tique publique publiés à l’intention du grand public. Pre­nons la cou­ver­ture du tout pre­mier rap­port jamais publié à cette fin, en 1999 (fig. 2). Ce der­nier est le fait d’un groupe d’experts, l’IWGN6, consti­tué auprès des agences fédé­rales amé­ri­caines poten­tiel­le­ment impli­quées par l’émergence des nanos­ciences et nano­tech­no­lo­gies. L’image emprunte clai­re­ment à celle d’IBM la figure de petites balles légè­re­ment coniques qui, c’est donc enten­du, repré­sentent des atomes. Pour­tant, ici, les atomes semblent for­mer une sorte de route, un che­min tout tra­cé qui conduit à un ciel étoi­lé, au milieu duquel figurent une comète et… notre bonne vieille pla­nète terre. Ain­si, cette image convoque direc­te­ment l’imaginaire de la « conquête de l’espace ». En quelque sorte, les atomes ain­si dis­po­sés évoquent le sol lunaire, à par­tir duquel on aper­ce­vrait l’immensité de l’espace déjà fran­chi, celui qui sépare la lune de notre pla­nète. Le lien est donc très facile à éta­blir. Nous avons déjà par­cou­ru la dis­tance qui nous sépare de la lune, que nous avion­s crue infran­chis­sable, il convient main­te­nant de com­bler l’écart qui nous sépare du « nano­monde ». Le phi­lo­sophe alle­mand A. Nord­mann évoque un « voyage là où “nul homme ne s’est jamais ren­du”». Par une sorte d’effet miroir, la décou­verte et la colo­ni­sa­tion du nano­mètre repré­sentent, pour l’humanité, un défi à la hau­teur de celui posé par la conquête de l’espace. C’est donc une cer­taine vision du pro­grès tech­no­lo­gique qui sous-tend cette repré­sen­ta­tion des nano­tech­no­lo­gies, qui seraient une sorte de « fin de la connais­sance » — l’immense n’ayant plus de secret pour nous, il ne nous reste plus qu’à appri­voi­ser l’infime. La connais­sance y est appré­hen­dée comme un pro­ces­sus téléo­lo­gique et fer­mé sur lui-même ; une fois le nano­mètre dévoi­lé, vir­tuel­le­ment plus aucune échelle n’échappe à l’emprise humaine. L’histoire que raconte cette image est donc éga­le­ment une his­toire des ordres de gran­deur (du spa­tial au nano­mé­trique). On pour­rait ima­gi­ner, dans d’autres domaines (par exemple, la bio­di­ver­si­té), des repré­sen­ta­tions simi­laires, ayant pour effet de cir­cons­crire le domaine du connu et du « à connaitre » sur la base d’autres cri­tères. En bref, le rap­port de l’iwgn ins­crit les nano­tech­no­lo­gies dans le récit clas­sique et enchan­té, quoique figu­ré de manière un peu gran­di­lo­quente, du pro­grès scientifique.

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Figure 3 : page de cou­ver­ture de la bro­chure conte­nant la com­mu­ni­ca­tion de la Com­mis­sion euro­péenne, concer­nant le « Plan d’action nanos­ciences et nano­tech­no­lo­gies 2005 – 2009 », com(2005) 243 final.

Il ne fau­drait pas com­mettre l’erreur d’imputer cette repré­sen­ta­tion visuelle au gigan­tisme un brin déme­su­ré dont seraient cou­tu­miers les États-Unis. La Com­mis­sion euro­péenne, en effet, réper­cute le même ima­gi­naire en 2004, lorsqu’elle publie son Plan d’action, véri­table pierre angu­laire du déve­lop­pe­ment des nanos­ciences et nano­tech­no­lo­gies en Union euro­péenne (fig. 3). L’évocation est certes moins directe, mais la réfé­rence à la conquête de l’espace est néan­moins indé­niable. Le fonds étoi­lé, d’une cer­taine sobrié­té, est asso­cié à la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle de la Com­mis­sion, celle qui s’adresse solen­nel­le­ment au Conseil, au Par­le­ment ain­si qu’au Comi­té éco­no­mique et social. De quoi est-il ques­tion, sinon de faire miroi­ter les étoiles ?

Cepen­dant, c’est dans la bro­chure publiée au même moment pour le grand public, des­ti­née à fami­lia­ri­ser celui-ci avec l’«innovation pour le monde de demain », que la Com­mis­sion émet un petit bijou d’iconographie que l’on pour­rait qua­li­fier de « baroque » (fig. 4). En pous­sant un peu la pro­vo­ca­tion, cette image pour­rait être asso­ciée, par ana­lo­gie, à un ima­gi­naire de contre­ré­forme, appli­qué à l’idéologie du pro­grès. Qu’y voit-on ? Deux élé­ments prin­ci­paux. Tout d’abord, la pers­pec­tive du docu­ment amé­ri­cain est repro­duite presque à l’identique : une sur­face plane, com­po­sée d’atomes for­mant des motifs géo­mé­triques éla­bo­rés, s’étend jusqu’aux confins de l’univers. On sup­pose que l’intention était de faire paraitre, au loin, l’aube d’une ère nou­velle. Tou­te­fois, la pré­sence de nuages évoque irré­sis­ti­ble­ment l’horizon, ce qui rap­pelle tout de même la croyance qu’avaient nos ancêtres que la terre était plate. Ain­si, la vision euro­péenne des nano­tech­no­lo­gies se trouve dotée d’un peu moins de relief que son homo­logue éta­su­nien. Plus prag­ma­tique. En atteste d’ailleurs, deuxiè­me­ment, la pré­sence d’une jeune demoi­selle assise sur un hyper­cube7, et qui pia­note sur son ordi­na­teur por­table. On retrouve l’idée d’un déve­lop­pe­ment dédié aux consom­ma­teurs et aux pro­duits de consom­ma­tion cou­rante issus des pro­ces­sus d’innovation tech­no­lo­gique. Par un pro­cé­dé que l’image ne per­met pas de cap­tu­rer, la jeune fille semble faire émer­ger de son écran la figure d’une sala­mandre aux cou­leurs impro­bables (blanche à pois rouges). Cette der­nière s’incarne dans la réa­li­té maté­rielle. Cette maté­ria­li­sa­tion pré­sente ceci d’éminemment sym­bo­lique que la sala­mandre repré­sente le feu8, soit l’emblème par excel­lence de notre civi­li­sa­tion occi­den­tale, mar­quée par-des­sus tout par le pou­voir de la com­bus­tion (Gras, 2007). Il est per­mis d’y voir l’idée d’une capa­ci­té extrême de mani­pu­la­tion de la matière, mise à la por­tée de tous, d’une appro­pria­tion indi­vi­duelle du pou­voir trans­for­ma­tif de l’innovation tech­no­lo­gique, ici asso­cié au feu. Cha­cun pour­rait enco­der sur son ordi­na­teur et tra­duire dans la réa­li­té phy­sique, à l’atome près, la figure de son choix.

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Figure 4 : page de cou­ver­ture de la bro­chure de vul­ga­ri­sa­tion de la poli­tique euro­péenne en matière de nano­tech­no­lo­gie, réa­li­sée à des­ti­na­tion du consommateur.

On sent, au tra­vers de cette image, la volon­té de récon­ci­lier le consom­ma­teur avec le pro­grès tech­no­lo­gique. C’est que, dans l’Union euro­péenne, les pou­voirs publics se sont expo­sés à une grave décon­ve­nue à la suite du rejet mas­sif des bio­tech­no­lo­gies vertes (dans le domaine de l’agriculture). Ils donnent l’impression d’en avoir conclu à une panne de l’imaginaire du pro­grès, un désen­chan­te­ment rela­tif à l’innovation. Cette image démontre une volon­té d’assumer la logique du pro­grès tech­no­lo­gique (joindre les conquêtes de l’espace et du nano­monde), mise au ser­vice du citoyen. C’est en cela qu’une ana­lo­gie un peu rapide per­met de la rap­pro­cher d’une « contre­ré­forme» ; si l’opposition aux OGM sug­gère une « réforme » radi­cale du sys­tème d’innovation tech­no­lo­gique (Sten­gers, 2009), alors les nano­tech­no­lo­gies doivent être l’occasion d’une « contre­ré­forme », à même de réen­chan­ter le pro­grès, capable d’emmener le consom­ma­teur encore plus loin, de décu­pler ses facul­tés de trans­for­ma­tion du monde à sa meilleure guise. Un peu baroque, conve­nons-en9.

Dans les travaux des chercheurs : une créativité renouvelée

On objec­te­ra, à juste titre, que les images ana­ly­sées pré­cé­dem­ment pré­sentent un carac­tère trop géné­rique, déta­ché des réa­li­tés concrètes, de la mul­ti­pli­ci­té des pro­jets et des recherches qui donnent corps à la réa­li­té de ce que sont les nano­tech­no­lo­gies. Bien que ceci ne sous­traie rien à leur impor­tance, il faut admettre qu’elles se posent en sur­plomb du déve­lop­pe­ment concret des nano­tech­no­lo­gies, le cha­peau­tant de leur sym­bo­lique bien­veillante. Pour­tant, ces images emblé­ma­tiques rendent jus­tice à la myriade d’images qui peuplent l’imaginaire des nano­tech­no­lo­gies, au niveau des cher­cheurs, des orga­nismes de finan­ce­ment de la recherche, des agences gou­ver­ne­men­tales ou encore des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG). En effet, en ver­tu des dif­fi­cul­tés de visua­li­sa­tion que posent les nano­tech­no­lo­gies, les visuels de tous styles pro­li­fèrent. Plu­sieurs socio­logues et phi­lo­sophes se sont récem­ment pen­chés sur cer­tains des enjeux sym­bo­liques que sou­lève ce déve­lop­pe­ment, en ana­ly­sant les ima­gi­naires aux­quels s’associent cer­taines images (Rui­ven­kamp et Rip, à paraitre). Concen­trons-nous sur l’abondante pro­duc­tion d’images par les chercheurs.

Les images témoignent de la « réa­li­té » des nano­tech­no­lo­gies. Elles font voir ces fameux atomes, que l’on peut doré­na­vant mou­voir et contrô­ler à volon­té. La démons­tra­tion la plus écla­tante, nous l’avons vu, a consis­té à repro­duire le logo de la firme IBM, ce qui était bien enten­du un fan­tas­tique coup d’éclat publi­ci­taire pour la firme. Depuis lors, une kyrielle d’images de nano­tech­no­lo­gies ont été pro­duites et dif­fu­sées. Cha­cune de celles-ci, bien enten­du, se pose comme une prouesse tech­no­lo­gique et sug­gère un niveau accru et inédit de contrôle de la matière à l’échelle du nano­mètre. En der­nière ins­tance, toutes témoignent d’une volon­té de publi­ci­té, au sens de « rendre public ». Quel meilleur véhi­cule pour des tra­vaux effec­tués dans le domaine, en effet, qu’une image ayant le pou­voir de mar­quer rapi­de­ment et for­te­ment les esprits ? Il peut s’agir d’une uti­li­sa­tion stra­té­gique, des­ti­née direc­te­ment au bailleur de fonds, par exemple. La démons­tra­tion tech­no­lo­gique est un moyen, par­mi d’autres, de faire la dif­fé­rence dans la course au finan­ce­ment. Cepen­dant, il est éga­le­ment fait de telles images des usages bien plus ori­gi­naux, et donc inté­res­sants. Ain­si, en 2008, une équipe de l’université du Michi­gan, diri­gée par le pro­fes­seur John Hart, a choi­si les nano­tech­no­lo­gies pour appor­ter son sou­tien au can­di­dat démo­crate à l’élection pré­si­den­tielle, Barack Oba­ma (fig. 5). 

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Figure 5 : les « nano­ba­mas », réa­li­sés par J. Hart & al., dis­po­nibles en ligne :
www.nanobama.com.

Ces « nano­ba­mas » sont, cha­cun, com­po­sés d’à peu près autant de nano­tubes de car­bone que d’électeurs appe­lés à voter. Il était fait, dans ce cas-ci, un usage expli­ci­te­ment poli­tique d’une image de « nano­tech­no­lo­gie », déployée dans le slo­gan « Vote for science10 ». Son­geons éga­le­ment, au Royaume-Uni, à l’idée ori­gi­nale du Dr David Cox, cher­cheur au Natio­nal Phy­sics Labo­ra­to­ry, de fabri­quer un « nano-bon­homme de neige », à l’aide d’un micro­scope à force ato­mique, pour faire par­ve­nir les meilleurs vœux de son ins­ti­tu­tion au plus grand nombre (fig. 6)11.

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Figure 6 : les vœux 2009 du Natio­nal Phy­sics Labo­ra­to­ry, dis­po­nibles en ligne : www.npl.co.uk/educate-explore/nano-snowman.

Bien sûr, il y a la volon­té des cher­cheurs et des orga­nismes de recherche de faire connaitre le fruit de leurs tra­vaux, et de l’exposer sous forme didac­tique et faci­le­ment acces­sible au tout-venant. Tou­te­fois, réduire la masse impor­tante des images pro­duites en nano­tech­no­lo­gies à une dimen­sion nar­cis­sique-stra­té­gique ne per­met pas de rendre jus­tice à l’esthétique déployée par bon nombre de ces images, qui riva­lisent d’imagination et de créa­ti­vi­té. Les figures 5 et 6 semblent en témoi­gner à suf­fi­sance, mais je vou­drais creu­ser un peu cette réflexion. Qu’il faille, par exemple, faire la démons­tra­tion que tels atomes peuvent être iso­lés et dis­po­sés sur un sub­strat, et c’est à coup sûr une figure inédite que l’on ver­ra appa­raitre dans la publi­ca­tion scien­ti­fique. L’un de mes exemples favo­ris est une nano-repro­duc­tion du célèbre « pen­seur » de Rodin, réa­li­sée par Yang et al., en 2007 (fig. 7). Quelle meilleure repré­sen­ta­tion de l’homo aca­de­mi­cus, pour reprendre le mot de Bour­dieu (1984), que ce « pen­seur », fût-il réduit à la dimen­sion d’une double cel­lule rouge ? Contem­pla­tif, il songe en soli­taire aux vicis­si­tudes du monde contem­po­rain, dans une belle image d’Épinal. L’ironie est évi­dem­ment mordante.

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Figure 7 : le « nano-thin­ker », extrait de D.-Y. Yang, S. H. Park, T. W. Lim, H.‑J. Kong, S. W. Yi, H. K. Yang et K.-S. Lee, « Ultra­pre­cise micro­re­pro­duc­tion of a three-dimen­sio­nal artis­tic sculp­ture by mul­ti­path scan­ning method in two-pho­ton pho­to­po­ly­me­ri­za­tion », Applied Phy­sics Let­ters, vol. 90, n° 013113, 2007, p. 013113 – 3.

Cette image tranche sin­gu­liè­re­ment avec la réa­li­té du monde aca­dé­mique, tel qu’il évo­lue aujourd’hui. Ce pen­seur soli­taire aurait dû être dupli­qué par sept pour rendre jus­tice au nombre de co-auteurs de la publi­ca­tion. L’activité aca­dé­mique est ain­si, de manière crois­sante, le fait de groupes ou col­lec­tifs de recherches de plus en plus impor­tants. Aus­si loin que pos­sible de l’intellectuel roman­tique retran­ché dans ses pen­sées, on trouve des équipes qui tra­vaillent en étroite col­la­bo­ra­tion. Celles-ci ne réus­sissent à accom­plir la per­for­mance tech­nique que par la mise en com­mun et la mise en réseau des com­pé­tences et des outils. Rien ne semble pou­voir inter­rompre le cours des réflexions du pen­seur, qui semble indif­fé­rent aux tur­pi­tudes du monde qui l’entoure. On pour­rait dif­fi­ci­le­ment trou­ver méta­phore moins bien ajus­tée aux évo­lu­tions du contexte aca­dé­mique, doré­na­vant fait de com­pé­ti­tion et mesu­ré à l’aune de cri­tères quan­ti­ta­tifs d’évaluation. Il n’est sans doute pas per­mis de pous­ser l’analyse jusqu’à l’expression, par Yang et consort, d’une frus­tra­tion incons­ciente, qui ver­rait se figer dans le « marbre » de la publi­ca­tion scien­ti­fique le sou­ve­nir nos­tal­gique d’un âge d’or révolu.

Cepen­dant, la véri­table pro­li­fé­ra­tion d’images de nano­tech­no­lo­gies témoigne d’une immense créa­ti­vi­té de la part des cher­cheurs, et ne peut se réduire à des usages pure­ment stra­té­giques ou inté­res­sés. Tout se passe comme si concoc­ter une image réus­sie pro­dui­sait une bouf­fée d’oxygène, une récréa­tion bien­ve­nue, pour les cher­cheurs pris dans des pro­ces­sus de recherche et déve­lop­pe­ment aux impé­ra­tifs de ren­ta­bi­li­té de plus en plus pres­sants. Les logiques de pla­ni­fi­ca­tion indus­trielle, très bien décrites par D. Vinck dans sa contri­bu­tion à ce numé­ro, conduisent à des sché­mas orga­ni­sa­tion­nels qui ne laissent à l’initiative indi­vi­duelle qu’une place congrue. Une telle approche com­par­ti­mente de manière étroite et pré­cise les rôles assi­gnés à cha­cun, per­met­tant peu l’expérimentation, la créa­ti­vi­té, ou par exemple le « bri­co­lage expé­ri­men­tal » (Jou­ve­net, 2007). Dans cette pers­pec­tive, créer des images est une manière de joindre l’agréable à l’utile. Pre­nons un exemple proche géo­gra­phi­que­ment, celui de cher­cheurs de l’université catho­lique de Lou­vain (UCL), qui en ont repro­duit le logo à l’aide de « nano­fils » (fig. 8). 

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Figure 8 : le logo de l’UCL com­po­sé de nano­fils, extrait de A. Vlad, M. Mátéfi-Tempfli, S. Faniel, V. Bayot, S. Melinte, L. Piraux et S. Mátéfi-Tempfli, « Control­led growth of single nano­wires within a sup­por­ted alu­mi­na tem­plate », Nano­tech­no­lo­gy, vol. 17, 2006, p. 4873 – 4876, p. 4875.

Outre l’indéniable atta­che­ment ins­ti­tu­tion­nel dont ces der­niers ont fait preuve, il leur a fal­lu assem­bler un « pat­tern » pour par­ve­nir à repro­duire cette image, qui visait pré­ci­sé­ment à démon­trer la com­plexi­té — donc la fia­bi­li­té et la pré­ci­sion — de leur tech­nique de fabri­ca­tion de ces nano­fils, qui com­posent le logo de l’UCL. Voi­là donc une image qui ins­crit12 une réa­li­sa­tion scien­ti­fique, qui la sta­bi­lise, et qui donne à voir la doci­li­té des nano­fils, de manière sans doute plus convain­cante que des sché­mas ou des images moins évo­ca­trices. L’un des auteurs de cette publi­ca­tion, que j’ai inter­viewé à plu­sieurs reprises, a fait sien l’adage de saint Tho­mas et répé­tait sou­vent que « seeing is belie­ving »13. Il était donc ques­tion d’emporter la convic­tion. La visua­li­sa­tion, dans ce cas, devient clai­re­ment un ter­rain de jeu, une manière d’argumentation ludique par laquelle tous les pos­sibles de l’innovation s’ouvrent et se confi­gurent. Dès lors, la pre­mière fonc­tion de l’image n’est-elle pas de pro­cu­rer aux cher­cheurs qui l’ont com­po­sée le plai­sir de renouer avec des pra­tiques créa­tives, mena­cées par les évo­lu­tions du contexte dans lequel s’inscrit l’activité scientifique ?

Le choc des images : provoquer la controverse

Pour finir, il convient de s’interroger sur un troi­sième aspect lié aux images de nano­tech­no­lo­gies. Nous avons vu que les pou­voirs publics convo­quaient un ima­gi­naire du pro­grès enchan­té ou ré-enchan­té, et que les cher­cheurs pro­dui­saient des myriades d’images en nano­tech­no­lo­gies. De plus, de nom­breux artistes ont inves­ti­gué l’échelle du nano­mètre et pro­duit des visuels allé­chants. Dans l’immense majo­ri­té de ces cas, en effet, le récep­teur d’une image est confron­té au déploie­ment d’une esthé­tique très pous­sée, phé­no­mène qui se remarque par­ti­cu­liè­re­ment dans le cas des nano­tech­no­lo­gies. Ce sont ain­si des visuels ins­pi­rés de la nature, le plus sou­vent d’origine flo­rale, qui ont très lar­ge­ment don­né à voir les nano­tech­no­lo­gies. La plu­part du temps, les images brutes, cap­tu­rées par un micro­scope à effet tun­nel ou à force ato­mique, ont été retra­vaillées afin d’en lis­ser les contours, de rajou­ter des cou­leurs cha­toyantes, bref, de pro­duire une esthé­tique atti­rante. Dans un article paru dans la revue Nature Nano­tech­no­lo­gy, C. Tou­mey (2007) s’interroge sur ces alté­ra­tions qui ont pour effet de rendre attrac­tives, en ren­dant visibles, les nano­tech­no­lo­gies. Ain­si, il revient sur le cas d’une image de « nano­fleur », réa­li­sée par G. W. Ho, de l’université de Cam­bridge (Royaume-Uni). Sa colo­ra­tion en bleu pro­cure au récep­teur de l’image un sen­ti­ment de séré­ni­té et l’impression d’une tex­ture velou­tée (fig. 9).
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Figure 9 : une nano­fleur bleue, illus­tra­tion par­mi d’autres esthé­ti­que­ment très réus­sies, à l’intersection de la science et de l’art, réa­li­sées par G. W. Ho de l’université de Cam­bridge. La gale­rie com­plète, avec les cou­leurs ori­gi­nales, est dis­po­nible en ligne : http://www.nanotech-now.com/Art_Gallery/ghim-wei-ho.htm.

Tou­mey expé­ri­mente dif­fé­rentes cou­leurs et découvre que le même motif, colo­ré en vert, évoque irré­sis­ti­ble­ment la tex­ture du chou — un motif tout de suite moins « appé­tis­sant ». L’image opère donc une fonc­tion de com­mu­ni­ca­tion très impor­tante, s’agissant d’un domaine où l’invisible est la norme. Il n’est donc pas éton­nant que pou­voirs publics et scien­ti­fiques, lorsqu’ils pro­duisent ces visuels, s’attachent à les rendre désirables.

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Figure 10 : les lau­réats du « Nano­Ha­zard Sym­bol Contest », ini­tié par ETC Group, pro­cla­més en jan­vier 2007 lors du Forum social mon­dial, à Nai­ro­bi. Voir www.etcgroup.org/en/node/604.

En d’autres termes, il ne s’agit pas seule­ment de « voir pour croire », mais éga­le­ment de « voir pour dési­rer », de faire miroi­ter, par le biais des images, tan­tôt un futur cha­toyant, tan­tôt un monde serein aux cou­leurs apai­santes. Or, tout le monde ne par­tage pas cette vision par trop idyl­lique des nano­tech­no­lo­gies. Ain­si, une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale, appe­lée ETC Group, a déve­lop­pé un dis­cours cri­tique très fort autour des nano­tech­no­lo­gies14. Elle n’est pas la seule, bien enten­du. Il est vrai que, le plus sou­vent, les contro­verses ani­mées par les oppo­sants aux nano­tech­no­lo­gies se cris­tal­lisent sur des mots, autour de l’usage qui en est fait. Tou­te­fois, il existe au moins un cas où les images de nano­tech­no­lo­gies ont été convo­quées pour ani­mer une telle contro­verse. C’est donc le cas de l’ONG pré­ci­tée, ETC Group, qui a lan­cé sur son site inter­net un « Nano­Ha­zard Sym­bol Contest », en 2006 (fig. 10)15. Par réfé­rence aux sym­boles, très évo­ca­teurs, du dan­ger nucléaire ou des bio­tech­no­lo­gies — par exemple, l’idée d’ETC Group était de par­ve­nir à pro­duire un visuel sem­blable, afin de com­bler la lacune exis­tante concer­nant « la tech­no­lo­gie la plus puis­sante (et poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse) au monde16 » (nous tra­dui­sons). Un tel logo est sup­po­sé frap­per les ima­gi­naires du sceau du risque que feraient peser les nano­tech­no­lo­gies sur l’environnement et les êtres humains. La plu­part des images, sans sur­prises, convoquent le tri­angle jaune bor­dé de noir, l’enjeu deve­nant alors de « figu­rer » les nano­tech­no­lo­gies. Les trois lau­réats du concours y par­viennent, cha­cun à leur manière. Il faut recon­naitre que ces sym­boles se sont, à ce jour, dif­fi­ci­le­ment impo­sés dans la sphère publique et n’ont pas vrai­ment atteint le but d’une mise en débat des nano­tech­no­lo­gies. Tou­te­fois, il faut en rete­nir la démarche qui consiste à pro­duire des « contre-visuels », ou des « anti-visuels », qui visent clai­re­ment à frap­per l’imaginaire dans un sens oppo­sé à celui des images que nous avons exa­mi­nées jusqu’à présent.

Conclusions

On le constate, dans un domaine qui res­sort de l’invisible, de l’imperceptible, les images que l’on pro­duit ne sont pas neutres et convoquent des ima­gi­naires très variés. Les pou­voirs publics auront à cœur de faire miroi­ter des futurs cha­toyants, au moins à la hau­teur des inves­tis­se­ments mas­sifs qu’ils consentent en matière de nano­tech­no­lo­gies, et de jus­ti­fier leur action en convo­quant un ima­gi­naire du pro­grès enchan­té ou ré-enchan­té. Les scien­ti­fiques, pour leur part, uti­lisent abon­dam­ment les images, dans leur acti­vi­té quo­ti­dienne. Il s’agit tou­jours de convaincre de l’existence de cette fameuse échelle du nano­mètre, tan­tôt en démar­chant un bailleur de fonds, tan­tôt pour empor­ter l’adhésion des pairs, lorsqu’il ne s’agit pas tout sim­ple­ment d’utiliser des visuels esthé­ti­que­ment réus­sis à des fins de com­mu­ni­ca­tion. Enfin, les images peuvent être asso­ciées, par les oppo­sants ou par les cri­tiques aux nano­tech­no­lo­gies, à un futur désas­treux ou aux risques majeurs que feraient cou­rir ces der­nières à l’humanité. En ce sens, elles servent éga­le­ment à tra­duire, sur le ter­rain sym­bo­lique de l’iconographie, les contro­verses qui se pro­duisent dans le domaine des nanotechnologies.

Il importe de s’attacher à ces enjeux sym­bo­liques qui tra­versent, de part en part, le déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies — et qui dépassent d’ailleurs le strict cadre des images, que j’ai adop­té ici. Et pour cause, il s’agit d’autant de manières de rendre ces der­nières visibles, c’est-à-dire de moda­li­tés qui leur confèrent une exis­tence par­ti­cu­lière. La ques­tion est trop impor­tante pour être lais­sée dans les seules mains de leurs pro­mo­teurs, et demande que ces enjeux sym­bo­liques soient déce­lés, dési­gnés et ouverts à contes­ta­tion. C’est là, à nou­veau, un enjeu majeur du débat démocratique.

  1. Pour une com­pa­rai­son des échelles de taille, voir la contri­bu­tion de D. Lison dans ce numéro.
  2. Nous avons une illus­tra­tion récente d’une option poli­tique claire, résul­tant d’un vaste débat public, avec l’initiative Nano­Po­dium menée aux Pays-Bas. Cette der­nière a conclu sur la recom­man­da­tion expli­cite de ne pas inves­tir d’argent public dans la recherche en « nano­food », soit tout ce qui concerne l’utilisation de nano­tech­no­lo­gies dans le domaine agroa­li­men­taire. Voir www.nanopodium.nl/.
  3. C’est ce que pré­voit, par exemple, la recom­man­da­tion de la Com­mis­sion euro­péenne concer­nant un « Code de bonne conduite pour une recherche res­pon­sable en nanos­ciences et nano­tech­no­lo­gies ». C(2008) 424 final, notam­ment le point 3.7.
  4. Chaque science a ses mythes fon­da­teurs, comme l’a per­çu le socio­logue Bru­no Latour dès les années sep­tante. Pour une décons­truc­tion de ce récit, dans le cas des nano­tech­no­lo­gies, voyez B. Laurent, Les poli­tiques des nano­tech­no­lo­gies. Pour un trai­te­ment démo­cra­tique d’une science émer­gente, Charles Léo­pold-Mayer, 2010.
  5. Confor­mé­ment à la pré­dic­tion « antique » de Richard Feyn­man, for­mu­lée en 1959 lors d’une confé­rence de la socié­té amé­ri­caine de phy­sique, « There is plen­ty of room at the bot­tom », en ligne www.zyvex.com/nanotech/feynman.html.
  6. Inter­agen­cy Wor­king group on Nano­tech­no­lo­gy, groupe de tra­vail consti­tué auprès du Natio­nal Com­mit­tee on Science and Technology.
  7. Briè­ve­ment, l’hypercube est une figure géo­mé­trique en quatre dimen­sions, vir­tuel­le­ment com­po­sée d’une mul­ti­pli­ci­té de cubes et pro­pre­ment impos­sible à repré­sen­ter sans dis­tor­sion. Tou­te­fois, l’hypercube pré­sente théo­ri­que­ment des concep­tions nou­velles du volume et de la sur­face, à l’instar des nano­tech­no­lo­gies (voir la contri­bu­tion de D. Lison dans ce numéro).
  8. Éty­mo­lo­gi­que­ment, « sala­mandre » pro­vient du grec et signi­fie « esprit, ani­mal vivant dans le feu », voir O. Bloch et W. von Wart­burg, Dic­tion­naire éty­mo­lo­gique de la langue fran­çaise, PUF, coll. « Qua­drige », 2008 [1932].
  9. La com­po­si­tion du réel à volon­té fait droit à la vision démiur­gique d’Eric K. Drex­ler d’«engins de créa­tion », capables de décom­po­ser la matière jusqu’au stade de l’atome et de la recom­po­ser à la meilleure fan­tai­sie du créateur.
  10. www.nanobama.com.
  11. Avec suc­cès, étant don­né l’incroyable dif­fu­sion qu’a connue cette image — ce qui atteste de l’importance de telles images, par exemple, dans une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion à des­ti­na­tion du grand public, voir infra. Dis­po­nible en ligne : www.npl.co.uk/educate-explore/nano-snowman.
  12. Au sens où le socio­logue Bru­no Latour (1988) consi­dère le résul­tat du tra­vail de labo­ra­toire comme des « ins­crip­tions lit­té­raires », c’est-à-dire des images, des gra­phiques, des courbes ou des tableaux de chiffres qui tra­duisent une réa­li­té expérimentale.
  13. En anglais dans le texte. Les inter­views se sont dérou­lées en français.
  14. Ain­si, elle se démarque des autres ONG par son appel à un mora­toire sur le déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies, en appli­ca­tion stricte du prin­cipe de précaution.
  15. www.etcgroup.org/en/nanohazard
  16. www.etcgroup.org

François Thoreau


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