Vingt ans de f( r )ictions
Les jours se suivent et se ressemblent. Depuis le 20 janvier 2025, la nouvelle administration Trump a lancé une impressionnante offensive contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI. Au niveau interne, ces attaques ébranlent les fondements de l’État de droit et font vaciller les mécanismes de protection des minorités, en particulier raciales et de genre. […]
Les jours se suivent et se ressemblent. Depuis le 20 janvier 2025, la nouvelle administration Trump a lancé une impressionnante offensive contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI. Au niveau interne, ces attaques ébranlent les fondements de l’État de droit et font vaciller les mécanismes de protection des minorités, en particulier raciales et de genre. Les personnes trans sont transformées en boucs émissaires, la recherche sur ces thématiques n’est plus financée, les programmes Diversity Equity Inclusion (DEI) sont illégalisés, les programmes d’enseignement sont expurgés. Au niveau international, le démantèlement d’USAID, la contraction d’autres institutions gouvernementales et le retrait d’organisations internationales ont un impact que l’on commence seulement à mesurer (Datta, 2025). Ces changements bouleversent les équilibres et consensus internationaux, incitant d’autres gouvernements à accélérer leur propre offensive. Parmi ceux-ci, Viktor Orbán a intensifié ses attaques contre les minorités sexuelles et de genre tandis que le gouvernement turc, sous la houlette de l’ancienne parlementaire belge Mahinur Özdemir, s’est lancé dans une opération d’éradication des personnes LGBTQI dans le cadre de l’Année 2025 de la Famille.
En Belgique, même si elle est moins spectaculaire, la situation n’en est pas moins inquiétante. Outre des déclarations politiques et des rapports partisans remettant en cause certains fondements de la lutte contre les discriminations, on constate un déclassement et, selon toute vraisemblance, un définancement des politiques d’égalité à presque tous les niveaux de pouvoir. Après des années de progrès en la matière au niveau du gouvernement fédéral et des entités fédérées francophones1, les questions d’égalité ne font désormais plus l’objet d’un portefeuille spécifique alors que cette décision avait grandement contribué à leur mise à l’agenda. Cette situation se traduit notamment par une réduction du personnel travaillant sur ces questions au sein des cabinets et une moindre disponibilité des mandataires politiques2.
Dans un contexte d’attaques idéologiques, de politiques d’austérité et d’augmentation des dépenses militaires, on peut aussi craindre une vague de désinvestissement, qui se manifestera notamment par un soutien plus réduit aux associations. À ce jour, UNIA a vu son budget réduit de 25 % et un audit de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) par la Cour des Comptes a été annoncé. Par ailleurs, la crise politique bruxelloise se traduit par un bain de sang social au sein des associations. Acteurs associatifs et syndicaux ne cessent enfin d’insister sur l’impact différencié des réformes du chômage ou des pensions, qui devraient frapper plus durement les femmes3 et les minorités.
Cette actualité tant nationale qu’internationale génère des peurs et des angoisses, en particulier au sein des groupes sociaux minorisés. Tout porte à croire que nous vivons un moment de basculement qui se traduit par une revanche majoritaire tant symbolique que matérielle. Au cours de la dernière année, le monde – et notre pays n’est pas épargné – a connu une accélération de sa descente aux enfers du fascisme. Celle-ci s’accompagne d’une extension des frontières du pensable et du dicible et l’érosion chaque fois plus rapide des équilibres construits après la Seconde Guerre mondiale. Parmi ceux-ci, le consensus autour de la nécessité, pour un État démocratique, de promouvoir l’égalité, tant sociale qu’en termes de discriminations et de mettre un frein aux discours et aux actes de haine et d’exclusion.
Penser nos futurs et imaginer des lendemains plus joyeux
Ce contexte n’est pas sans impact sur les études de genre et de sexualité. D’une part, après une phase d’extension et de consolidation, on note l’amorce d’un recul et la multiplication d’attaques variées : définancement, désaccréditation, interdictions, censure, attentats, etc. Ces offensives balaient une grande partie de la planète depuis bientôt dix ans et ont récemment culminé avec celles de l’administration Trump contre les universités. Elles sont aussi au cœur des attaques contre le « wokisme » (Deleixhe et Paternotte, 2024) et se traduisent par des formes de fragilisation et de précarisation ainsi que de nombreuses interrogations au sein des communautés de recherche.
D’autre part, ces transformations ont profondément influencé l’agenda de recherche international, avec une attention accrue pour les formes de recul démocratique et la montée des autoritarismes. Ce virage se note aussi au sein des études de genre, où se multiplient les travaux sur l’antiféminisme, les campagnes antigenre ou le masculinisme. L’Atelier Genre(s) et Sexualité(s) a, conjointement à la Structure de recherche sur le genre, l’égalité et la sexualité (STRIGES) de l’ULB, joué un rôle clé dans le développement de ce champ de recherche. En 2014, le colloque international « Habemus Gender ! Déconstruction d’une riposte religieuse », dont une partie des travaux ont été publiés dans la revue Sextant (Paternotte, van der Dussen et Piette, 2014), a durablement marqué la recherche au niveau international. Tout récemment, notre équipe a aussi été le fer de lance du rapport sur les campagnes antigenre en Belgique commandé par l’IEFH (Paternotte, 2024 ; Gustin et Paternotte, 2024). Ces dernières années, les différentes facettes de ces enjeux ont été approfondies dans les projets de recherche d’Alexandra Ana, Radzhana Buyantueva, Mauro Cabral Grinspan, Agnès Chetaille, Anne-Sophie Crosetti, Rodrigo Cruz, Piotr Godzisz, Gustavo Gomes da Costa Santos, Ugo Laquièze, Cristian Ov. Norocel, David Paternotte et Victor-Constantin Vladut.
Toutefois, alors que l’étude de ces régressions occupe une part importante de notre activité quotidienne, nous avons voulu porter un autre regard à l’occasion des vingt ans de l’Atelier Genre(s) et Sexualité(s)4. Ce dernier est né en 2005 sous la houlette de David Berliner, Annalisa Casini, Cathy Herbrand et David Paternotte, un temps rejoint·es par Laurent Gaissad et Marta Roca i Escoda. Accueilli avec enthousiasme par Firouzeh Nahavandi au sein de l’Institut de Sociologie de l’ULB, ce séminaire de recherche initié par trois doctorant·es et un jeune enseignant souhaitait combler un manque dans l’espace de la recherche de Belgique de l’époque et s’est rapidement imposé comme un lieu de rencontre alternant pointures internationales (comme Éric Fassin en 2006 ou Judith Butler en 2007) et jeunes chercheur·euses. En 2017, ce séminaire est devenu une unité à part entière de l’Institut de Sociologie de l’ULB, porté par Amandine Lauro, David Paternotte et Valérie Piette. Résolument interdisciplinaire (Histoire, sciences politiques, sociologie), il accueille de jeunes chercheur·euses en doctorat et en postdoctorat, ainsi que des collaborateur·ices scientifiques et de nombreux collègues de l’étranger. Convaincu du rôle social et politique de l’université, l’Atelier Genre(s) et Sexualité(s) n’a par ailleurs eu de cesse, depuis sa création, de tisser des ponts entre le monde de la recherche et la vie hors de l’ULB.
Cet anniversaire est une invitation à décaler la perspective et faire un pas de côté pour nous offrir la liberté de penser d’autres futurs, d’explorer des utopies et d’imaginer des mondes différents. Tout en interrogeant nos certitudes, nos pratiques et nos méthodes, nous restons fidèles à l’esprit critique des études de genre et de sexualité : penser l’avenir, c’est refuser l’évidence du présent comme horizon indépassable et s’autoriser à rêver, tout en gardant les outils de l’analyse entre les mains.
Fictions et frictions
Ce numéro rassemble des membres et d’ancien·nes chercheur·ses de l’Atelier Genre(s) et Sexualité(s), qui poursuivent souvent leur activité professionnelle à des centaines de kilomètres de l’ULB. Leurs textes explorent à la fois les tensions et les angoisses engendrées par le contexte actuel, des formes de résistance et le désir de construire des mondes plus accueillants. Il interroge un ensemble de thématiques qui traversent la société et résonnent, parfois intimement, avec nos expériences quotidiennes : violences intrafamiliales, corps, réseaux sociaux, catégories identitaires, utopies politiques ou (non-)mixité. Autant de sujets qui, loin d’être anodins, créent des tensions et des fractures, mais aussi des espoirs et des portes de sortie. Ces contributions n’ont pas pour ambition d’annoncer des lendemains radieux ou des solutions prêtes à l’emploi mais de partager des doutes et des interrogations et de proposer des pistes de réflexion. En croisant approches théoriques et objets concrets, elles s’inscrivent dans une volonté d’ouvrir des débats ancrés dans le présent, mais aussi tournés vers l’avenir.
Ce dossier s’ouvre avec un poème d’Alexandra Ana (Université de Montréal), qui donne voix à un sujet encore peu audible : celui de l’inceste, de sa violence diffuse et du silence tenace qui l’entoure au sein des familles. Loin de l’exception, ce texte rappelle l’ampleur d’un phénomène encore largement minimisé, malgré les luttes féministes et contre la domination adulte de ces dernières années. À travers une écriture fragmentaire, sensible et émouvante, le poème explore les formes d’effacement, de loyauté contrainte et de honte imposée. Il donne à entendre ce qui ne se dit pas, ce qui se tait trop souvent et, ce faisant, ouvre un espace pour penser autrement les violences sexuelles intrafamiliales.
Dans son article, Pierre de Thier (Université catholique de Louvain et Université libre de Bruxelles) interroge le corps et les techniques de soi. Il étudie le statut du tatouage, souvent perçu comme une technique de soi parmi d’autres — au même titre que les diètes, le bodybuilding ou les injections d’hormones. À partir d’une ethnographie, il propose une lecture qui s’écarte de cette vision utilitariste ou consumériste. Le tatouage y apparait non pas comme un simple outil de modification de soi, mais comme une pratique matérielle, politique et stylistique. Une manière de repenser le tatouage queer et, au-delà, les cadres à travers lesquels nous appréhendons les pratiques corporelles contemporaines.
À la question provocante « Gay : une catégorie en voie d’extinction ? », David Paternotte (Université libre de Bruxelles) apporte une réflexion sur l’évolution des catégories identitaires. Il ne s’agit pas ici d’un constat démographique, mais d’une analyse critique de la façon dont la catégorie « gay » se trouve, d’un côté, renforcée par sa reconnaissance juridique et sociale, et de l’autre, contestée par certaines composantes des communautés queers qui pointent son caractère normatif et hégémonique. Ce paradoxe met en évidence les tensions qui traversent les luttes LGBTQI+ : entre la volonté de stabiliser des droits et des protections, et la remise en question des cadres établis qui tendent à exclure d’autres identités et expériences.
La réflexion sur les catégories se prolonge avec la contribution de la collective Lesbotopia (Université libre de Bruxelles) qui explore les utopies et les imaginaires les·bi·ens. Ce texte invite à une relecture des utopies les·bi·ennes dans les espaces féministes : quels ont été et sont leurs rêves, leurs espaces, leurs communautés idéales ? Et, les les·bi·ennes doivent-elles être un sujet de recherche ? Ce texte nourrit les réflexions contemporaines sur l’invisibilisation des sujets lesbiens dans la recherche, les luttes et les représentations, tout en s’interrogeant sur les violences inhérentes à la recherche et à son caractère parfois intrusif.
Dans leur article, Rodrigo Cruz (University College London) et Ugo Laquièze (Université de Lausanne) poursuivent cette réflexion sur les espaces et les luttes LGTBQI+ en examinant les contours de l’activisme numérique. Ils se demandent si internet constitue encore un outil pertinent de contestation, ou s’il est devenu un objet à reconsidérer, voire à délaisser. À l’heure où les politiques de modération des grandes plateformes – telles que X (anciennement Twitter) ou Meta (Facebook, Instagram) – restreignent de plus en plus les marges de manœuvre des militant·es, notamment queer, féministes et racisé·es, ces auteurs s’interrogent : comment poursuivre des luttes émancipatrices dans des espaces numériques de plus en plus normés et surveillés ? Leurs réflexions éclairent les paradoxes d’un engagement politique qui oscille entre visibilité accrue et silenciation algorithmique.
Aurélie Aromatario et Leila Fery (Université libre de Bruxelles) s’attaquent à une question aussi ancienne que contemporaine : comment faire (encore) société avec les hommes ? Cette dernière année, plusieurs phénomènes et évènements – tels que le Mouvement 4B, Tanaland, le dilemme de l’ours ou encore les débats autour du procès des viols de Mazan – ont remis en lumière les formes de refus, de retrait ou de sécession de certaines voix féministes. La non-mixité, le séparatisme ou encore la sécession sont ainsi présentés non pas comme des fuites ou des impasses, mais comme des outils conceptuels et politiques permettant de penser d’autres manières d’habiter le monde, de reconstruire des collectifs, et de repenser les conditions mêmes de faire société avec les hommes.
En conclusion, Ahmed Hamila (Université de Montréal) nous invite à repenser en profondeur l’Université. Sa réflexion prend appui sur un double évènement survenu en juillet dernier, lors du 5e Forum mondial de l’Association internationale de sociologie (ISA) à Rabat : d’un côté, la contestation de la tenue de la rencontre inaugurale du Queer ISA Network ; de l’autre, l’accueil favorable à la suspension de l’Israeli Sociological Society. À travers ces deux épisodes se dessine la convergence de dynamiques souvent perçues séparément : les offensives institutionnelles antigenre et la guerre menée contre les universités palestiniennes. Loin d’être anecdotiques, ces attaques participent d’un projet global d’organisation des savoirs selon des normes hétéropatriarcales et coloniales. Il ne s’agit plus seulement de restreindre la liberté académique, mais de redéfinir les conditions mêmes d’existence d’un savoir critique. Face à cela, queeriser l’Université apparait non comme l’ajout d’une énième perspective analytique mais comme une nécessité politique. C’est un geste de transformation radicale — de nos cadres de pensée, de nos méthodes, de nos institutions — qui exige une vigilance constante face aux risques de récupération, de neutralisation et d’édulcoration.
Depuis toujours, les questions de genre et sexualité constituent des espaces de tension et de remise de question, tant – au prix de nombreuses souffrances – pour les personnes qui échappent aux modèles normatifs de la société que pour celle-ci, qui doit constater et négocier la remise en cause de ses certitudes et ses présupposés. Toutefois, par la construction d’espaces plus sûrs, le développement de luttes et l’émergence de contrecultures, le genre et la sexualité constituent aussi des lieux d’investissement utopique pour celleux qui, pour reprendre des termes butlériens, essaient de rendre leur monde et le monde plus vivables. C’est ce que tente de capturer ce numéro prospectif. Intitulé « Gender f®ictions », il explore fictions et frictions5, les deux dimensions qui imprègnent et traversent ces textes.
Bibliographie
- Celis, K. et Paternotte, D. (2026). Gender and LGBTQI+ politics in Belgium. Dans M. Reuchamps, M. Brans, P. Meier et E. Van Haute (dir.), The Oxford Handbook of Belgian Politics. Oxford University Press.
- Datta, N. (2025). Beyond the chaos, a new world is emerging : Making sense of the Trump Administration’s impact on reproductive rights and gender equality. European Parliamentary Forum for Sexual & Reproductive Rights.
- Deleixhe, M. et Paternotte, D. (dir.) (2024). Qu’est-ce que l’antiwokisme ?, La Revue nouvelle, n° 4.
- Gustin, A. et Paternotte, D. (dir.) (2024). Des anti-EVRAS aux anti-genre, La Revue nouvelle, n°6.
- Ines, (2025). Comment le gouvernement Arizona accroît la précarisation des femmes. Ines Think Tank. Consulté le 1erseptembre 2025 sur https://inesthinktank.be/comment-le-gouvernement-arizona-accroit-la-precarisation-des-femmes/
- Paternotte, D., van der Dussen, S. et Piette, V. (dir.) (2015). Habemus Gender ! Déconstruction d’une riposte religieuse, Sextant, n° 31.
- Paternotte, D. (dir.) (2024). Rapport sur les campagnes antigenre en Belgique. Institut belge pour l’égalité des femmes et des hommes. https://igvm-iefh.belgium.be/fr/documentation/rapport-sur-les-campagnes-anti-genre-en-belgique

- La Flandre a développé une politique ambitieuse en matière d’égalité depuis le milieu des années 1990 (Celis et Paternotte, 2026).
- Cette tendance s’observe également au niveau européen, qui fut longtemps un moteur pour ces questions, où ce portefeuille est occupé par la libérale belge Hadja Labib.
- Voir par exemple la note du think tank Ines (2025).
- Ce numéro accompagne une conférence anniversaire consacrée à la jeune recherche en genre et sexualité, « And yet it moves ! Révolutions et mutations des études de genre », organisée à l’Université libre de Bruxelles les 15 et 16 décembre 2025.
- Il faut souligner que le terme « friction » a déjà été associé à celui de « genre » dans au moins deux occurrences, principalement en anglais. D’une part, au sein des communautés trans et non binaires, les tensions lors du passage d’un genre à l’autre. D’autre part, il est utilisé par certains hommes pour justifier des cercles de parole en non mixité. Dans les deux cas, la « friction de genre » renvoie à une forme d’inconfort, de malaise, de tension.
