Viagra
Je me suis décidé à rappeler mon psychanalyste, le docteur Plitowski. Cela faisait cinq ans que j’avais mis fin à cette thérapie qui avait occupé ma vie pendant 265 heures et 31 minutes. Le vieil homme recevait toujours dans le même cabinet situé rue Joseph Stallaert, au fond d’une petite cour encerclée de plantes grimpantes qu’il fallait traverser […]
Je me suis décidé à rappeler mon psychanalyste, le docteur Plitowski. Cela faisait cinq ans que j’avais mis fin à cette thérapie qui avait occupé ma vie pendant 265 heures et 31 minutes. Le vieil homme recevait toujours dans le même cabinet situé rue Joseph Stallaert, au fond d’une petite cour encerclée de plantes grimpantes qu’il fallait traverser comme on pénètrerait les obscures forêts d’un conte de Grimm. Je patientai dans la salle d’attente qui était remplie de fétiches avec des phallus protubérants. Mon psy croulant compensait-il une masculinité fatiguée par la collection de ces turgescences sculptées ?
Plitowski ouvrit la double porte rembourrée de son cabinet. Il me jeta un regard perçant, me serra fermement la main et m’invita à m’allonger sur le sofa, son instrument de torture favori, pensai-je en souriant. Le plafond n’avait pas changé depuis toutes ces années. Ce fichu plafond. Le divan était lui aussi toujours confortable. On s’y sentait comme doucement lové dans un utérus. Rien n’avait bougé dans ce cabinet. Le comportement du thérapeute semblait mécanique.
Ce dernier ne m’avait rien demandé. Pas même comment j’allais depuis tout ce temps. Rien d’amical. La confession pouvait débuter.
- « Oui ? fit le psy avec la voix rauque d’un vieux fumeur.
- Eh bien, voilà. J’ai perdu mon inspiration, dis-je.
- Hmmm… »
- Ses doigts s’agitaient sur son téléphone portable dans mon dos. Pour la plupart des patients, qui souffraient d’angoisse d’abandon, il s’agissait-là d’une insupportable distraction. Plitowski le savait bien, il espérait faire surchauffer ses analysants et en profitait pour organiser ses entretiens de la semaine. Cela marchait sur moi. J’enrageais. Il gesticulait beaucoup dans son fauteuil.
- « Je suis à vous », grommela le vieil homme.
Dring dring. Le téléphone fixe se mit à sonner. Mon thérapeute se leva avec empressement. Après quelques « oui » et un « rappelez-moi à dix-sept heures », Plitowski se rassit derrière moi et ses genoux millénaires craquèrent.
- « Je vous écoute, marmonna-t-il.
- Je n’écris plus rien. En panne.
- Ahaaaaa…
- Oui, j’ai perdu mon imagination. Angoisse de la page blanche, je présume. Y a‑t-il un moyen de la faire revenir ?
- Vous avez besoin de Viagra, Monsieur Heller ? »
Le calme s’installa dans le cabinet. Je me souvins alors que le vieil homme ne répondait que rarement à mes questions. La plupart du temps, ses seules interventions consistaient à émettre des sons, à tousser, à rire, à éternuer et, parfois, à prononcer une phrase d’apparence très profonde à la fin de la séance. Le silence fut très long.
- « Donc, selon vous, je dois jeter mes envies d’écriture à la poubelle ? » insistai-je.
Entre deux gloussements et un toussotement brusque, l’ours-psychanalyste-sorti- d‑hibernation proféra cette phrase sur un ton solennel :
- « L’écriture, c’est la poubelle du désir. Considérez ce plafond comme votre page blanche. »
Puis, il continua avec les formules traditionnelles :
- « Les trente et une minutes sont écoulées. Il nous faudra poursuivre plus tard.
- Ah, déjà ? » fis-je.
Depuis fort longtemps, une question me taraudait et, je ne sais pourquoi, je m’empressai de la lui poser :
- « Au fait, vous êtes juif, docteur Plitowski ? »
Le vieil homme marchait lentement en direction de son bureau.
- « Je veux dire, j’ai l’impression que la plupart des psychanalystes sont juifs. Je me trompe ? Freud et ses disciples… C’est culturel, non ? »
Le psy faisait mine de ne pas m’écouter et lança un ultime « il nous faut arrêter notre séance maintenant. »
Je me redressai du divan et rejoignis Plitowski. Je sortis quatre-vingts euros ratatinés de ma poche, les posai en boule sur la table et serrai la main du docteur qui m’offrit un deuxième regard pénétrant. En quittant son bureau, j’observai la bibliothèque du vieil homme qui contenait les œuvres complètes de Freud et de Lacan et me demandai s’il les avait vraiment toutes lues. Les psys font-ils des commandes groupées de ces textes ? Les ouvrent-ils parfois ou bien c’est juste pour asseoir leur autorité vis-à-vis de leurs patients ? Ou alors, plus fou encore, s’agit-il de faux livres spécialement conçus pour la décoration de cabinets de psychanalystes, comme on en voit dans les magasins de meubles ?
La semaine suivante, j’étais à nouveau allongé sur le divan de Plitowski, scrutant la petite tortue en jade qui trônait sur l’une des bibliothèques du vieil homme. Elle représentait la lenteur de l’analyse.
- « Cette nuit, docteur, j’ai rêvé que j’étais dans un pays étranger. Il y avait le Kremlin. J’étais dans un cabinet médical. Le médecin me disait de m’installer sur la table d’examen. Il s’appelait de Staël. Il me répétait son nom sans arrêt. Moi, je n’arrêtais pas de l’oublier. Et il criait : vos statines, Monsieur Heller ! Vos statines ! Il faut prendre vos statines ! »
Plitowski gribouilla nerveusement dans son carnet : « Identification à la cardiopathie du père ? »
- « Ensuite, je quittais son bureau en faisant un “Hasta la vista, docteur de Staël”. Drôle, hein docteur ? Et après, je… bla bla bla bla bla bla… ».
Le vieux psy n’écoutait plus. Il se souvenait maintenant de son enfance passée dans les rues de Cracovie, avant la Seconde Guerre, quand il y jouait au ballon avec son frère. Il revoyait les éclats de joie entre lui et Shlomo, et cela faisait remonter une nostalgie heureuse. Mais, de plus en plus souvent, la racaille du coin venait s’en prendre à eux et les traitait de sales juifs en leur crachant dessus. Tout s’était assombri, les ruelles de la ville étaient envahies par la lie de l’humanité et des pulsions abjectes. Leurs parents leur interdisaient désormais de traîner dehors. Puis, il avait fallu s’enfuir dans l’urgence. Il s’était retrouvé seul caché par une famille belge qu’il ne connaissait pas. Il était devenu Michel et n’avait plus jamais revu Shlomo, déporté à Auschwitz.
- « Docteur Plitowski ? » fis-je.
Je me tenais à califourchon sur le divan offrant un large sourire au thérapeute. Plitowski sursauta et plongea dans son carnet : « Transfert pathologique ? » écrit-il.
- « Je vous prie de vous rallonger, Monsieur Heller », fit-il sans me regarder.
Je fixai Plitowski qui se tortillait dans son siège.
- « Dites, je peux m’asseoir sur vos genoux ? »
Le psy tressaillit à nouveau.
- « Ça suffit, Shlomo !
- Shlomo ? »
« Bon… » marmonna le psy. Il s’éjecta de son fauteuil en faisant craquer tous ses membres et m’indiqua d’une main tremblante la porte de sortie.
- « Je vous aime, vous savez. Je vous aime, docteur. Je veux vous serrer dans mes bras ! »
Alors que je m’approchai pour l’étreindre, Plitowksi me repoussa avec une force inouïe pour un vieillard de cet âge. Son visage était rouge et des gouttes de sueur perlaient sur ce front aux mille rides. Il empoigna La mère suffisamment bonne de Winnicott et me le jeta à la tête. Puis ce fut au tour des Séminaires VIII à XV de Lacan, de La Communication non violente de Rosenberg et des trois volumes de L’histoire de la sexualité de Foucault. Je reculai en esquivant les livres qui fusaient dans le cabinet. « ICI, s’époumona le psychanalyste, IL N’Y A PAS DE PLACE POUR VOTRE AMOUR TORDU ! » On aurait dit qu’un ouragan sortait de sa bouche.
Ceci conclut pour de bon ma deuxième tranche d’analyse, avortée dans l’œuf.
En marchant dans son quartier, j’imaginai Plitowski rédiger dans son petit carnet : « Sam Heller, cinquante ans, indécrottable masochiste. Panne textuelle qui fait écran à sa névrose obsessionnelle. Son nom de famille contient le morphème “hell” (qui veut dire “enfer” en anglais), le signifiant de sa condition psychique ».
Me voilà seul chez moi. Mon esprit se meurt. Des semaines et des mois durant, le néant m’envahit. Mon bureau d’écriture est vide. Je ne ressens rien devant mon ordinateur. Mon désir de prose est devenu sans histoire. Ma soif torturée de créer a disparu, à l’image d’un culte religieux qui se serait effondré d’un coup. Complètement.
Voilà le malheur de l’auteur. Il s’excite, chie son œuvre, puis poireaute, avec l’espoir de pouvoir se remettre un jour au travail.
