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Vert de rage ?

Numéro 6 - 2019 par LebrunRobin Thomas Legein David Talukder

septembre 2019

Cet article propose de revenir sur les choix stratégiques des partis lors de la dernière campagne électorale et d’analyser l’impact qu’ils ont pu avoir sur les mouvements d’électeurs. En mobilisant une analyse du débat public durant la campagne ainsi que les premiers résultats d’un sondage à la sortie des urnes organisé par le Centre d’étude de la vie politique, nous proposons d’étudier et de donner des clefs de compréhension de la stratégie du MR dans son duel avec les Verts au cœur de la campagne pour les élections législatives et européennes de 2019.

Dossier

Les élections législatives régionales, fédérales et européennes dont vient de sortir la Belgique s’avèrent être particulières à bien des égards. Ayant eu lieu quelques mois à peine après un scrutin communal marqué par la montée du PTB en Wallonie, du Vlaams Belang en Flandre et des partis écologistes des deux côtés de la frontière linguistique, ces élections ont également été l’occasion pour un nombre important de primovotants de se rendre aux urnes (environ 8% de l’électorat), incitant les partis à adapter leur communication en conséquence. Au-delà de ces aspects, ces élections ont avant tout été spéciales au regard de la campagne qui les a précédées. Particulièrement courte, cette campagne s’est caractérisée par un agenda résolument tourné vers de nouveaux enjeux imposés par des facteurs extérieurs aux partis politiques. Malgré plusieurs tentatives pour l’orienter sur des questions plus traditionnelles (fiscalité et emploi pour le MR, immigration ou confédéralisme pour la N‑VA), il a été difficile en effet pour les partis d’ignorer la mobilisation citoyenne lors des marches successives pour le climat et toute la couverture médiatique qui s’est ensuivie. C’est donc tout logiquement que l’enjeu climatique a donné le « la » de la campagne en Belgique francophone et a placé au centre de l’attention les partis écologistes.

De manière générale, les partis possèdent un ou des enjeux de prédilection sur le(s)quel(s) ils préfèrent communiquer. Pour les partis traditionnels, ces enjeux et positionnements découlent des clivages, des grandes lignes de fracture qui ont transcendé la société jusqu’à récemment : Église/État, possédants/travailleurs, ville/campagne et centre/périphérie. Avec le temps, un enjeu, et les positionnements qui en résultent, peut être associé par le public à un parti politique en particulier. Celui-ci devient en quelque sorte, dans l’imaginaire collectif, le « propriétaire » de l’enjeu. Dès lors, les partis cherchent naturellement à mettre au centre du débat public les enjeux où ils ont acquis une plus grande légitimité, au détriment d’autres thématiques moins parlantes pour leur électorat1. Or, il apparait aujourd’hui que deux nouveaux clivages, et donc de nouvelles thématiques, deviennent de plus en plus centraux dans l’espace public et qu’ils doivent être pris en compte si l’on veut expliquer l’apparition de nouveaux types de partis comme le sont, en particulier, les partis écologistes et d’extrême droite2. Issus de nouvelles révolutions sociétales, ces clivages sont souvent identifiés comme opposant les intérêts économiques aux intérêts environnementaux pour l’un (productivisme/écologie) et, pour l’autre, les populations « de souche » sentant leur identité et les privilèges qui y sont liés menacés par l’ouverture des frontières à la défense des intérêts des populations issues de l’immigration (« cosmopolitisme/identité »).

Or, l’une des singularités de la récente campagne électorale est qu’elle a été dominée par les nouveaux enjeux, ou nouveaux clivages, bien plus que par les clivages traditionnels. Cela a pu être le cas par le passé, mais pas avec la même ampleur. Bien que l’opposition traditionnelle entre les partis de gauche et de droite ait continué de nourrir en lame de fond un débat sur des questions socioéconomiques classiques (pensions, fiscalité, discipline budgétaire), c’est bien l’activation du clivage « productivisme/écologie » illustrée par les nombreuses marches pour le climat ayant dynamisé l’actualité dès la fin de 2018 qui a nourri l’essentiel du débat électoral. Perçus comme les acteurs les plus crédibles sur la question climatique, Écolo et Groen ! se sont ainsi vus propulsés au centre de l’attention, obligeant par la même occasion les autres partis à revoir leur stratégie pour contrer le regain de vitalité de ces trouble-fêtes. Ignorer cet enjeu est en effet devenu impraticable pour ceux-ci, au risque d’apparaitre en décalage complet avec le débat public. Et dans ce nouveau contexte, un parti s’est tout particulièrement illustré sur l’angle qu’il a choisi pour mener à bien sa campagne : le MR. 

Comprendre le positionnement
du MR : la meilleure défense, c’est l’attaque !

L’une des manières de comprendre la stratégie du MR dans le cadre de ces élections législatives peut être trouvée dans l’article de Meguid3. Comme expliqué précédemment, une des dimensions marquantes de la campagne, en particulier du côté francophone du pays, a été l’affaiblissement de la position dominante des partis traditionnels en raison de la montée des partis écologistes. Les premiers ont donc dû poser des choix stratégiques quant à l’attitude à adopter face à la montée en puissance de ces partis dits « de niche »4. Dans ses travaux, Meguid identifie trois attitudes types, aux conséquences électorales différentes, que les partis historiques ont l’habitude de prendre face à l’émergence, dans le débat public, de nouveaux enjeux porteurs électoralement parlant pour de nouveaux partis essentiellement tournés vers ceux-ci. La première approche possible, privilégiée par le PS, est celle de s’accommoder au nouvel enjeu en en faisant une partie intégrante de son programme5. En décidant d’absorber la question écologique de la sorte, le PS visait principalement à priver Écolo de la propriété de cet enjeu pour limiter le support électoral dont il aurait pu profiter grâce à cela. La seconde approche identifiée par Meguid consiste à tout bonnement ignorer le nouvel enjeu afin d’en diminuer l’importance aux yeux des électeurs et, donc, de diminuer l’importance des partis porteurs de cet enjeu. La troisième approche, illustrée par l’attitude du MR (et de la N‑VA) vis-à-vis des partis écologistes, a consisté, quant à elle, à se poser en adversaire des partis de niche. Les deux partis ont beaucoup communiqué sur l’environnement, mais en envoyant le message que les solutions proposées par les Verts sont mauvaises car elles nuiraient au développement économique et seraient bien trop couteuses sur le plan budgétaire. À la place, ils ont proposé leur « écologie réaliste » fondée sur des efforts moins importants de la part des citoyens et des acteurs économiques, et sur l’innovation scientifique. Cela a permis à ces premiers de marquer leur parfaite opposition aux challengeurs tout en focalisant le débat sur l’enjeu climatique pour obliger les électeurs à choisir entre deux visions diamétralement opposées lors du jour J. Il n’est cependant pas certain que Bonnie Meguid leur aurait donné raison. En effet, ses analyses ont montré que, globalement, cette stratégie a tendance à renforcer la crédibilité des partis attaqués plutôt qu’à la miner.

Sur la base des clés d’analyse de Meguid, la stratégie d’adversité du MR pourrait donc avoir deux issues différentes en fonction du positionnement du PS et de la manière dont l’enjeu climatique a été traité dans le débat public. En effet, s’il s’avère que l’intensité de la stratégie d’absorption du PS a été plus forte que l’intensité de la stratégie d’opposition du MR, il peut alors être prédit qu’Écolo perde des voix au bénéfice du parti qui tente d’absorber l’enjeu. À l’inverse, si c’est la stratégie de l’opposition du MR qui s’avère avoir prévalu, Écolo devrait alors gagner des électeurs au détriment d’un PS échouant à accaparer l’enjeu dans le contexte d’une attention croissante dédiée au duel se jouant entre les libéraux et les écologistes sur la question climatique. Or, il est très vite apparu dans la campagne que c’est la deuxième situation qui a primé au regard de l’agressivité des attaques du MR envers les écologistes (et des réponses de ceux-ci) et la relative absence du parti socialiste du paysage médiatique.

Grâce à une revue de presse réalisée à partir des journaux Le Soir et La Libre Belgique à compter du 28 mars 2019 (début de la campagne) jusqu’au jour du scrutin, plusieurs éléments démontrant la prégnance du duel MR-Écolo peuvent être mis en exergue afin d’illustrer la particularité de la campagne libérale. Le premier élément à souligner est que le début de campagne du MR est marqué par la fébrilité du parti qui, à la fin mars, se trouve dans une position délicate et hésite sur l’attitude à adopter. Au fédéral, le gouvernement qu’il dirige — désormais en affaires courantes6 — est directement visé par les manifestants pour son manque d’ambition climatique. Le parti se déclare, en effet, « climatopragmatique » se rapprochant ainsi de la rhétorique utilisée par la N‑VA et de son « écoréalisme » bien qu’il veille à marquer la différence avec les nationalistes en les pressant notamment de revoir leurs propres ambitions climatiques. Pressé de toutes parts, le MR se résout néanmoins à voter la proposition de « loi climat » introduite par les écologistes francophones et flamands actant par la même occasion sa prise de distance avec ses anciens partenaires de coalition. La position du parti est donc claire. En ne niant pas l’enjeu, mais en se différenciant des autres partis sur la réponse à y apporter, sa stratégie du « oui, mais » affiche déjà une volonté de tourner la campagne du parti vers l’enjeu climatique. Cette tendance sera d’ailleurs confirmée quelques semaines plus tard après la publication, le 24 avril, d’un sondage confirmant la poussée d’Écolo et la chute du MR déjà observées lors des élections communales et provinciales d’octobre 2018.

La réunion du bureau du MR le lendemain de cette publication constitue un deuxième élément important7. Ce bureau marque en effet la définition de la nouvelle stratégie du parti qui vise désormais à s’afficher comme un adversaire direct d’Écolo en ciblant ce qu’il nommera leur « écologie punitive ». Le MR multiplie les sorties médiatiques et la publicité sur les réseaux sociaux en s’opposant avec vigueur aux conséquences qu’auraient les propositions écologistes sur l’économie, l’emploi et, surtout, la fiscalité. Il dénonce ainsi la « rage taxatoire », « la suppression des voitures de société », « l’appauvrissement des classes moyennes » ou encore « l’augmentation du prix de la viande » qu’entrainerait l’arrivée au pouvoir des écologistes. Les libéraux ont été d’ailleurs régulièrement assistés dans cet exercice par la N‑VA qui, outre des attaques ponctuelles contre Écolo, a à plusieurs reprises exclu toute possibilité de gouverner avec les Verts à l’avenir.

Un troisième élément à souligner est la proactivité médiatique dont les écologistes ont fait preuve afin de presque systématiquement répondre aux attaques libérales qu’ils ont jugées agressives voire mensongères. Le parti se défend de promouvoir une « écologie punitive » et répond en prônant une « écologie positive ». Se renvoyant ainsi la balle, ce dialogue a fini par monopoliser une grosse partie de l’attention médiatique.

Enfin, le quatrième élément à prendre en compte dans le contexte de ce duel est la relative passivité des socialistes qui y ont préféré une campagne de terrain et une limitation des sorties médiatiques. Ils iront même jusqu’à se rapprocher des écologistes lors de débats électoraux tout en réaffirmant leur engagement écosocialiste pour tenter d’apparaitre, eux aussi, comme les détenteurs de cet enjeu. Ceci confirme leur stratégie d’absorption de l’enjeu climatique, d’une part, et, d’autre part, l’omniprésence, à leurs dépens, du duel Écolo-MR dans le débat8.

Conclusion

L’analyse de la revue de presse démontre essentiellement une domination de la stratégie contradictoire du MR au détriment de la stratégie de l’absorption du PS. Cette mise en exergue de la dualité MR/Écolo débouche sur une légitimation d’Écolo sur l’enjeu climatique et a eu pour effet d’augmenter significativement son score électoral. Nos premiers résultats concernant un sondage à la sortie des urnes9 sur le transfert des voix à la chambre à Bruxelles vont dans ce sens. En effet, 20,5% des électeurs du PS en 2014 se sont ralliés à Écolo tandis qu’à l’inverse, seuls 2,2% des électeurs Écolo en 2014 ont voté pour le PS en 2019. L’effet est également dommageable pour le MR, mais dans une moindre mesure, car ce dernier a vu 9,4% de ses électeurs voter pour Écolo et n’a gagné que 2,2% d’électeurs s’étant précédemment prononcés en faveur d’Écolo.

Ces éléments d’analyse conduisent donc à prendre de la hauteur quant à la campagne qui a été menée dans le cadre de ces élections par le MR qui était mis sous pression à gauche par Écolo, mais également à droite avec les listes Destexhe ayant des positions différentes sur l’enjeu climatique. Si l’objectif du MR était d’affaiblir le principal parti à gauche (à savoir le PS), la campagne semble avoir été couronnée de succès. En revanche, s’il avait pour but d’affaiblir et d’endiguer la progression du parti Écolo, les résultats ne sont sans doute pas ceux escomptés, comme l’aurait prédit Meguid.

  1. À titre d’exemple, le PS est détenteur de la thématique de la défense des droits des travailleurs ; il est vu comme le parti le plus crédible sur cet enjeu.
  2. Pour une discussion plus élaborée de la question de l’évolution des clivages aujourd’hui, voir de Coorbyter V., « Que reste-t-il de nos clivages ? », Politique, n°105, septembre 2018.
  3. M. Meguid B., « Competition between Unequals : The Role of Mainstream Party Strategy in Niche Party Success », The American Political Science Review, n°3, 2005, p. 347 – 359.
  4. Les partis de niches sont des partis positionnés sur un nombre très réduit d’enjeux qui ne correspondent souvent pas aux lignes de division traditionnelles sur lesquelles se placent généralement les partis dits, par opposition, traditionnels.
  5. Biermé M., « Quand les partis inventent leur propre écologie », Le Soir, 3 mars 2019.
  6. La N‑VA, en désaccord sur la signature par la Belgique du pacte de Marrakech sur les migrations, a quitté la coalition fédérale, entrainant la chute du gouvernement Michel.
  7. Dubuisson M., « Élections 2019 : le MR en réunion stratégique cet après-midi », Le Soir, 26 avril 2019.
  8. Tassin St., « Pourquoi le PS a opté pour la discrétion pour cette campagne électorale », La Libre Belgique, 3 mai 2019.
  9. Sondage effectué le 26 mai 2019 par le Centre d’étude de la vie politique (Cevipol), université libre de Bruxelles.

LebrunRobin


Auteur

Thomas Legein


Auteur

étudiant en science politique à l’université catholique de Louvain

David Talukder


Auteur

doctorant, Cevipol
La Revue Nouvelle
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