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Universités. Du passé au marché

Numéro 10 Octobre 2008 - Enseignement-enfance par Luc Van Campenhoudt

octobre 2008

La pers­pec­tive qu’ouvre ce dos­sier, sur laquelle tous ses auteurs s’ac­cor­de­ront sans doute, pour­rait tenir en quelques points. Tout d’a­bord, l’u­ni­ver­si­té, par­ti­cu­liè­re­ment en Com­mu­nau­té fran­çaise de Bel­gique, doit redé­fi­nir son pro­jet cultu­rel. Elle ne peut plus se conten­ter de s’a­dap­ter vaille que vaille à un ensemble de pres­sions externes, prin­ci­pa­le­ment liées à la concur­rence natio­nale et internationale, […]

La pers­pec­tive qu’ouvre ce dos­sier, sur laquelle tous ses auteurs s’ac­cor­de­ront sans doute, pour­rait tenir en quelques points.

Tout d’a­bord, l’u­ni­ver­si­té, par­ti­cu­liè­re­ment en Com­mu­nau­té fran­çaise de Bel­gique, doit redé­fi­nir son pro­jet cultu­rel. Elle ne peut plus se conten­ter de s’a­dap­ter vaille que vaille à un ensemble de pres­sions externes, prin­ci­pa­le­ment liées à la concur­rence natio­nale et inter­na­tio­nale, et de contraintes internes, essen­tiel­le­ment une baisse rela­tive des res­sources dans un contexte de démo­cra­ti­sa­tion quan­ti­ta­tive et de mas­si­fi­ca­tion. Elle doit repen­ser ses fina­li­tés mêmes et sa place dans la socié­té. Elle ne peut le faire de manière nos­tal­gique, en cher­chant l’im­pos­sible res­tau­ra­tion du temps où elle pou­vait se consa­crer à une quête consi­dé­rée comme dés­in­té­res­sée de connais­sance au béné­fice d’une petite élite de pri­vi­lé­giés. Elle ne peut davan­tage se sou­mettre à la norme de la mar­chan­dise, de la concur­rence et de l’u­ti­li­té immé­diate pour les entre­prises et les pou­voirs publics en échange de leurs deniers. Elle doit ces­ser de se pen­ser et d’a­gir comme une simple orga­ni­sa­tion obnu­bi­lée par ses propres pro­blèmes de sur­vie, d’al­lo­ca­tion interne de ses res­sources rares et d’a­dap­ta­tion défen­sive à son envi­ron­ne­ment. Elle doit se pen­ser et agir comme une ins­ti­tu­tion dont les fina­li­tés et les choix sont défi­nis par une vision à la fois forte et lucide de sa place et de sa res­pon­sa­bi­li­té dans une socié­té qui n’est pas seule­ment en train de chan­ger, mais qui a déjà chan­gé. Le grand chan­tier de l’u­ni­ver­si­té doit être désor­mais de se ré-instituer.

Comme le montrent bien plu­sieurs textes de ce dos­sier, notam­ment grâce à la mise en évi­dence du contraste avec la Flandre, les uni­ver­si­tés fran­co­phones sont au cœur d’une double tour­mente : celle qui touche toutes les uni­ver­si­tés euro­péennes (et dont le pro­ces­sus de Bologne est à la fois un res­sort et un révé­la­teur) et celle qui touche sin­gu­liè­re­ment les uni­ver­si­tés de la Com­mu­nau­té fran­çaise Wal­lo­nie-Bruxelles, avec sa confi­gu­ra­tion et ses com­pro­mis poli­ti­co-ins­ti­tu­tion­nels spécifiques.

Dans une socié­té où la connais­sance est le pre­mier moyen de pro­duc­tion et devient le prin­ci­pal fac­teur d’i­né­ga­li­té, le pro­jet des ins­ti­tu­tions dont l’ob­jet est de pro­duire et de trans­mettre des savoirs ne sau­rait être autre chose qu’un pro­jet de socié­té et, disons-le clai­re­ment, un pro­jet poli­tique. Pour deux bonnes rai­sons au moins, le débat uni­ver­si­taire est un débat de socié­té. Ce débat engage tout d’a­bord des ques­tions d’in­té­rêt géné­ral comme : la démo­cra­ti­sa­tion, dont notre dos­sier montre toute la com­plexi­té ; la per­pé­tua­tion ou la remise en cause de nos cli­vages ins­ti­tu­tion­nels et cultu­rels (les réseaux et les « piliers ») ; et, plus géné­ra­le­ment, les orien­ta­tions mêmes de notre « socié­té de la connais­sance ». Ensuite, et cela résulte en par­tie du point pré­cé­dent, les uni­ver­si­tés ne peuvent, dans le double sens de ce verbe, se pen­ser seules : elles en sont inca­pables et n’ont pas l’au­to­ri­té pour le faire, puisque leurs fina­li­tés et leur des­tin s’ins­crivent, de fait et de prin­cipe, dans le modèle cultu­rel de la socié­té en géné­ral et dépendent direc­te­ment de choix politiques.

La chose est cepen­dant mal par­tie si l’on en juge par l’é­tat de forme et l’é­tat d’es­prit des prin­ci­paux acteurs. Le pro­fes­seur, figure tuté­laire et col­lé­giale de l’u­ni­ver­si­té-ins­ti­tu­tion, est pas­sé au second plan der­rière le mana­ger, qui incarne l’u­ni­ver­si­té-orga­ni­sa­tion. Dans un contexte de dimi­nu­tion dras­tique du taux d’en­ca­dre­ment, celui qui veut demeu­rer tout à la fois un ensei­gnant au ser­vice de ses étu­diants, un scien­ti­fique recon­nu, un « bon col­lègue » qui prend sa part des tâches ins­ti­tu­tion­nelles et un digne repré­sen­tant de son ins­ti­tu­tion dans les débats de socié­té ne peut tout sim­ple­ment plus faire face. Beau­coup sont car­ré­ment au tapis, dépas­sés par les évé­ne­ments, presque en état de faute pro­fes­sion­nelle au regard de la mul­ti­pli­ca­tion des injonc­tions, qui viennent tan­tôt des auto­ri­tés aca­dé­miques tan­tôt des pou­voirs publics. Les moins altruistes s’en tiennent au pro­gramme mini­mum pour tout ce qui ne concerne pas leur pro­mo­tion scien­ti­fique per­son­nelle, repor­tant les tâches ingrates sur les col­lègues qui ont moins bien assi­mi­lé le sens du « chal­lenge » en concur­rence internationale.

Obli­gés de gérer la rare­té des res­sources, encou­ra­gés à se regrou­per en aca­dé­mies et pôles d’a­bord, en plus grandes uni­ver­si­tés ensuite, les diri­geants uni­ver­si­taires n’en ont jamais fini avec les « réformes fon­da­men­tales ». Crai­gnant l’im­pact crois­sant des ran­kings et autres éva­lua­tions inter­na­tio­nales, ils visent à y posi­tion­ner au mieux leurs uni­ver­si­tés et sont ten­tés de se plier à une concep­tion de la qua­li­té et de l’ex­cel­lence basée sur un modèle éli­tiste où les exploits de scien­ti­fiques « de haut niveau » et les per­for­mances aca­dé­miques d’é­tu­diants triés sur le volet tendent à pré­va­loir sur la recherche du bien com­mun et de l’é­lé­va­tion géné­rale du niveau. Au gou­ver­nail en pleine tem­pête, ils se pré­oc­cupent plus du com­ment (une meilleure gou­ver­nance) que du pour­quoi et risquent de se cou­per d’un équi­page de plus en plus méfiant à l’é­gard des grandes manœuvres ordon­nées depuis la cabine de pilotage.
À la suite du Mou­ve­ment des uni­ver­si­taires belges d’ex­pres­sion fran­çaise (Mubef), dans les années soixante et sep­tante, les étu­diants ont certes mar­qué des points impor­tants, en matière de par­ti­ci­pa­tion notam­ment. Mais, au regard des enjeux actuels, ils semblent essen­tiel­le­ment réac­tifs. Conju­guée aux res­tric­tions en matière de moyens, la mas­si­fi­ca­tion de l’u­ni­ver­si­té, qui compte une part crois­sante d’é­tu­diants en situa­tion maté­rielle dif­fi­cile, les place sur la défen­sive. Le mou­ve­ment étu­diant s’im­plique rela­ti­ve­ment peu dans des ques­tions telles que la place même des étu­diants dans la socié­té et leur fonc­tion sociale, la nature et les orien­ta­tions des savoirs et des com­pé­tences qu’ils sont ame­nés à acqué­rir durant leur par­cours uni­ver­si­taire ou les grands pro­blèmes de socié­té, comme les enjeux climatiques.

Man­quant de vision sur l’en­sei­gne­ment en géné­ral et sur l’en­sei­gne­ment supé­rieur en par­ti­cu­lier, les acteurs poli­tiques se réservent un rôle mini­ma­liste, consis­tant, pour l’es­sen­tiel, à répar­tir les moyens, rares, entre les uni­ver­si­tés et à enca­drer leurs opé­ra­tions de ratio­na­li­sa­tion et de regrou­pe­ment. Les ministres suc­ces­sifs en Com­mu­nau­té fran­çaise recherchent le consen­sus entre uni­ver­si­tés, évi­tant soi­gneu­se­ment les sources de conflit pos­sibles. Paral­lè­le­ment, ils mul­ti­plient les mesures et les direc­tives qui ne coûtent rien et ne peuvent que trou­ver sym­pa­thie auprès du public et des étu­diants, comme la pos­si­bi­li­té pour ceux-ci de consul­ter leurs copies après les exa­mens et, der­nière en date, l’o­bli­ga­tion pour les ensei­gnants de mettre les sup­ports écrits de leurs cours à dis­po­si­tion des étu­diants de pre­mière année au plus tard vingt jours ouvrables après le début de l’ac­ti­vi­té d’en­sei­gne­ment. On existe comme on peut ! D’une cer­taine façon, l’Eu­rope vient à point nom­mé comme nou­veau dis­cours édi­fiant et comme fuite en avant jus­ti­fiant de nou­velles ratio­na­li­sa­tions et de nou­velles exi­gences sans moyens supplémentaires.

Ce dos­sier pro­pose les repères les plus indis­pen­sables pour y voir clair et poser les pro­blèmes. C’est pour­quoi il décrit d’a­bord, de manière détaillée, l’his­to­rique et le contexte ins­ti­tu­tion­nel et poli­tique de la ques­tion uni­ver­si­taire en Com­mu­nau­té fran­çaise (Michel Moli­tor). Il en décrypte les prin­ci­pales ten­sions et les prin­ci­paux enjeux (Albert Bas­te­nier). Il per­met d’en mieux sai­sir les spé­ci­fi­ci­tés par contraste avec cer­taines ten­dances qui s’ob­servent en Flandre (Jean-Émile Char­lier, Sarah Cro­ché et John Tal­lon). Il per­met de mieux voir, dans la durée et avec le recul, le rôle des dif­fé­rents acteurs, en par­ti­cu­lier les étu­diants (Mathilde Col­lin). Il montre la com­plexi­té de la ques­tion cen­trale de la démo­cra­ti­sa­tion de l’en­sei­gne­ment supé­rieur et, par là, la dif­fi­cul­té de mener une poli­tique effi­cace à cet égard (Chris­tian Maroy). Sur ce der­nier point comme sur les autres, ce dos­sier four­nit les préa­lables à l’é­la­bo­ra­tion d’une poli­tique qui serait capable d’al­ler, avec luci­di­té, au cœur des problèmes. 

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.