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Une Ville entre chien et loup

Numéro 3 Mars 2011 par Bernard De Backer

mars 2011

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bou­leaux ployant sous des bour­rasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spec­ta­teur, gui­dé par une camé­ra qui se fau­file entre futaies et touffes d’herbe, accom­pagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évè­ne­ments loin­tains, marchent d’un lieu à l’autre, fran­chissent des fon­drières gonflées […]

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bou­leaux ployant sous des bour­rasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spec­ta­teur, gui­dé par une camé­ra qui se fau­file entre futaies et touffes d’herbe, accom­pagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évè­ne­ments loin­tains, marchent d’un lieu à l’autre, fran­chissent des fon­drières gon­flées d’eau. Le vent for­cit et écarte les branches alors que la camé­ra se rap­proche du couple. Lui — un visage doux à la peau légè­re­ment gru­me­leuse — raconte qu’un char­nier se cache ici, sous terre. « C’est là que des gens de notre rue ont été enter­rés ; la mai­son de mon père était à huit-cents mètres », dit-il d’une voix ferme, tein­tée de colère. Des cen­taines d’hommes, de femmes et d’en­fants sont morts, avant la Grande Guerre Patrio­tique. Un nom appa­rait dans l’i­mage et indique que nous sommes dans le vil­lage de Khor­shiv­ka, dans l’o­blast de Sumy. L’homme qui marche m’en rap­pelle sou­dai­ne­ment un autre, ori­gi­naire de cette même région proche de la Rus­sie. Cette peau grê­lée, ce visage doux, cette sil­houette : ce doit être lui, l’an­cien direc­teur de la banque natio­nale d’U­kraine qui était han­té par l’in­fla­tion et le spectre de la famine1. Le plan sui­vant nous montre des champs en été. Alors qu’un chœur tra­di­tion­nel a cap­pel­la s’é­lève dans un bruis­se­ment de blés murs et des stri­du­la­tions d’in­sectes, une pay­sanne cou­verte d’un fichu noir émet un vœu. « Que per­sonne n’ait plus jamais à souf­frir d’une chose pareille ».

Quatre doigts de pain

Cer­tains écrits subissent un sort funeste aux abords d’un nou­veau monu­ment domi­nant le Dnie­pr, situé à proxi­mi­té d’un des lieux les plus éle­vés de Kiev, la Laure de Pet­chersk. Vu de loin, l’é­di­fice appa­rait comme une grande bou­gie blan­châtre dont la flamme dorée fait écho aux dômes du monas­tère. Des oiseaux aux larges ailes remontent le poly­gone de pierre, mais leurs voi­lures ambrées sont entra­vées par des bar­reaux de métal noir. Gra­vées aux trois côtés du monu­ment, les dates de grandes famines sovié­tiques qui dévas­tèrent l’U­kraine, sous le règne de Lénine, puis de Sta­line : 1921 – 1922, 1932 – 1933, 1946 – 1947.

Même si l’ex­pres­sion Holo­do­mor (« tuer par la faim ») ne concerne que la famine de 1933 — dont le carac­tère géno­ci­daire est attes­té par cer­tains his­to­riens2 — le monu­ment est fami­liè­re­ment appe­lé « Musée Holo­do­mor ». Il s’a­git d’un Mémo­rial, conçu pour le recueille­ment et le sou­ve­nir. Sous la bou­gie de pierre, une grande salle cir­cu­laire abrite dix-neuf volumes noirs posés sur des lutrins. Des mil­liers de noms de vic­times de la famine sont consi­gnés dans ces mar­ty­ro­logues, regrou­pés par région. Entou­rant ce cercle cen­tral, des outils agri­coles tra­di­tion­nels, des sacs de blé, des char­rettes… En arrière-plan, des images d’ac­tua­li­té sovié­tiques des années trente sont pro­je­tées en boucle sur le mur de la rotonde. Champs de blé, cohortes de sol­dats et d’ac­ti­vistes, cam­pagnes par­cou­rues de char­rettes et de mili­ciens agi­tés, kou­laks enfour­nés dans des trains en par­tance pour la Sibé­rie, sil­houettes sac­ca­dées de Sta­line et de Kaga­no­vitch3 — Lazare le Noir comme le sur­nom­maient les pay­sans. En sor­tant du caveau sous une herse de métal noir qui ferme le boyau d’ac­cès, on découvre le Dnie­pr s’é­cou­lant en contre­bas, fran­gé de glaces bri­sées et d’arbres nus. Un esca­lier des­cend vers le fleuve, bor­dé de murets sur les­quels sont gra­vées des cita­tions d’au­teurs qui ont docu­men­té et dénon­cé la famine : Lidia Kova­len­ko, Volo­do­myr Maniak, Vas­si­li Gross­man, Robert Conquest… On aper­çoit des textes de Lénine au bas de l’es­ca­lier — non sur les para­pets, mais sur le sol, à hau­teur de pied, comme pour être fou­lés. Cer­tains ont été badi­geon­nés de rouge.

Le patro­nyme de Vik­tor Ioucht­chen­ko — ancien pré­sident ukrai­nien, ori­gi­naire du vil­lage de Khor­shiv­ka, qui inau­gu­ra le Mémo­rial le 8 juillet 2009 — figure sans doute dans un des gros livres noirs4. Il n’ap­pa­rait plus à l’i­mage main­te­nant. Nous sommes sor­tis de la séquence inau­gu­rale fil­mée dans les sous-bois proches du vil­lage et la femme au fichu noir s’est tue. Le film nous trans­porte dans une mai­son de pierre, à Bar­ry, dans le Pays de Galles. Un manus­crit a été décou­vert dans le gre­nier en 1990 et le cinéaste repro­duit la scène, avec ouver­ture de cahiers étroits sur une table de bois.

Ce sont les notes de Gareth Richard Vau­ghan Jones5, jour­na­liste qui voya­gea clan­des­ti­ne­ment dans les cam­pagnes ukrai­niennes en 1933. Un de ses des­cen­dants lit des extraits du manus­crit dans un stu­dio de Kiev. Sa lec­ture alterne avec le par­cours de Vau­ghan Jones en Ukraine orien­tale (régions de Pol­ta­va et de Khar­kiv) des images d’é­poque, des témoi­gnages contem­po­rains recueillis dans de loin­taines campagnes.

Des sur­vi­vants de la faim, des dépor­ta­tions, des hordes nazies et des embar­dées du socia­lisme réel — incroyables visages de vieillards ravi­nés et taillés à la serpe, fil­més dans le clair-obs­cur de leurs mai­son­nettes pay­sannes — racontent leurs sou­ve­nirs d’en­fance sur fond de bêle­ments d’o­vins et de piaille­ments de volailles. De temps à autre, des femmes entament de vieux chants tra­di­tion­nels à déchi­rer l’âme. Un homme assis sur une petite chaise de bois s’ex­clame. « Ooh ! Ooh ! J’é­tais juste un enfant ! Nous étions en 1932, ou quelque chose comme ça. Ma grand-mère — qui vivait tou­jours — m’a dit : Volo­dia, allons dans les champs pour trou­ver un peu de blé. Nous avons mar­ché un demi-kilo­mètre en dehors du vil­lage. Je n’ai même pas eu le temps de me bais­ser. Un homme armé est arri­vé et m’a bat­tu. Je me suis caché der­rière grand-mère. Elle a crié : Myko­la, ce n’est qu’un enfant ! Laisse-le ! Mais il me frap­pait comme un fou et nous a chas­sés du champ. Il ne res­tait qua­si­ment plus rien, mais ils ne vou­laient même pas nous lais­ser cela. Juste se cou­cher et mou­rir. Voi­là com­ment nous vécûmes. »

Une octo­gé­naire vivace aux yeux brillants et au nez poin­tu, che­veux rebelles débor­dant d’un fou­lard colo­ré, revit une scène vieille de près de sep­tante ans. « Mon frère, un jour, a reçu cent grammes de pain. Un bout comme mes quatre doigts. Il s’est age­nouillé en face de Mère et a dit : Maman, mange cela. Elle l’a pris dans ses mains et nous la regar­dions (l’oc­to­gé­naire éclate en san­glots). Chaque fois que je parle de ça, je ne peux rete­nir mes larmes. Je lui ai dit : Maman, mange pen­dant que je suis ici. Je vais le faire quand tu seras par­tie. Non ! Tu vas le lui don­ner ; si tu meurs, ils vont mou­rir aus­si. Tous. Ils sont déjà tout gon­flés ». Elle évoque le che­min de la gare, pour ten­ter d’y trou­ver des pommes de terre pour­ries dans un wagon en tran­sit : « Il ne pou­vait pas y avoir de plus grande tor­ture. Je vous ai dit, nous serions morts s’il n’y avait pas eu cette femme à la gare. Les choses que, Maman et moi, nous avons man­gées le long du che­min pour aller là-bas. Même des excré­ments humains, s’ils étaient solides ». Un pay­san évoque les extor­queurs sta­li­niens qui vidaient caves et gre­niers : « C’é­taient des gens nor­maux, mais avec une conscience de chien ».

Byzance et Liona Cosmos

Dans la capi­tale ukrai­nienne, la famine ne semble pas mena­cer en ce tour­nant d’an­née qui nous conduit vers le ving­tième anni­ver­saire de l’in­dé­pen­dance. Mon ami Sacha, que j’ai retrou­vé quatre ans après ma der­nière visite, se porte plu­tôt bien. Il envi­sage l’ac­qui­si­tion d’une Fiat Pun­to et vient d’a­che­ter un appar­te­ment avec sa femme Liou­ba, auteure de romans poli­ciers et scé­na­riste. Nous vision­nons ses films sur un « home cine­ma » qui couvre la moi­tié d’un mur. Mais l’im­mense éten­due grise de « casernes pour civils », comme les qua­li­fiait Sime­non, n’a guère chan­gé. Pour dis­tin­guer les périodes de construc­tion des barres d’im­meuble, c’est tou­jours le nom du pre­mier secré­taire du PCUS qui fait réfé­rence : immeubles hâti­ve­ment construits sous Khroucht­chev, avec leurs véran­das débor­dantes et leurs cages d’es­ca­lier vert pomme, tours grises et plus hautes éri­gées sous Bre­j­nev, bâti­ments cou­leur pas­tel qui datent de Gorbatchev.

Cepen­dant, à la lisière d’une forêt tapis­sée de neige ou en bor­dure du Dnie­pr, dans la cité satel­lite d’O­bo­lon qui donne son nom à une célèbre marque de bière, on aper­çoit quelques « folies » pour nou­veaux Ukrai­niens, construites au début de ce siècle. Des tours immenses qui font pen­ser à une ver­sion byzan­tine de l’Em­pire State Buil­ding, flan­quées de banques « For­tune », de res­tau­rants « Magnat » et de super­mar­chés « Four­chet » (ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Entre ces nou­veaux quar­tiers ver­ti­caux, on érige des églises aux cou­poles d’or miel­leux, entou­rées de grands par­kings. Plus loin, le long du fleuve aux rives figées de glace et de neige, des rési­dences indi­vi­duelles, spa­cieuses et entou­rées d’un jar­din clos, donnent sur une pro­me­nade en bord de Dnie­pr. L’ac­cès est bar­ré par une clô­ture de métal noir ; il faut des­cendre quelques marches pour pour­suivre sa route en contre­bas du pro­me­noir réser­vé aux nou­veaux riches. L’im­mo­bi­lier est une grande affaire à Kiev, mal­gré la bulle qui a récem­ment écla­té. Si le pays se vide par ses cam­pagnes et ses pro­vinces pauvres, une par­tie des flux migra­toires se dirige vers la capi­tale où la popu­la­tion s’ac­croit sans cesse. Les affiches van­tant les mérites d’im­meubles en construc­tion et les bureaux de « nota­rius » sont omniprésents.

Au centre de la Ville, de l’autre côté du Dnie­pr, les col­lines qui bordent la val­lée du Krecht­chia­tik — les Champs Ely­sées de Kiev à l’ar­chi­tec­ture sta­li­nienne sombre et mas­sive — sont par­se­mées d’im­meubles baroques entiè­re­ment res­tau­rés. Entre façades ocres ou roses, d’é­normes véhi­cules aux vitres fumées esca­ladent les col­lines en pati­nant dans la neige, mordent les trot­toirs et s’im­mo­bi­lisent un peu n’im­porte où. Une Bent­ley remonte Andreïevs­ky Spousk — la vieille ruelle pavée où vécut Boul­ga­kov et qui relie la ville basse de Podol aux beaux quar­tiers réno­vés de la place Sainte Sophie –, un Hum­mer bleu nuit bloque le trot­toir, une Jaguar anthra­cite glisse dans la neige.

Près du Par­le­ment, une bou­tique de luxe est bor­dée de véhi­cules haut per­chés. Au moment de cap­ter leur image, un garde pri­vé se pré­ci­pite vers moi : « C’est inter­dit, pas de pho­tos ! ». Je per­siste, il revient, je l’in­ter­roge. « Vous êtes de la Milice6 ? ». Le garde reste poli, me parle en anglais. Non, il n’est pas de la Milice, il est un garde pri­vé. « Le trot­toir est un espace pri­vé ? ». Non, mais on ne peut pas pho­to­gra­phier les voi­tures ici, c’est inter­dit. Des poli­tiques et quelques loups du busi­ness, sans doute, sou­haitent faire leurs emplettes en toute dis­cré­tion. « Tu as de la chance, me dit un jeune his­to­rien ren­con­tré deux jours plus tard aux abords de Mai­dan7, il a vu que tu étais étran­ger. Moi, il m’au­rait frappé ».

Plus loin, de larges espaces com­mer­ciaux sous cou­pole de verre bordent la Place de l’In­dé­pen­dance où se dresse un sapin de Noël spon­so­ri­sé par le cho­co­lat Mil­ka. La publi­ci­té est omni­pré­sente et le vieux métro sovié­tique regorge d’an­nonces colo­rées. Tous les espaces libres sont convoi­tés : piliers de marbre, esca­la­tors, rames, fenêtres, murs. On pro­jette même des clips sur les parois tubu­laires avant le pas­sage des rames. Les vieilles cita­tions de Lénine, gra­vées sur des mou­lures mor­do­rées au som­met des piliers, sont enca­drées de réclames pour pro­duits ali­men­taires, pro­jets immo­bi­liers, ordi­na­teurs ou télé­phones por­tables. Les pro­pos léni­nistes gardent encore le haut du pavé, cer­nés par un mer­can­ti­lisme exu­bé­rant qui monte à l’as­saut des colonnes de marbre.

Quant au maire de Kiev, Léo­nid Tcher­no­vets­ki, sa dis­pa­ri­tion épi­so­dique ali­mente les plus folles rumeurs. Sur­nom­mé Lio­na Cos­mos pour ses vel­léi­tés de pre­mier tou­riste spa­tial ukrai­nien, l’o­li­garque proche du pen­te­cô­tisme orga­nise des confé­rences de presse en maillot de bain pour exhi­ber sa san­té frin­gante. C’est un ancien ban­quier qui s’est fait un joli magot à l’é­poque de Gor­bat­chev. Selon Kiev Post, la for­tune de ce beau car­ni­vore — qui se serait fait élire auprès des popu­la­tions dému­nies, notam­ment en dis­tri­buant des paquets de céréales à des babou­ch­kas — est esti­mée à sept-cent-mil­lions de dol­lars. Si la manne céleste du maire éva­nes­cent appa­rait moins cruelle que les exac­tions des acti­vistes sta­li­niens, elle témoigne cepen­dant d’une concep­tion assez rus­tique de la démo­cra­tie. Quant à l’É­glise pen­te­cô­tiste8, elle serait bien implan­tée dans le pays à en croire son site web où les invi­ta­tions pres­santes à faire des dona­tions (Mas­ter Card et Visa accep­tées) pour sou­te­nir la vraie foi sont bien en vue. Aux der­nières nou­velles, cepen­dant, le pas­teur serait en pri­son pour escro­que­ries immo­bi­lières dans les­quelles de nom­breux kié­viens auraient été floués.

Clair-obscur

On a beau avoir voya­gé une quin­zaine de fois dans ce pays insai­sis­sable, arpen­té les Car­pates et la Buco­vine du Nord en par­ta­geant des repas pay­sans arro­sés de palin­ka, tra­ver­sé les mon­tagnes de Cri­mée, flâ­né dans les rues d’O­des­sa ou de Lviv, séjour­né à Khar­kiv et cra­pa­hu­té sur les ter­rils de Donetsk, le « Pays des confins » paraît plus exo­tique que jamais. Si un capi­ta­lisme fré­né­tique sub­merge Kiev où la richesse osten­ta­toire et le clin­quant semblent faire la loi, les coups de klaxon sont rares, pas une seule sirène ne déchire l’air, et les voi­tures s’ar­rêtent devant les pié­tons. Mes hôtes et leurs amis sont mer­veilleu­se­ment pré­ve­nants, les pas­sa­gers sont cour­tois dans le métro et cèdent la place aux dames et aux per­sonnes âgées (la consigne est répé­tée à chaque arrêt), les clients de la poste demandent poli­ment aux gens assis dans quelle file ils se trouvent. À l’ex­cep­tion de quelques sou­lards et de pick­po­ckets qui vous font le truc du « por­te­feuille tom­bé » aux abords du Krecht­chia­tik, tout le monde est pétri d’une can­deur un peu rude mais bon enfant. Même dans les ban­lieues où des bazars hété­ro­clites s’en­tassent sous des bre­telles d’au­to­route — bou­tiques de télé­phones mobiles, mar­chands de vête­ments chi­nois, étals de pois­sons et de légumes — tout paraît calme. À la foire du livre, Liou­ba dédi­cace ses romans un bon­net de Père Noël sur la tête alors qu’à Lviv, elle avait par­ti­ci­pé à un « défi­lé de mode de jeunes écri­vains ». Sacha, dont un por­trait ser­rant la main de Ioucht­chen­ko orne ma chambre, a des­cen­du la Vol­ga l’é­té der­nier, avec les par­ti­ci­pants d’un fes­ti­val inter­na­tio­nal de des­sin ani­mé qui se déroule sur un bateau.

À la Saint-Syl­vestre, nous nous diri­geons vers Mai­dan pour assis­ter au feu d’ar­ti­fice. Les rames du métro sont rem­plies de Pères et de Mères Noël, d’en­fants arbo­rant des lumières cli­gno­tantes, d’a­dultes pate­lins et de jeunes un peu émé­chés. Tout ce beau monde se dirige vers le Krecht­chia­tik trans­for­mé en large pié­ton­nier. Il fait moins quinze sous une fine averse de neige et des bras­sées de pié­tons tanguent sous les illu­mi­na­tions auréo­lées. Aux abords de la place qui vibre sous les light shows, on aper­çoit une foule immense qui agite des feux de Ben­gale et des bou­gies dans le cré­pi­te­ment des camé­ras et des télé­phones por­tables. À la fin du décompte, un hur­le­ment s’é­lève vers les cieux rem­plis d’é­toiles filantes. Nos amis débouchent un fla­con de cognac de Trans­car­pa­thie que nous sif­flons en dégus­tant des man­da­rines et des petits gâteaux aux pommes. Au retour, d’in­nom­brables jeunes mili­ciens, mol­le­ton­nés comme de grosses pou­pées bleues, encadrent la foule qui se rue à nou­veau dans le métro pour retra­ver­ser le Dnie­pr. Dans une sta­tion, nous croi­sons un men­diant anéan­ti au teint jaune, un mort-vivant gre­lot­tant dans le froid et la soli­tude. Je pense à Gross­man qui, jour­na­liste sta­li­nien dans les années trente, igno­ra une pay­sanne affa­mée sup­pliant « du pain, du pain » à la gare de Berditchev.

La Ville semble tout entière bai­gnée de clair-obs­cur. La veille, alors que je me pro­me­nais dans les beaux quar­tiers illu­mi­nés de la ville haute, Iou­ri Lout­sen­ko, ancien ministre de l’In­té­rieur de Iou­lia Timo­shen­ko, était arrê­té quelques rues plus loin par une escouade de troupes d’é­lite « Alfa », alors qu’il pro­me­nait son chien avec son fils. Près d’une ving­taine de ministres et de hauts fonc­tion­naires de la défunte révo­lu­tion orange sont der­rière les bar­reaux. Timo­shen­ko est assi­gnée à rési­dence dans Kiev et l’an­cien res­pon­sable de l’é­co­no­mie, Bog­dan Dani­li­chine, a obte­nu l’a­sile poli­tique à Prague. Un cacique du Par­ti des Régions (celui de l’ac­tuel pré­sident, Vik­tor Ianou­ko­vytch) qui en savait trop, semble-t-il, aurait été abat­tu lors d’une par­tie de chasse. Les règle­ments de compte, l’o­pa­ci­té finan­cière et judi­ciaire, l’é­co­no­mie sou­ter­raine, la pres­sion sur les médias semblent régner en maitre. Sacha, caus­tique à ses heures, me montre la vidéo d’une bataille ran­gée au Par­le­ment (cinq hos­pi­ta­li­sa­tions), oppo­sant dépu­tés du Bloc Timo­shen­ko et par­ti­sans de Ianou­ko­vytch, à la suite de l’as­si­gna­tion à rési­dence de la rivale du pré­sident en décembre 2010. L’heure de la revanche semble avoir son­né et le man­dat des dépu­tés a été curieu­se­ment pro­lon­gé jus­qu’en octobre 2012. D’i­ci-là, la tenue de l’Eu­ro 2012 à Kiev aura eu le temps d’oc­cu­per les esprits…

Dans un bis­trot près de Mai­dan, le jeune his­to­rien me confie ses craintes d’une dérive auto­ri­taire du pays. Nous par­lons lon­gue­ment, pres­qu’à voix basse (les habi­tudes reviennent vite), de la situa­tion poli­tique depuis l’é­lec­tion de Ianou­ko­vytch. Il réside dans la rue voi­sine de celle de Sacha et nous rega­gnons ensemble la loin­taine ban­lieue en retra­ver­sant le Dnie­pr. Dans la pénombre bla­farde, bai­gnée de brume oua­tée, la neige est froide et coriace au pied des barres d’im­meubles sépa­rées par des che­mins de terre et des petits bois. Une ombre, sur­gie sou­dai­ne­ment des arbres, a cap­té notre conver­sa­tion en anglais et se dirige vers nous. C’est un homme épais, suant l’al­cool et vacillant sur ses jambes. « Je peux vous aider ? », mar­monne-t-il d’un air torve. Le beau visage aimable de mon voi­sin se fige dans une expres­sion de sévé­ri­té sans réplique. L’homme à la conscience de chien n’a pas deman­dé son reste.

  1. Voir à ce sujet le témoi­gnage de Boris Naj­man dans « Réformes : blo­cages, conti­nui­tés et rup­tures », dos­sier « Où va l’U­kraine ? », La Revue nou­velle, octobre 2006.
  2. C’est le point de vue auquel a fina­le­ment sous­crit Nico­las Werth (2007). L’his­to­rien fran­çais pré­pare un ouvrage consa­cré spé­ci­fi­que­ment à la famine de 1933.
  3. Envoyé plé­ni­po­ten­tiaire de Sta­line en Ukraine et grand orga­ni­sa­teur de la famine de 1932 – 1933. Dis­tin­gué comme « héros du tra­vail socia­liste » en 1942. Lazare Kaga­no­vitch mou­rut en 1990 dans ce qui était encore l’urss, à l’âge res­pec­table de nonante-sept ans.
  4. Réfé­rence pos­sible au Livre noir écrit par Vas­si­li Gross­man et Ilya Ehren­bourg, à l’i­ni­tia­tive du Comi­té anti­fas­ciste juif, qui consi­gna les atro­ci­tés com­mises par les nazis contre les popu­la­tions juives en urss et en Pologne. Sa publi­ca­tion fut inter­dite en URSS et les prin­ci­paux diri­geants du Comi­té anti­fas­ciste furent exé­cu­tés en 1952.
  5. Né en 1905, Vau­ghan Jones est un jour­na­liste gal­lois. Sa mère avait été la tutrice des enfants d’Ar­thur Hugues, le fils de l’in­dus­triel John Hugues qui déve­lop­pa la sidé­rur­gie dans le bas­sin du Don­bass (Ukraine orien­tale). C’est en son hon­neur que la ville qui se for­ma autour des indus­tries fut nom­mée Yuzov­ka (« le petit Hugues »), avant d’être rebap­ti­sée Sta­li­no (en l’hon­neur de l’a­cier et non du Guide) puis Donetsk. L’en­fance de Vau­ghan Jones fut ber­cée par les his­toires que racon­tait sa mère et il déci­da d’ap­prendre le russe, puis de voya­ger en URSS. À la suite des rumeurs de famine qui lui par­vinrent à Londres, il péné­tra clan­des­ti­ne­ment en Ukraine en mars 1933. Ses repor­tages attes­tant de la famine furent vive­ment atta­qués par le jour­na­liste amé­ri­cain Wal­ter Duran­ty dans le New York Times. Gareth Richard Vau­ghan Jones fut assas­si­né en Chine en 1935.
  6. La Milice (« Milit­sia ») est un organe sem­blable à la police et char­gée de l’ordre public.
  7. Mai­dan Neza­lezh­nos­ti, place de l’In­dé­pen­dance, située à l’une des extré­mi­tés du bou­le­vard Krecht­chia­tik. Cette place cen­trale de Kiev a acquis une signi­fi­ca­tion poli­tique nou­velle lors des pro­tes­ta­tions contre le pré­sident Koutch­ma en 2002, puis à l’oc­ca­sion des gigan­tesques mani­fes­ta­tions de la Révo­lu­tion orange de 2004.
  8. The Embas­sy of the Bles­sed King­dom of God for All Nations, fon­dée à Kiev en 1994 par le pas­teur nigé­rian Abo­sede Ade­la­ja. La page bio­gra­phique du fon­da­teur men­tionne notam­ment : « Le Wall Street Jour­nal le qua­li­fia de Un homme avec une mis­sion, celle de sau­ver Kiev et le pré­sident ukrai­nien Ioucht­chen­ko, connu pour son enga­ge­ment dans la révo­lu­tion orange pour la démo­cra­tie en Ukraine ».

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur