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Une Belgique sur le fil

Numéro 9 Septembre 2011 par Lechat Benoît

septembre 2011

La citoyen­ne­té dis­pose d’un ins­tinct de sur­vie : telle est l’i­dée de départ de ce dos­sier sur la crise ins­ti­tu­tion­nelle belge. Quel que soit le résul­tat des pour­par­lers qui devaient s’en­ta­mer en cette seconde moi­tié de 2011 entre les huit par­tis ayant accep­té de négo­cier sur la base de la note du for­ma­teur Elio Di Rupo, […]

La citoyen­ne­té dis­pose d’un ins­tinct de sur­vie : telle est l’i­dée de départ de ce dos­sier sur la crise ins­ti­tu­tion­nelle belge. Quel que soit le résul­tat des pour­par­lers qui devaient s’en­ta­mer en cette seconde moi­tié de 2011 entre les huit par­tis ayant accep­té de négo­cier sur la base de la note du for­ma­teur Elio Di Rupo, le citoyen belge — uti­li­sons cette expres­sion, au risque de pas­ser pour un rin­gard — ne peut accep­ter le sen­ti­ment d’être pris en otage par une logique de négo­cia­tion dont il est de fac­to exclu. Il ne peut plus se conten­ter d’o­pi­ner mol­le­ment à l’in­jonc­tion de pas­si­vi­té conte­nue en creux du « no com­ment » des par­tis. Ras le bol de cette logique à la fois libé­rale (la liber­té des modernes, c’est le droit de ne pas faire de la poli­tique, en dehors du moment élec­tif) et par­ti­cra­tique (ce sont les par­tis qui dis­posent du mono­pole de la repré­sen­ta­tion) qui n’en finit pas de mon­trer ses limites. Quel que soit leur esprit de sacri­fice, le cré­pus­cule des plom­biers (ces experts en com­pro­mis ins­ti­tu­tion­nels) est inter­mi­nable, miel­leux et ennuyeux comme une sym­pho­nie de Richard Clay­der­man qui ten­te­rait de faire du Wagner.

La méthode de négo­cia­tion est contre­pro­duc­tive : le faux huis clos par­ti­cra­tique crée de nou­veaux pro­blèmes pour résoudre les pré­cé­dents, en pen­sant qu’il est plus effi­cace de faire l’é­co­no­mie d’une bonne dose de publi­ci­té, c’est-à-dire de par­ti­ci­pa­tion col­lec­tive à un débat cru­cial pour un ave­nir qui sera plus ou moins com­mun, fût-ce en rai­son de Bruxelles et de nos imbri­ca­tions géo­gra­phiques. Donc plu­tôt que d’at­tendre sage­ment devant nos télés que les plom­biers n’en finissent pas de régler nos vrais pro­blèmes, le citoyen qui ne dort pas tout à fait en nous, ne renonce pas à l’es­poir de par­ti­ci­per à l’é­cri­ture de la musique.

Mais par­ti­ci­per au débat implique, au mini­mum, de com­prendre ce qui s’y joue, de reve­nir sur les évo­lu­tions de long terme, les conduites et les mobiles des autres acteurs et requiert de décrire com­ment les pro­blèmes com­mu­nau­taires sont en prise avec les pro­blèmes concrets des Belges, qu’ils soient fla­mands, wal­lons, bruxel­lois ou ger­ma­no­phones. Il s’a­git aus­si de voir com­ment les solu­tions inven­tées ne règlent pas les pro­blèmes et auraient même ten­dance à les approfondir.

Il nous faut donc encore une fois reprendre le fil des mal­en­ten­dus et du temps per­du à ne pas les affron­ter, à refu­ser de trai­ter le res­sen­ti­ment de l’autre et notam­ment le res­sen­ti­ment de la Flandre sur l’af­fec­ta­tion de la soli­da­ri­té à l’é­gard de la Wallonie.

Mais, se demande Michel Moli­tor, un tel tra­vail de recon­nais­sance a‑t-il encore une quel­conque rai­son d’être en l’ab­sence d’une vision com­mune sur l’u­ti­li­té de la Bel­gique et sur le conte­nu de l’É­tat fédé­ral. Le trop long refus de prendre au sérieux les mises en garde sur les blo­cages inhé­rents au sys­tème poli­tique belge ont ali­men­té une forme inédite de natio­na­lisme, mêlant indi­vi­dua­lisme, popu­lisme et égoïsme collectif.

Depuis les années sep­tante, le fédé­ra­lisme dual s’est construit de manière impla­cable au prix de l’i­né­luc­table rognage des outils fédé­raux, sin­gu­liè­re­ment sur le plan cultu­rel et scien­ti­fique. À tra­vers l’exemple de la défé­dé­ra­li­sa­tion du Jar­din bota­nique natio­nal de Bel­gique, Oli­vier Paye démonte minu­tieu­se­ment la mise en pra­tique de cette logique.

Une forme com­pa­rable de céci­té semble à l’œuvre dans la manière dont les négo­cia­tions ins­ti­tu­tion­nelles font abs­trac­tion de leurs impli­ca­tions euro­péennes. Oli­vier Der­ruine revient ain­si sur la faible prise en compte des nou­velles règles euro­péennes en matière de gou­ver­nance éco­no­mique dans les dis­cus­sions sur la réforme de la loi spé­ciale de finan­ce­ment des Com­mu­nau­tés et des Régions, ain­si que dans le débat sur la répar­ti­tion des efforts bud­gé­taires entre les enti­tés fédé­rées et le niveau fédéral.

La méthode du huis clos, du reste lar­ge­ment fac­tice, paraît de plus en plus contre­pro­duc­tive, quels que soient les mérites et les efforts de ceux qui s’y engagent. Elle est moins la résul­tante d’un dia­logue de sourds entre Com­mu­nau­tés que de l’ex­té­nua­tion de la logique conso­cia­tive et par­ti­cra­tique, comme le démonte John Pitseys.

Oli­vier Dupuis pro­pose quant à lui, de tirer les leçons de l’é­chec des négo­cia­tions en exa­mi­nant ce qui est inac­cep­table pour les uns et les autres, et en cla­ri­fiant les mal­en­ten­dus. Éla­bo­rer les moda­li­tés d’un divorce éven­tuel per­met­trait de défi­nir les com­pé­tences qui devraient res­ter du domaine fédé­ral, le « reste » étant auto­ma­ti­que­ment dévo­lu aux quatre Régions.

Mais il serait par trop com­mode de tout mettre sur le dos des plom­biers. La socié­té, les acteurs col­lec­tifs et les citoyens sont éga­le­ment impli­qués. Accep­ter de recon­naitre la dépen­dance finan­cière des enti­tés fédé­rées où les fran­co­phones sont majo­ri­taires contri­bue­rait assu­ré­ment à résoudre une par­tie de la crise. Mais cela implique un gros tra­vail poli­tique de mise à plat des poli­tiques publiques réa­li­sées du côté fran­co­phone. Et cha­cun en Wal­lo­nie et à Bruxelles est concerné.

Du côté fla­mand, l’heure du choix a son­né éga­le­ment, sin­gu­liè­re­ment pour un par­ti comme le CD&V qui est arri­vé au bout d’une étape de son his­toire. Soit il se dis­sout dans la logique du natio­na­lisme fla­mand — et par­tant, dans la N‑VA -, soit il aban­donne sa concep­tion dua­liste du fédé­ra­lisme et change radi­ca­le­ment de dis­cours que ce soit à l’é­gard de la Région bruxel­loise ou de la créa­tion d’une cir­cons­crip­tion unique. Il est temps que les grands acteurs his­to­riques qui ont fait la Bel­gique du XXe siècle, le PS et le CD&V entrent plei­ne­ment dans la construc­tion d’une Bel­gique basée sur quatre Régions.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, le pays est sans doute par­ve­nu à l’é­pui­se­ment d’un cer­tain ima­gi­naire poli­tique, consti­tué par un type pré­cis de réso­lu­tion des conflits (l’u­nion par la sépa­ra­tion?) à l’œuvre depuis sa créa­tion. Mat­thieu de Nan­teuil esquisse des élé­ments his­to­riques qui pour­raient nous aider à nous en consti­tuer un nouveau.

Au-delà de l’in­di­gna­tion, voire de la révolte, l’ac­cé­lé­ra­tion des crises sociales, éco­lo­giques et éco­no­miques, en Europe comme ailleurs, offre peut-être bien l’oc­ca­sion de redé­fi­nir col­lec­ti­ve­ment le pro­jet d’une démo­cra­tie et d’une citoyen­ne­té qui ne seraient plus com­plè­te­ment aban­don­nées à ceux qui en font profession.

Lechat Benoît


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