Un soulèvement inattendu dans la dernière dictature d’Europe
Traduit de l’anglais par Renaud Maes « Les Rats » : c’est ainsi qu’Aleksandre Lukachenko, président de la Biélorussie de longue date, a récemment qualifié les manifestants qui lui demandaient de tenir des élections libres et justes. De véritables foules s’adressaient en effet directement à lui par ces cris : « Уходи ! » (Va‑t’en!) et « Надоел ! » (Fatigué de toi!). Il y a quelques mois […]
Traduit de l’anglais par Renaud Maes
« Les Rats » : c’est ainsi qu’Aleksandre Lukachenko, président de la Biélorussie de longue date, a récemment qualifié les manifestants qui lui demandaient de tenir des élections libres et justes. De véritables foules s’adressaient en effet directement à lui par ces cris : « Уходи ! » (Va‑t’en!) et « Надоел ! » (Fatigué de toi!). Il y a quelques mois à peine, bien peu de gens auraient pu croire qu’un tel mouvement de protestation se produirait dans ce pays qu’on qualifie souvent de « dernière dictature en Europe », la Biélorussie.
Juste avant les pandémies de Covid-19, les relations entre le régime de Loukachenko et l’Union européenne s’amélioraient. Ce n’était toutefois pas la première fois qu’une détente s’amorçait. Depuis vingt-six ans, le dirigeant biélorusse a construit sa carrière politique en flirtant tour à tour avec l’Occident et avec Moscou. En novembre 2019, Loukachenko a effectué une visite à Vienne au cours de laquelle il a rencontré le président autrichien, Alexander Van der Bellen, l’Autriche étant le deuxième investisseur étranger en Biélorussie. En février 2020, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’est rendu à Minsk pour « normaliser » les relations entre les deux pays. Et en avril, une visite officielle de Loukachenko en Lettonie voisine était censée avoir lieu. Elle n’a été reportée qu’en raison des restrictions de voyage liées à la Covid-19.
En fait, certains politiciens comme Andrius Kubilius, ancien Premier ministre de Lituanie et aujourd’hui député européen, estiment que le coronavirus, ou la façon dont Loukachenko a abordé cette épidémie, a joué un rôle de pivot dans l’attitude de la société civile envers son régime. Alors que les gouvernements de nombreux autres pays, dont la Russie et l’Ukraine, ont dû prendre des décisions impopulaires et imposer des confinements, le dirigeant biélorusse a fondamentalement décidé d’ignorer le problème. En fait, il a déclaré à plusieurs reprises que seul un mode de vie actif peut rendre le système immunitaire suffisamment fort pour lutter contre tout type de virus. Ainsi, enfermer des personnes à domicile ne ferait qu’affaiblir leur santé. Le dirigeant biélorusse a de plus suggéré aux gens une recette simple pour rester en bonne santé : boire un peu de vodka (pour la désinfection interne), aller au sauna traditionnel et… conduire un tracteur.
Loukachenko a également décidé d’organiser un défilé militaire traditionnel le 9 mai, pour célébrer le septante-cinquième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette date a toujours été très importante dans le calendrier de nombreux pays postsoviétiques. Mais même Moscou a été contraint de reporter cet évènement de masse à la fin du mois de juin afin de réduire les risques.
Des évènements sportifs professionnels ont toujours eu lieu et, pendant un certain temps, les résultats des matchs de hockey biélorusse ont été presque les seuls sujets d’actualité sportive dans les pays européens voisins. Partout ailleurs, de grands évènements sportifs ont été simplement annulés.
Face à une telle attitude, de nombreux Biélorusses ont commencé à adopter des précautions sur une base volontaire : rester à la maison, porter un masque facial et éviter de rencontrer trop de monde. Des militants aidaient dans les hôpitaux et livraient de la nourriture aux personnes âgées particulièrement vulnérables à ce virus.
Au début de l’été, lorsque la propagation de la Covid-19 s’est ralentie, bon nombre des mêmes militants ont commencé à sentir qu’ils pouvaient réaliser de réels changements. Ils ont donc utilisé leur énergie pour organiser le soutien à l’inscription de candidats d’opposition aux élections présidentielles. De longues files de personnes se sont rassemblées à Minsk et dans d’autres villes pour ajouter leur nom sur la liste des divers candidats d’opposition. De nombreuses personnes qui se tenaient dans ces lignes ont déclaré aux médias occidentaux, comme la chaine de télévision Current Time, qu’elles étaient fatiguées et insatisfaites de la manière dont leur pays était géré. Les gens ont commencé à exiger des changements.
Même avant les élections, Loukachenko a déclaré qu’il ne laisserait personne d’autre arracher les fruits de son travail acharné depuis de nombreuses années, déclarant dans les médias nationaux un lapidaire : « Je ne vous donnerai pas ce pays ! » — cette formule signifiant clairement qu’il ne laisserait personne d’autre gagner l’élection présidentielle. Après cette déclaration, on a pu entendre, dans les rues de Minsk, des partisans de l’opposition exprimant leur surprise et rappelant que Loukachenko avait toujours promis de quitter son poste dès que les gens « en auraient assez de lui ».
Plus tard, la plupart des candidats de l’opposition ont été arrêtés ou empêchés de se présenter aux élections. De la sorte, Svetlana Tikhanovskaya, institutrice et épouse d’un blogueur populaire emprisonné, est devenue la seule figure d’opposition significative sur le bulletin de vote. Les représentants des autres candidats de l’opposition, qui n’ont pas pu se présenter, se sont joints à elle. Lors de ses rassemblements électoraux, l’assistance a atteint des chiffres inédits, même dans les villes et villages de province.
Le jour du vote, l’opposition a demandé à ses partisans de photographier leur bulletin de vote, puis de publier ces photos sur un site web spécifique, de manière à pouvoir comparer les résultats officiels annoncés pour chaque bureau de vote avec les photos des bulletins de vote téléchargés par les électeurs.
Mais il est clair que Loukachenko n’est pas prêt à abandonner son poste sans se battre. Les résultats officiels lui ont donné une victoire confortable de 80%, tandis que 10% auraient voté pour Svetlana Tikhanovskaya. Des enregistrements audio ont très rapidement fait surface, dans lesquels on peut entendre comment les responsables électoraux ont été obligés par leur hiérarchie de réécrire les résultats de bureaux de votes où la majorité des électeurs a voté pour Tikhanovskaya. Par ailleurs, un président de commission électorale qui a refusé de céder à la pression des hautes autorités a été retrouvé mort quelques jours plus tard.
Lors d’une réunion avec des travailleurs de l’usine d’État des tracteurs de Minsk (qui représente une base traditionnelle de partisans de Loukachenko), le leadeur biélorusse n’a eu d’autre choix que d’affronter les cris des gens qui s’adressaient directement à lui, en lui demandant de quitter son poste et de tenir un nouveau vote. Sa réponse a été claire : « Si vous ne me tuez pas, il n’y aura pas de nouvelles élections ».
Peu de temps après les élections, Tikhanovskaya a dû fuir vers la Lituanie voisine, craignant pour la vie de ses enfants, de son mari emprisonné et des siens. De là, elle continue à donner des conférences de presse et à s’adresser au peuple biélorusse. Mais les manifestations pacifiques de masse dans les rues de Minsk se poursuivent. Des dizaines de milliers de personnes descendent régulièrement dans la rue pour réclamer de nouvelles élections.
Jusqu’à présent, la réaction de l’UE et des États-Unis a été assez lente et plutôt limitée. Les dirigeants de l’UE ont annoncé la nécessité d’imposer des sanctions aux représentants biélorusses responsables du passage à tabac et de la torture des manifestants pacifiques ou impliqués dans la fraude électorale. Mais au moment de la rédaction de cet article, aucune décision finale n’a encore été prise. Certains, comme l’ancien Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères de la Suède Carl Bildt, estiment, en effet, que la menace de sanctions est en fait plus efficace que les sanctions elles-mêmes. D’autres ne sont pas d’accord et prennent d’ores et déjà des initiatives : les gouvernements de Lettonie et d’Estonie ont préparé leurs propres listes de personnes à qui il sera interdit de se rendre sur leur territoire. Le ministre des Affaires étrangères de Lettonie, Edgars Rinkēvičs, a expliqué à la fin aout que de telles mesures ont été prises parce que l’Union européenne dans son ensemble est toujours en train d’établir une liste de possibles sanctions et qu’il ne semble pas qu’une décision sera prise prochainement.
À partir d’ici, la suite de la route s’avère très floue. Il sera difficile, mais pas impossible pour Loukachenko, de rester au pouvoir. Le monde a vu de nombreux dictateurs et dirigeants autoritaires s’accrocher au pouvoir beaucoup plus longtemps que ce que prévoyaient les commentateurs même les plus avisés.
Dans ce cas-ci, ce qui adviendra dépendra énormément du rôle de la Russie. Jusqu’à présent, Moscou s’est tenue publiquement à l’écart de la situation en Biélorussie. Mais il ne fait aucun doute que, dans les coulisses, la Russie joue un rôle très actif. En substance, Moscou doit décider si elle veut continuer ou non à soutenir Loukachenko. Avant la Covid-19, les relations entre Minsk et Moscou s’étaient considérablement détériorées car Moscou a commencé à réduire son soutien à l’économie du pays voisin, principalement en augmentant les prix du pétrole et du gaz. La Russie faisait également pression sur Loukachenko pour qu’il fusionne certaines fonctions de l’État. Par exemple, les dirigeants russes voulaient que la Biélorussie renonce à sa monnaie et commence à utiliser le rouble russe. Ils voulaient également créer une force commune de contrôle des frontières. Loukachenko était contre et a déclaré publiquement que la Biélorussie ne fera jamais partie de la Russie. Même après les élections, il utilise toujours la menace de puissances étrangères désireuses de diviser le pays « comme cela s’est produit en Ukraine ». Les relations sont donc tendues et Moscou peut tout aussi bien essayer d’utiliser d’éventuelles nouvelles élections pour soutenir un candidat différent qui serait plus fidèle à ses intérêts.
L’état de l’économie biélorusse jouera également un rôle. À l’heure actuelle, une part très importante du PIB de ce pays est produite par les entreprises publiques, comme l’usine de tracteurs de Minsk que Loukachenko a visitée après les élections. Leur principal marché est la Russie et certaines des autres républiques postsoviétiques. La compétitivité de ces produits est en partie assurée par des subventions de l’État qui leur permettent de réduire le cout final. Pour l’essentiel, l’économie biélorusse utilise à peu près un modèle soviétique. Et il est difficile d’imaginer qu’un tel système puisse continuer à fonctionner avec succès au milieu de l’Europe du XXIe siècle. Ainsi, même si Loukachenko reste, il est probable que les gens continueront à être de plus en plus insatisfaits de leurs conditions de vie.
D’un autre côté, le changement de modèle économique risque également d’être douloureux, comme tous les pays postsoviétiques le savent d’après leur propre histoire récente. Par conséquent, la désillusion face à la nouvelle réalité pourrait être le prochain grand problème à résoudre dans l’hypothèse où les manifestants parviendraient à renverser le « dernier dictateur européen»…
