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Un remède à la résignation ?

Numéro 6 – 2022 par Renaud Maes

septembre 2022

« Nous vou­lons et nous devons faire acte de confiance dans le pré­sent et dans l’avenir. Par cette confiance, l’homme s’affirme dans l’existence. » Les fon­da­teurs de La Revue nou­velle, lorsqu’ils se sont lan­cés dans ce pari fou d’éditer une revue avant même la fin de la Seconde Guerre mon­diale, ont jus­ti­fié ce « départ » en insis­tant sur […]

Éditorial

« Nous vou­lons et nous devons faire acte de confiance dans le pré­sent et dans l’avenir. Par cette confiance, l’homme s’affirme dans l’existence. »

Les fon­da­teurs de La Revue nou­velle, lorsqu’ils se sont lan­cés dans ce pari fou d’éditer une revue avant même la fin de la Seconde Guerre mon­diale, ont jus­ti­fié ce « départ » en insis­tant sur la néces­si­té d’un acte de confiance. Et de pré­ci­ser : il ne s’agit pas d’une confiance aveugle, d’une pro­fes­sion de foi décon­nec­tée du réel, comme en feraient « trop sou­vent les chré­tiens » : non, il s’agit d’examiner le pré­sent avec rigueur et en pro­fon­deur, d’aller aux causes des maux et d’y cher­cher des remèdes radi­ca­le­ment nou­veaux, pour pou­voir construire des pro­po­si­tions pour un ave­nir meilleur. Par ce pro­ces­sus, ils enten­daient ren­for­cer la capa­ci­té humaine à faire socié­té, cette capa­ci­té dans laquelle ils conti­nuaient à affir­mer leur confiance, mal­gré les atro­ci­tés de la Seconde Guerre mondiale.

Un tel pro­gramme témoigne sans doute à la fois d’une ambi­tion folle et d’un opti­misme déme­su­ré. Mais si les fon­da­teurs de La Revue nou­velle (qui n’étaient pas vrai­ment de doux rêveurs) se le sont don­nés, c’est parce qu’ils ont pu consta­ter à quelles consé­quences extrêmes mènent la rési­gna­tion, le renon­ce­ment au fait d’être simul­ta­né­ment empa­thiques et réflexifs.

En Europe et en Bel­gique, nous vivons aujourd’hui une « période de crise1 ». Nous sor­tons à peine d’une pan­dé­mie qui a en par­ti­cu­lier meur­tri les quar­tiers popu­laires, sans qu’un véri­table bilan des séquelles n’ait encore été posé. Une guerre abo­mi­nable a lieu à moins de deux-mille kilo­mètres du ter­ri­toire belge, entrai­nant une spi­rale de consé­quences — dont une flam­bée des prix de l’énergie et de den­rées ali­men­taires de base. Les tem­pé­ra­tures cani­cu­laires comme les phé­no­mènes météo­ro­lo­giques vio­lents (orages, grêles, crues, etc.) dus aux chan­ge­ments cli­ma­tiques ont pro­vo­qué la des­truc­tion d’hectares de forêt, ont pris de trop nom­breuses vies par­mi les ainé·es et les per­sonnes les plus vul­né­rables. Sur le trot­toir de la capi­tale, des familles entières dorment à même les pavés, parce que les infra­struc­tures d’accueil ont été réduites jusqu’à être « satu­rées ». On peut conti­nuer long­temps cette énu­mé­ra­tion glauque.

Paral­lè­le­ment, dans un dis­cours récent à Bormes-les-Mimo­sas, Emma­nuel Macron a pro­po­sé, entre deux énu­mé­ra­tions de sinistres et de décès, une sorte de chan­ge­ment d’orientation offi­cielle dans la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. « L’accent est mis sur la ges­tion des consé­quences plus que la pré­ven­tion » sou­ligne Le Monde, qui com­mente : « à pro­pos de ce qu’il nomme des “cata­clysmes cli­ma­tiques dévas­ta­teurs”, le chef de l’État a sem­blé presque rési­gné2 ». Et dans le même dis­cours, Emma­nuel Macron a aus­si annon­cé des lourdes consé­quences de la guerre en Ukraine sur les finances des citoyen·nes, pré­ci­sant « pen­ser à notre peuple, auquel il fau­dra de la force d’âme pour regar­der en face le temps qui vient, résis­ter aux incer­ti­tudes, par­fois à la faci­li­té et à l’adversité, et, unis, accep­ter de payer le prix de notre liber­té et de nos valeurs ». Comme le déve­loppe le pré­sident fran­çais, le prix à payer concerne sur­tout les couts de l’énergie, qui vont aug­men­ter dras­ti­que­ment, impli­quant que « l’Europe doive retrou­ver son auto­no­mie éner­gé­tique3 ».

Dans un autre registre, le Pre­mier ministre belge a annon­cé lors de sa ren­trée poli­tique sous forme de visite conjointe avec le patro­nat fla­mand à l’International Car Auto­mo­tive, le hub d’import/export de voi­tures de Zee­bruge4, que « les cinq à dix pro­chains hivers seront dif­fi­ciles », poin­tant en par­ti­cu­lier les couts de l’énergie, avant de résu­mer sa ligne par « Hope for the best, pre­pare for the worst5 ».

Prepare for the worst

Il y a quelque chose d’évident dans ces deux évè­ne­ments média­tiques : les deux chefs d’État conti­nuent à pen­ser que l’industrie doit fonc­tion­ner as usual. L’un pose fiè­re­ment face à une voi­ture ornée d’une plaque d’immatriculation per­son­na­li­sée à son nom, l’autre, s’il ne manque pas de louanges pour les sol­dats du feu, s’inquiète avant tout de la com­pé­ti­ti­vi­té des indus­tries. Tous les deux ren­voient le même mes­sage : tout ira de plus en plus mal, mais nous ne chan­ge­rons rien. Nous ne pen­se­rons pas un autre ave­nir éner­gé­tique. Nous ne pen­se­rons pas une alter­na­tive au sys­tème d’accumulation capi­ta­liste. Nous ne sor­ti­rons pas du consumérisme.

Il y a là, à n’en pas dou­ter, une par­faite rési­gna­tion. Nous aurons le pire… au mieux pou­vons-nous espé­rer quelque chose qui ne soit pas si catas­tro­phique, si un miracle advient. Il n’y a pas, fina­le­ment, de dis­cours plus démo­bi­li­sa­teur que celui qui annonce que l’on va devoir se conten­ter de gérer au mieux les consé­quences de la catas­trophe qui vient et… que l’on s’en remet à la Pro­vi­dence pour qu’elle soit la plus limi­tée possible.

Mais en fait, qu’est-ce que cela signi­fie, se « pré­pa­rer au pire » ? C’est accep­ter qu’à chaque cani­cule, les per­sonnes plus fra­giles (ainé·es, jeunes enfants, etc.) décèdent à cause de la cha­leur ? C’est accep­ter qu’à chaque orage, des familles entières soient rui­nées, leur mai­son empor­tée par un tor­rent de boue ? C’est accep­ter qu’à chaque hiver, les prix de l’énergie deviennent si pro­hi­bi­tifs que des per­sonnes ne puissent plus payer leurs charges, qu’elles vivent dans le froid au détri­ment de leur san­té ? C’est accep­ter qu’à chaque été, des hec­tares de forêts soient réduits en fumée, des pom­piers empor­tés dans les flammes de bra­siers de plus en plus incon­trô­lables ? C’est accep­ter que des vies humaines ne comptent plus vrai­ment, que certain·es seront abandonné·es ?

Se pré­pa­rer au pire sans même se don­ner des moyens d’agir sur les causes, c’est en fait renon­cer à l’idée que les humain·es sont tou·tes égaux·ales, que la sur­vie du train de vie de quelques-un·es jus­ti­fie les sacri­fices des autres…

Nous sommes en train de nous habi­tuer chaque jour davan­tage à ce que des per­sonnes soient consi­dé­rées comme des choses, dans le meilleur des cas comp­ta­bi­li­sées dans des tableurs de « vic­times regret­tées d’un phé­no­mène regret­table… mais que pou­vions-nous faire ? ».

Ce pro­ces­sus d’habituation à la réi­fi­ca­tion de groupes d’êtres humains n’est évi­dem­ment pas neuf. C’est contre lui que l’idée fon­da­men­tale d’une obli­ga­tion d’être empa­thiques et réflexifs est une clé indispensable.

Devant le Petit-Château

À l’heure actuelle, nom­breux sont tou­te­fois les gou­ver­nants de par­tis euro­péens qui se résignent à la réi­fi­ca­tion. En Bel­gique, il paraît, par exemple, incom­pré­hen­sible qu’Écolo et le PS acceptent de par­ti­ci­per à un gou­ver­ne­ment dont les secré­taires d’État à l’Asile et aux Migra­tions suc­ces­sifs ont orga­ni­sé concrè­te­ment un dis­po­si­tif qui mal­traite des migrant·es pour les décou­ra­ger d’exercer leur droit fon­da­men­tal à deman­der l’asile. Pour­tant, c’est ce qui est en train de se pas­ser. Chaque jour, devant le Petit-Châ­teau à Bruxelles, les files s’allongent, le déses­poir devient de plus en plus tan­gible. « La ten­sion monte » com­mentent cer­tains médias. Évi­dem­ment : quand on force des familles entières à dor­mir dans la rue plu­sieurs soirs d’affilée, cela devient dif­fi­cile pour des per­sonnes épui­sées de gar­der leur calme. Rien n’est mis en place en urgence, pour­tant, et bien que l’État belge ait déjà été condam­né en jus­tice pour irres­pect de ses obli­ga­tions inter­na­tio­nales en la matière, le gou­ver­ne­ment fédé­ral laisse les choses dégé­né­rer encore.

Or de quoi parle-t-on ? D’êtres humains, d’hommes, de femmes, d’enfants. Auxquel·les on arrache leur digni­té humaine, leurs droits fon­da­men­taux. Et dou­ce­ment, sur­ement, la média­ti­sa­tion des « ten­sions » qui résultent de cette vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle illé­gi­time, pré­pare une forme de rési­gna­tion à la réi­fi­ca­tion. « Fina­le­ment, com­mente une lec­trice sur Face­book, si ces gens se com­portent comme ça, méritent-ils vrai­ment d’être consi­dé­rés autre­ment que comme des animaux ? »

Face aux consé­quences dra­ma­tiques du dérè­gle­ment cli­ma­tique, l’enjeu est tout aus­si impor­tant : se rési­gner, « gérer les consé­quences » plu­tôt que d’attaquer les causes, c’est paver la voie, d’une part, aux atro­ci­tés que l’accaparement des res­sources éner­gé­tiques impliquent for­cé­ment, d’autre part à l’explosion des inéga­li­tés sociales et de la vio­lence de classe.

Voi­là com­ment la rési­gna­tion pave le renon­ce­ment à l’empathie et à la réflexi­vi­té, voi­là com­ment elle ouvre des failles dans le prin­cipe d’égalité. Voi­là com­ment les poli­tiques de « ges­tion » qui refusent d’attaquer les pro­blèmes à la racine, qui refusent d’interroger en pro­fon­deur nos sys­tèmes sociaux, pré­parent la mon­tée des par­tis qui défendent que la rési­gna­tion est la seule atti­tude nor­male et que, fina­le­ment, réi­fier des humain·es est abso­lu­ment accep­table voire sou­hai­table. Et ces par­tis connaissent, presque par­tout en Europe, une ascen­sion qui semble par­fois irrésistible.

S’il y a un sens à la construc­tion d’une revue telle que La Revue nou­velle, cela me semble pré­ci­sé­ment de lut­ter chaque jour contre cette insup­por­table rési­gna­tion et ses consé­quences. Parce que le dis­cours de la rési­gna­tion mor­bide est l’antithèse, en fait, de l’énoncé fon­da­teur de La Revue nou­velle, cette décla­ra­tion de confiance dans l’avenir… qui se tra­duit par l’examen des causes des crises et la for­mu­la­tion de pro­po­si­tions par­fois radi­cales pour construire cet avenir.

À l’heure où vous lisez ces lignes, je ne suis plus rédac­teur en chef de La Revue nou­velle. Si, bien sûr, c’est en par­tie un chan­ge­ment de car­rière, ce n’est abso­lu­ment pas pour moi un renon­ce­ment à l’acte de confiance des fon­da­teurs : je pars juste contri­buer autant que je le puisse à construire des pro­po­si­tions ailleurs. Mais cela ne change fina­le­ment pas grand-chose, car ce qui fait la richesse d’une revue comme celle-ci, ce ne sont pas les fonc­tions, mais bien le col­lec­tif des auteurs et autrices, d’une part, des lec­teurs et lec­trices, d’autre part. Et je crois que ce qui nous réunit, c’est le même acte de confiance, ce même refus de la rési­gna­tion. La même exi­gence d’analyser en pro­fon­deur les causes pour construire des solu­tions, avec toute la radi­ca­li­té que cela peut par­fois néces­si­ter, pour que cet ave­nir com­mun puisse exister.

  1. À vrai dire, étant né en 1982, j’ai enten­du depuis ma plus tendre enfance que nous vivions une « époque de crise ». Je ne me sou­viens pas d’avoir jamais enten­du un Pre­mier ministre décla­rer « nous sommes entrés dans une période de pros­pé­ri­té et de par­tage de l’opulence ».
  2. Fischer S., « À Bormes-les-Mimo­sas, Emma­nuel Macron sou­cieux face aux menaces de la guerre et du dérè­gle­ment cli­ma­tique », Le Monde (en ligne), 20 aout 2022, consul­té le 25 aout 2022.
  3. L’intégralité du dis­cours est dis­po­nible en ligne, sur la chaine You­tube de PFF TV, consul­tée le 25 aout 2022.
  4. L’International Car Auto­mo­tive de Zee­bruge est l’un des lea­deurs mon­diaux dans la logis­tique de trans­port auto­mo­bile. Il s’agit d’une filiale de la mul­ti­na­tio­nale Nip­pon Yusen Kai­sha – NYK Line, arma­teur qui fait lui-même par­tie du conglo­mé­rat Mitsubishi.
  5. Mou­ton O., « Alexan­der De Croo : “Les cinq à dix pro­chains hivers seront dif­fi­ciles”», Le Vif (en ligne), 22 aout 2022, consul­tée le 25 aout 2022.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).