Un plus un égal trois
Un mouvement qui questionne notre rapport à la réalité est né sur twitter. Mais, qui d’entre nous peut dire qu’il ne savait pas ? Qui n’a pas une amie, une sœur, une mère, une fille, une collègue, une cousine, une aimée… concernée par l’expérience de violence masculine ? Nous savions.
L’anodin
Documenter le réel est le geste le plus anodin qui soit. Un geste que nous commettons tou·te·s, diffusé, aujourd’hui, massivement. Cette diffusion générale dans sa forme actuelle, elle, est une nouveauté.
Me Too
Suggested by a friend : « If all the woman who have been sexually harassed or assaulted wrote “Me Too” as a status, we might give people a sense of the magnitude of the problem. »
Comme beaucoup d’entre nous, je n’ai pas lu le tiers des témoignages qui ont circulé sous le hashtag MeToo. C’était physiquement impossible. En quelques jours, des milliers de femmes, à travers le monde, ont répondu à l’invitation lancée par l’actrice Alyssa Milano dans le contexte de l’affaire Weinstein : « Toi aussi raconte en donnant le nom, les détails d’un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot ». Peu de réponses donnent des noms. Les autrices, le plus souvent anonymes, exposent sobrement, en quelques signes, des faits.
J’avais douze ans, il devait en avoir soixante. Il a soulevé mon teeshirt pour embrasser mon ventre. J’étais pétrifiée.
Patron d’agence de com. En déplacement. Change les billets d’avion pour mieux me coller, m’appelle la nuit dans ma chambre.
Je porte plainte pour harcèlement sexuel, dans le procès-verbal, l’officier de police écrit : « Il semble que Madame était régulièrement vêtue de manière provocante ce qui est contradiction avec l’état d’une personne qui souhaite éviter d’être victime de harcèlement sexuel ».
Un red chef, grande radio, petit couloir, m’attrapant par la gorge : « Un jour, je vais te baiser, que tu le veuilles ou non ».
Très vite, les faits rapportés bousculent les consignes d’Alyssa Milano. Ils dépassent le cadre du harcèlement et de la violence sexuelle au travail. Tout y est. La main aux fesses, le viol, les gestes déplacés, les mots insultants, l’intimidation, la menace, l’abus, les coups, l’humiliation quotidienne… L’expérience de la soumission sous toutes ses formes, partout, à tout âge, pour toutes les classes sociales. Ce désordre, englobé par le mot dièse qui précède le mot MeToo et ses déclinaisons, font la preuve de l’universalité du rapport entre féminin et masculin. Un rapport qui, jusque-là, était ensilencé. Qui d’entre nous peut dire qu’il n’a pas une amie, une sœur, une mère, une fille, une collègue, une cousine, une aimée… concernée ? Qui d’entre nous peut dire qu’il ne savait ? Nous savions. Mais, ce savoir, nous n’en faisions rien. Tout simplement parce que l’expérience de cette violence est doublée d’une autre violence qui déréalise systématiquement ces mondes sociaux vécus, violence tapie dans ces paroles qui mettent en doute, qui minimisent, qui nient ou tout simplement qui culpabilisent (Mais enfin fallait lui mettre une baffe à ton patron quand il t’a coincée dans l’ascenseur!)1.
L’effet vérité
Découvrir, tout à coup, ces tweets balancés dans l’espace public nous a bousculé·e·s… Un « bouleversement » permis, nous dit-on, par les nouvelles technologies. Cela ne va pas sans rappeler une légende qui entoure la naissance d’une technologie aujourd’hui centenaire, le cinéma. On raconte qu’en 1895, les premières projections de L’entrée du train en gare de la Ciotat des frères Lumière généraient des mouvements de panique : les spectateurs, persuadés qu’une locomotive fonçait sur eux, s’enfuyaient des salles de projection. Le film dure cinquante secondes. La caméra est placée face aux rails de façon à rendre spectaculaire l’entrée du train dans le champ. Les nuages de vapeur de la locomotive, la foule qui ne fait que rentrer et sortir du cadre accentuent ce sentiment de réalité. Sentiment à l’origine de la stupeur des spectateurs. L’effet de vérité créé, ici, par la nouveauté du langage cinématographique aurait provoqué chez les spectateurs des réactions émotionnelles irrationnelles. La nouveauté technologique aurait-elle le pouvoir de rendre opérante la réalité qu’elle représente ?
Doit-on lier nos réactions aux tweets, à leur nombre, à leur dimension virale ? Notre réponse est-elle liée à un effet vérité du langage twitter ? Je me souviens de la réaction d’un ami, un homme. Le 22 octobre, il écrit sur son mur Facebook : vu la variété des témoignages, cela veut dire que moi aussi, forcément, je fais partie de cette violence.
L’autorisation
Un mouvement qui questionne notre rapport à la réalité est né sur twitter. Du jour au lendemain, pratiquement. La forme de l’espace dans lequel s’est produit ce mouvement (twitter) n’est pas sans importance. De par le monde, en se posant devant leur clavier, les femmes savent que leur récit viendra s’ajouter à un ensemble. Il s’agit d’occuper un espace pour, comme le demande Alyssa Milano, faire que les gens ressentent l’immensité du problème. Leur nombre, et pas seulement leurs mots, compte. Chacune a conscience de créer, en dévoilant son expérience, une trace qui viendra s’ajouter à une autre trace. Le geste est réfléchi.
Cet espace n’est pas n’importe quel espace. Ce n’est ni un tribunal ni un lieu régi par les règles du journalisme. Twitter n’offre aucune protection aux victimes qui osent prendre la parole sur son réseau et aucune garantie quant aux contenus. Pour Twitter, il n’y a ni victimes ni bourreaux, que des usagers. Est-ce pour cela que les femmes ont donné si peu de noms ? Sandra Muller, la journaliste initiatrice du hashtag balance ton porc, a donné le nom d’Éric Brion, ancien directeur de la chaine de télévision Equidia. La majorité des autres porcs est restée anonyme. Les tweets, tout au plus, nous donnent des indices flous, la fonction de ces (gros) porcs.
Deux ans après la déferlante sur les réseaux sociaux, le mercredi 25 septembre 2019, la journaliste a été condamnée à Paris pour diffamation envers l’homme qu’elle avait accusé nommément de harcèlement. Elle a annoncé qu’elle ferait appel de cette décision. On peut supposer que nombre des anonymes auraient, comme Éric Brion, engagé des poursuites en justice si les femmes avaient donné leurs noms.
Les mots comptent
La parole des femmes, qui tentent de se libérer en dénonçant ce dont elles ont été victimes sans pouvoir livrer le nom de leur agresseur, ne va pas de soi. Elle doit être encouragée. C’est tout un cheminement de s’autoriser à prononcer des mots qui n’ont pas droit de cité. Tout un cheminement aussi, l’exposition. Elle entraine d’autres mots, des réactions, des regards qui prolongent et ravivent la violence dénoncée. Des stars, des femmes reconnues socialement ont dû faire le premier pas. Il faut s’imaginer la force qu’elles ont dû mobiliser pour se dévoiler, elles qui, de par leur métier, sont assignées à répondre au désir masculin. Leur prise de parole assertive, leur posture d’autorité, leur renommée a autorisé les autres, anonymes, à écrire : à moi aussi « cela » m’arrive, voici ce que j’ai vécu. Ça compte. Cette autorisation est loin d’être négligeable.
Il faut imaginer chaque femme, devant son écran, découvrant des mots qui résonnent avec son expérience. Il faut les imaginer décider de dire, elles aussi, en conscience : le roi est nu. Les imaginer choisissant des mots qui leur sont propres car les mots ont de l’importance. Sur Twitter, leur importance est plus que symbolique : il faut les compter, les choisir car l’expression « libre » est limitée à un nombre de signes. Imaginons-les décider du (gros) porc qu’elles vont balancer, écrire une première version, un brouillon où elles donnent tous les détails pour elles, se relire, écrire ensuite une première version publique, compter les mots, en effacer, recommencer, trouver le bon nombre de signes. Imaginons le moment où d’un clic, elles balancent dans l’espace public leurs récits de dominées. Aucun hasard dans leur geste. Combien de temps a‑t-il fallu à chaque femme entre le moment où elle a décidé d’agir et le moment où nous l’avons lue ? A‑t-elle tenu compte des récits des autres pour balancer le sien ? A‑t-elle choisi la répétition ou, au contraire, de casser le rythme ? S’est-elle sentie partie prenante d’un territoire commun ? A‑t-elle vu que ses quelques phrases composaient, avec les autres tweets, un récit choral ? Mystère. Chaque tweet, quoi qu’il en soit, a dessiné une trace. L’addition de ces traces, leur multiplication, leur multitude a créé du sens, révélé le visage d’un monde hiérarchisé où le féminin vit sous domination du masculin. L’ensemble constitue un territoire commun.
Le récit documentaire
C’est à Tarana Burke, militante féministe afro-américaine, que nous devons le hashtag MeToo. Elle le crée en 2006, sur son site internet. Face à une jeune femme victime de violences sexuelles, elle n’a pas réussi à dire « moi aussi », la laissant repartir seule avec son trauma. Avec ce hashtag, elle prône la compassion, la sonorité, l’écoute bienveillante afin de permettre à chacune de sortir de son statut de victime, de retrouver son autonomie et de pouvoir agir (empowerment).
Alyssa Milano, en reprenant le hashtag, a un but simple : faire ressentir l’immensité du problème en agrégeant l’un après l’autre des « moi aussi ». L’une et l’autre sont dans une logique d’action directe dans le sens où elles en appellent à un mouvement d’individus agissant par eux-mêmes pour changer une situation et établir ainsi un rapport de force. On peut imaginer que l’une et l’autre, en utilisant les réseaux aspiraient au mouvement ample que nous avons vécu. Mais ce que ni l’une ni l’autre n’avaient peut-être pas prévu, c’est que leur invitation allait faire naitre un récit documentaire. Pourtant, c’est ce qui a eu lieu.
Dans quel sens ?
Ce documentaire social se distingue du documentaire tout court et des actualités de la semaine par le point de vue qu’y défend nettement son auteur. Ce documentaire exige que l’on prenne position, car il met les points sur les i. S’il n’engage pas un artiste, il engage du moins un homme.2
Le hors-champ
Les tweets ne sont pas exhaustifs, ils ne disent pas tout de la violence du patriarcat. Ils en éclairent une partie, le harcèlement sexuel, laissant le reste hors champ. Ils ne contiennent aucun scoop. Sommes-nous surpris·e·s par les révélations des stars ? Non. Nous ne découvrons pas l’Amérique ou une face cachée de la lune. Ce qui nous surprend, c’est de trouver, en nombre, côte à côte, une main aux fesses, une insulte, un viol, un souvenir d’enfance, des mots désobligeants, une agression en rue, au travail, dans l’intime, etc.
Tout ce qui est noté devient notable. Nous relions des choses qui, jusque-là, étaient évaluées séparément, dévaluées (même) au cas par cas. La forme, en quelque sorte, permet l’émergence du fond.
La multitude, sa répétition, petit à petit, crée une intensité affective, donne à sentir tout comme peut le faire la durée d’un plan. Dans Jeanne Dilman, Chantal Ackerman fait éplucher des patates à Delphine Seyrig. La scène dure longtemps, très longtemps. Tellement longtemps que nous endurons ce que le geste cinématographique enveloppe, Delphine Seyrig est dépouillée de son statut de star, rendue à la quotidienneté. Cette sensation provoque quelque chose du registre du com-patir… En donnant à voir, à entendre, le geste donne à évaluer.
Ce « côte à côte », répété encore et encore, de la multiplicité des expériences de violences subies par les femmes porte la véritable information. Information qui révèle l’esprit d’une collectivité, sa culture. C’est ce qui fait récit. Le récit ne fait pas voir, il n’imite pas ; la passion qui peut nous enflammer à la lecture d’un roman n’est pas celle d’une « vision » (en fait, nous ne voyons rien), c’est celle du sens, c’est-à-dire d’un ordre supérieur de la relation qui possède, lui aussi, ses émotions, ses espoirs, ses menaces, ses triomphes…3
Le point de vue
C’est bien un point de vue engagé, situé, sur la société et ses rapports avec les individus et les choses qui s’exprime dans #MeToo. Pourtant, ce point de vue, nous ne pouvons l’attribuer à un·e auteur·trice. Aucun·e chef·fe d’orchestre à la tête de ce qui s’invente là. La non-maitrise, l’imprévisible sont peut-être même les conditions de l’invention. Une invention qui, comme tous les récits, obéit aux lois de la communication : des narratrices adressent un contenu à un public. Ces contenus font coexister plusieurs espaces-temps : chaque histoire singulière est un souvenir, les réponses traversent les frontières de la planète, le mouvement nait dans le milieu du cinéma et s’étend à tous les milieux touchant toutes les couches sociales. Cette coexistence résonne en nous. Elle nous donne à penser, fait surgir une tonne de questions. Qu’est-ce que je lis ? Est-ce du témoignage, du rapportage, de la délation ? Qui est-elle ? Qui est le bourreau ? Pourquoi ne donne-t-elle pas son nom ? Pourquoi donne-t-elle son nom ? Je ne lis aucun récit situé à la campagne… Où sont les Africaines, les femmes appartenant aux milieux très privilégiés de la très haute bourgeoisie ou celles de l’aristocratie fortunée ? Où sont les très précaires, les nomades ? Les prostituées témoignent-elles ? Peut-on mettre sur le même plan l’humiliation verbale et le viol ? Pourquoi le cadre professionnel vole-t-il en éclat ? Qu’est-ce que lire ces témoignages les uns à la suite des autres me raconte ? Qu’est-ce que cela dessine ? Etc.
Le choix posé par la multitude d’écrire à partir de la place qu’elle occupe dans la réalité dénoncée constitue un point de vue. Nous savons qui écrit, nous connaissons les yeux qui dévoilent ce réel. Nous voyons que leur nombre déborde (on parle de cinq-cent-mille réponses en quelques semaines), que la consigne a volé en éclat (elles ne donnent pas de noms, leurs récits s’ancrent dans la vie en général, et pas seulement dans le cadre professionnel), qu’elles répondent des quatre coins de la planète et qu’elles appartiennent à (presque) toutes les classes sociales. Parce que chacune de ces femmes a consenti, simplement, à dire quelque chose et à éveiller d’autres échos que les rots de ces messieurs dames, qui viennent au cinéma pour digérer4. #Metoo n’est pas un geste anodin, pas un geste que nous commettons tou·te·s diffusé, simplement, massivement. C’est un récit documentaire collectif.
Éveiller l’imaginaire
Parce que c’est un récit, #MeToo ne nous fait pas simplement prendre conscience de l’ampleur de la problématique du harcèlement sexuel. #Metoo révèle la raison cachée de cette violence, incarne la réalité de l’universalité de la domination masculine, crée du sens. C’est ce sens, cette réalité, que le débat amplifié par la presse tente de masquer.
Le propre d’un récit documentaire, c’est de désobéir au simple stockage d’informations, de données. C’est son intérêt, son enjeu. Le récit documentaire se situe là où 1 + 1 = 3. Un espace où la puissance de ce monde peut éclater.
Ce qui nous arrive depuis octobre 2017 est né de récits de vie diffusés grâce aux outils technologiques. Des récits non pris en compte jusqu’alors. Leur impact, aucune Cassandre ne l’aurait prédit. Il est profond parce que le point de vue qui s’est constitué interroge non seulement la société, mais aussi nos relations intimes. #Metoo nous appelle à imaginer un être-au-monde où il deviendra hasbeen.
Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la nécessité du récit documentaire, son sens : dans l’imaginaire qu’il éveille ?
- Dorlin E., « Manifeste d’autodéfense féministe », Magasine littéraire, février 2018.
- Vigo J., « Vers un cinéma social », texte prononcé au Vieux-Colombier, le 14 juin 1930, lors de la seconde projection du film À propos de Nice.
- Introduction à l’analyse structurale des récits. Roland Barthes.
- Vigo J., « Vers un cinéma social », texte prononcé au Vieux-Colombier, le 14 juin 1930, lors de la seconde projection du film À propos de Nice.
