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Un flic. Un journaliste a infiltré la police, de Valentin Gendrot

Numéro 3 – 2021 - journalisme Violences violences policières par Azzedine Hajji

mai 2021

Dans son ouvrage simplement intitulé Flic, le journaliste Valentin Gendrot narre son infiltration clandestine deux ans durant au sein de la police française. Le récit est accablant, voire glaçant par moments, en ce qui concerne certaines pratiques abusives et arbitraires dans la police. Mais il jette aussi une lumière crue sur les conditions déplorables d’exercice […]

Un livre

Dans son ouvrage simplement intitulé Flic1, le journaliste Valentin Gendrot narre son infiltration clandestine deux ans durant au sein de la police française. Le récit est accablant, voire glaçant par moments, en ce qui concerne certaines pratiques abusives et arbitraires dans la police. Mais il jette aussi une lumière crue sur les conditions déplorables d’exercice du métier. Sans apporter de véritables révélations sur son fonctionnement, l’ouvrage, rédigé à hauteur d’homme, contribue néanmoins à appuyer la nécessité d’une transformation radicale des pratiques. Il donne également du grain à moudre pour une réflexion plus large sur ce que devrait être une police démocratique dans une société plus juste.

Les pratiques abusives de la police que Valentin Gendrot nous livre dans le récit de son immersion sont loin de constituer des révélations fracassantes sur le sujet (voir, par exemple, les travaux de Sébastien Roché ou de Fabien Jobard). Un des intérêts de son ouvrage réside cependant dans son positionnement narratif construit autour d’un double point de vue original, celui d’un policier et d’un journaliste en train d’exercer simultanément ces deux métiers. Cette configuration lui permet de décrire la trame de certains dysfonctionnements (brutalités verbales et physiques, omniprésence de propos racistes et homophobes, manquements déontologiques de tous ordres, etc.) selon un point de vue original.

Parmi les faits relatés, celui qui fait le plus polémique — un incident impliquant des violences physiques envers un mineur — est un exemple édifiant en la matière. Lors d’un contrôle mené auprès d’un groupe d’adolescents à la suite de plaintes pour nuisance sonore, un collègue du journaliste infiltré, exaspéré par la perte de temps que représente ce type d’intervention leur fait la morale de manière peu amène. Lorsque l’un des gamins lui répond qu’ils n’ont « rien fait », la situation dérape. Le policier s’emporte, lui tapote la joue, et l’adolescent se sentant humilié le provoque à son tour (« je te prends en un contre un ») déclenchant l’escalade. Le policier lui assène alors un premier coup, mais le gamin continue de le provoquer verbalement. Le policier l’insulte ensuite et les coups se mettent à pleuvoir cette fois-ci, sans qu’aucun·e collègue, y compris le journaliste, ne tente vraiment de l’arrêter. Le jeune ne réplique pas, mais est tout de même embarqué dans la voiture de police pour être placé en garde à vue. Dans le véhicule, le déchainement de violence verbale et physique reprend avec une intensité encore plus terrifiante. La scène est décrite par le journaliste comme totalement surréaliste (« j’ai l’impression d’être en plein délire »). La suite est à l’avenant : un procès-verbal mensonger est rédigé, déformant les faits pour accabler l’adolescent ; pour sa part le policier violent porte plainte pour outrage et menaces. Quant au jeune, il dépose une plainte à son tour et une enquête interne est diligentée. Lors des auditions, les trois autres policier·ère·s présent·e·s, y compris Valentin Gendrot et la cheffe de bord, ont confirmé la version décrite dans le PV couvrant ainsi la bavure de leur collègue violent, et décrédibilisant le témoignage de l’adolescent. En interne, personne ne nie la réalité des faits — la cheffe de bord parle explicitement de « violences policières » comme un reproche adressé à son collègue qui ne s’est pas maitrisé —, mais personne n’envisage ne serait-ce qu’un moment de rompre le silence et de briser la solidarité.

Cet exemple de bavure policière est ici décrit selon une perspective inhabituelle : celui d’un acteur et témoin direct qui est lui-même policier. Cette position lui permet de décrire les évènements pendant qu’ils se déroulent, mais aussi avant et après. Mais occuper une telle position se paie au prix fort : celui d’avoir participé à un acte de violence particulièrement choquant et injuste, et d’avoir, de surcroit, couvert son auteur. Toute la limite de la démarche d’infiltration se trouve ici portée à son paroxysme : si le but avoué — que cette dénonciation de l’intérieur contribue à empêcher d’autres bavures de se produire — est légitime, le journaliste devra tout de même répondre de ses actes, y compris devant un tribunal le cas échéant. Une enquête judiciaire a d’ailleurs été rouverte concernant cette affaire à la suite de la parution du livre.

Un contexte de pénibilité aigüe au travail

L’ouvrage de Valentein Gendrot ne se contente cependant pas de décrire uniquement les dérives constatées lors de son immersion. Il brosse aussi un paysage particulièrement sombre des conditions d’exercice du métier. Les agents de police se voient, par exemple, contraints d’acheter eux-mêmes une partie de l’équipement de protection personnelle. Quant au reste du matériel, il est souvent vétuste, voire complètement hors d’usage. La précarité sociale est aussi présente, avec des salaires particulièrement faibles pour les agents en bas de l’échelle. Les prix exorbitants de l’immobilier parisien contraignent d’ailleurs certain·e·s à s’entasser à cinq dans des appartements d’à peine vingt mètres carrés. Les horaires coupés sont une autre source de stress et de fatigue. L’enchainement de missions absurdes mine également le moral des agents qui peuvent, par exemple, passer des heures à « sécuriser » des lieux où il ne se passe strictement rien. Mais quand les ordres viennent de la hiérarchie, la contestation est mal vue et, en pareil cas, « réfléchir revient à désobéir ». La perte de sens est d’autant plus prégnante que les policier·ère·s ont le sentiment que la justice sape leur travail de terrain en ne poursuivant pas systématiquement les personnes appréhendées. À cela s’ajoute enfin l’exposition quotidienne à la violence de la société, qu’ils ont pour mission de gérer et canaliser, quand les agents ne sont pas eux-mêmes exposés à la violence et à l’hostilité d’une partie de la population. Cette situation se traduit notamment par un malêtre particulièrement aigu et un taux de suicide élevé au sein de la police.

Ces difficultés sont accentuées par le manque de préparation de nombreux policier·ère·s. La formation suivie par le journaliste infiltré pour devenir adjoint de sécurité (ADS) n’a duré que trois mois par exemple (dont 1% à peine consacré à la déontologie). Au terme de celle-ci, il était pourtant habilité à opérer sur le terrain, de surcroit avec une arme de service. La situation était d’autant plus absurde que, ayant d’abord été affecté tout un temps au sein d’une infirmerie psychiatrique, il ne se souvenait plus du protocole d’utilisation de son arme de service. Avant son arrivée au commissariat où il a été transféré par la suite, un détour par un tutoriel sur Youtube a donc été nécessaire pour se remémorer les règles en vigueur…

Toutes ces difficultés ne sont pas sans conséquence sur l’attractivité des métiers de la police. Mais pour continuer à recruter malgré tout, l’institution semble se montrer moins regardante sur le profil des individus engagés. À l’école de police où il a été formé, Valentin Gendrot a ainsi rencontré de futurs policiers avec un passé délinquant relativement important ou ayant fréquenté des milieux liés à l’extrême droite. Comme le résume bien un camarade de formation du journaliste, les policiers seraient « des délinquants qui ont bien tourné ». Mal équipés, mal formés et mal sélectionnés, les agents, souvent livrés à eux-mêmes sur le terrain, se retrouvent donc en difficulté pour gérer les situations complexes auxquelles ils doivent faire face. C’est donc sur le tas, bon an mal an, qu’ils bricolent les pratiques qui leur permettront de survivre dans cet univers.

Face à autant d’adversité, on pourrait penser que la solidarité entre collègues et l’esprit de corps atténueraient les difficultés quotidiennes. Mais le témoignage de Valentin Gendrot invite à un regard plus nuancé sur la complexité des relations au sein de la police. Ainsi, l’accueil qui lui a été réservé lors de son affectation au commissariat a été glacial ; aucun·e collègue n’a daigné, par exemple, se présenter à lui. Plus troublant encore ont été certaines réactions à la suite du suicide d’un collègue du commissariat. Certes, ses collègues direct·e·s de sa brigade étaient bien entendu très affecté·e·s par sa mort, mais dans celle du journaliste infiltré, un collègue s’est montré à la fois agacé par la situation, craignant que les policier·ère·s ne passent pour des « cas sociaux », et réticent à l’idée de devoir puiser dans ses congés pour remplacer les collègues proches qui souhaitent assister aux funérailles.

Des dérives au caractère structurel

Si Flic est avant tout le témoignage brut d’une immersion au sein de la police, l’auteur esquisse également quelques amorces d’analyse intéressantes. C’est le cas notamment s’agissant d’expliquer la tendance, pour la hiérarchie de la police, à fermer les yeux sur les débordements et les entorses à la déontologie. Lorsque les conditions matérielles de travail qui sont offertes se révèlent à ce point dégradantes, il devient très difficile d’exiger de ses subordonnées le respect strict des règles. Incapable de leur offrir un cadre de travail approprié (la réponse du ministère à leur malêtre est assez risible : organiser des barbecues et autres activités conviviales), la hiérarchie se voit en quelque sorte contrainte de fermer les yeux sur les écarts et les abus pour maintenir une forme de paix sociale qui ne satisfait finalement personne.

L’évolution de l’état d’esprit du journaliste lui-même illustre de manière frappante les effets délétères que ce contexte induit sur les agents de police. Bien que la police représente un univers social fort éloigné du sien, il a constaté une intériorisation progressive de son environnement professionnel qui l’a rendu plus insensible et désabusé face à la violence de la société et celle de ses collègues. Même s’il ne l’analyse pas comme tel, on peut penser que le processus qu’il décrit est la conséquence d’un fort sentiment d’impuissance qui finit par induire au cours du temps résignation et perte d’empathie. Lui qui, le premier jour de son service au commissariat s’était montré fort préoccupé par le sort d’une femme venue se plaindre de violences conjugales, a fini par se montrer assez indifférent vers la fin de son immersion. Par ailleurs, lors de ses missions sur le terrain, il lui est aussi arrivé de se montrer peu zélé pour gagner la reconnaissance de ses collègues. Non pas que de telles initiatives aient été absolument nécessaires pour mener son immersion, mais parce que la forte pression du groupe finit par déteindre durablement sur les individus qui en font partie. Ainsi, ce que le cas singulier de Valentin Gendrot infiltrant la police française illustre de manière éclairante est la socialisation spécifique que les agents de police vivent, faite tout à la fois de contraintes contextuelles très fortes et de la constitution d’un entre-soi hermétique pour y faire face. Ce contexte délétère favorise non seulement la violence de certains agents à l’égard des usager·ère·s, mais les rend également moins sensibles à la détresse des citoyen·ne·s, un peu comme si la survie du groupe l’emportait sur le service rendu à la population. Un incident rapporté par le journaliste est particulièrement édifiant à cet égard : confronté à un homme harcelant des femmes dans une rue de Paris, les policiers qui l’ont interpelé se sont contentés de l’embarquer avant de le relâcher dans un autre arrondissement de la ville qui ne dépend pas de leur commissariat. Le problème a ainsi été déplacé hors de leur zone d’intervention, sans aucun égard envers les potentielles victimes susceptibles d’être importunées.

Des agents de police aux allures de justiciers expéditifs

Pourtant, on ne peut pas affirmer qu’aucune préoccupation morale de « justice » soit absente dans la police. Mais elle s’exprime souvent de manière très douteuse, comme l’illustrent plusieurs scènes décrites par le journaliste. Ainsi ce collègue qui, apprenant qu’un jeune gardé à vue qui vient d’arriver au commissariat a violemment dérobé le téléphone d’une maman, entre tout à coup dans une rage folle et se met à frapper violemment l’adolescent. À une autre occasion, c’est une personne interpelée pour viol qui se fait copieusement insulter pour son manque de respect envers les femmes, alors que le policier concerné s’adonne lui-même à du harcèlement sexuel envers une collègue. Ces exemples illustrent les représentations problématiques qui peuvent avoir cours au sein de la police quant à la nature de ses missions. L’action de l’institution judiciaire étant considérée comme déficiente, ce serait aux agents de police de prononcer et exécuter les sentences qu’ils jugent adéquates. Ainsi, les nombreuses violences commises en dehors de toute procédure se voient justifiées par la nécessité de « terroriser » les (potentiels) délinquants afin de prévenir leurs méfaits, puisque leur interpellation n’aboutit pas toujours à une condamnation judiciaire. C’est ce que montre la mésaventure d’une personne sans titre de séjour qui a commis un vol de piles et de colle dans un magasin. Vu le manque de gravité du délit, les policiers qui l’ont interpelée se doutaient que le procureur n’aurait pas entamé de poursuites. Le vivant comme une injustice, ils ont donc décidé de rendre justice par eux-mêmes en tabassant la personne dans la voiture de fonction avant de la relâcher un peu plus loin.

On pourrait certes argüer qu’il s’agit là de comportements déviants qui ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble de la police. Mais outre la récurrence des observations faites par le journaliste, on peut s’interroger sur certaines conceptions du métier largement partagées au sein de l’institution policière. Nombre d’agents rechignent ainsi aux missions quotidiennes (violences conjugales, conflit de voisinage, problèmes liés à des sans-abris ou des toxicomanes, etc.) dès lors qu’elles sont moins « excitantes » et s’accordent peu avec une image idéalisée de l’action policière. Tout se passe comme si le vrai travail policier, celui qui a du sens, consiste à mener des interpellations spectaculaires de truands, à prendre en chasse des bandits en fuite… ou à tabasser des manifestant·e·s comme le déclare un policier visionnant des images de répression à Hong Kong. Une illustration particulièrement frappante est relatée lorsqu’une patrouille est appelée pour le cambriolage d’une station-service. Un collègue du journaliste, tout excité à l’idée d’en découdre, espérait que les braqueurs soient armés… Mais pour finir, ils s’étaient enfuis avant l’arrivée de la patrouille. Par conséquent la question mérite d’être posée : cette vision fantasmée du rôle de la police, façon cowboy ou robocop, n’entre-t-elle pas en contradiction frontale avec celle qu’elle devrait revêtir dans une société démocratique ?

De la nécessité de penser les contours d’un service public démocratique de la police

De manière plus générale, et en poussant jusqu’au bout le témoignage très brut que nous offre Valentin Gendrot, il semble nécessaire de s’interroger sur les missions à assigner à la police en tant que service public dans un État démocratique et juste. Cette interrogation est loin d’être évidente, car elle interroge de manière sous-jacente la nécessité même du recours à la violence au sein d’une société démocratique et juste. Les réponses simplistes ou les seules dénonciations, qu’il s’agisse de proclamer la nécessité naturelle d’une police forte pour protéger la société, comme celles qui prônent sa disparition pure et simple nous semblent insatisfaisantes. Dans un cas, on peut, en effet, légitimement s’interroger quant à la focalisation sur certaines formes, socialement déterminées, de délinquance qui sont davantage stigmatisées que les autres. Une vision primaire de la sécurité a tendance à favoriser l’effacement de certaines infractions lorsque les victimes appartiennent à des groupes « dominants » : délits financiers, violences sexistes, discriminations raciales, etc. Un vol dans un magasin de nourriture devient ainsi un acte plus dangereux pour la société, et réprimandé bien plus férocement surtout, qu’une fraude fiscale pour éluder l’impôt.

D’un autre point de vue, se pose aussi la question de la manière de traiter les comportements de celles et ceux qui refusent de se plier aux normes que la société se donne. Quand la légitimité des règles est questionnable, il est certes plus facile de dénoncer les agissements d’une police qui renforce un ordre social inégalitaire. Mais quand les règles et les normes visent véritablement le bien commun, comment agir vis-à-vis de ceux et celles qui défendent leurs intérêts individuels au détriment de l’intérêt commun ? Face à la violence qu’il·elle·s exercent à l’encontre d’autrui et de la collectivité, le recours à la force est-il illégitime dans l’absolu ? On le voit, poser d’emblée la disparition de l’institution policière comme solution pour résoudre les dérives dont elle se rend coupable est susceptible de mener à une impasse. C’est pourquoi, pour notre part, il nous semble intéressant d’encourager le débat dans le sens d’une réflexion critique sur ce que devrait être la police en tant que service public démocratique et au service d’une société plus juste. Car, ce que l’ouvrage de Valentin Gendrot nous montre avec beaucoup de clarté, est que l’institution policière fonctionne à bien des égards sur un mode qui semble encore appartenir à une époque où la société n’avait pas encore entamé de processus de démocratisation. En France, ce débat est une urgence tant les révélations d’abus policiers ne cessent de se multiplier. Mais en Belgique aussi, les morts violentes de Mawda ou d’Adil (parmi tant d’autres) nous démontrent l’urgence d’opérer des changements qui se font attendre depuis trop longtemps.

  1. Gendrot V., Flic. Un journaliste a infiltré la police, éditions Goutte d’Or, Paris, 2020.

Azzedine Hajji


Auteur

est codirecteur de La Revue nouvelle, assistant-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles.