Une Constitution pour ouvrir une nouvelle ère
Le Chili va se doter d’une nouvelle Constitution. Il s’agit d’une grande victoire pour les acteurs du mouvement social d’octobre 2019. Cette Constitution remplacera celle adoptée pendant la dictature militaire qui avait gravé dans le marbre un modèle de société conservateur et néolibéral. Une assemblée constituante a été chargée de rédiger le nouveau texte qui devrait répondre aux demandes sociales exprimées par les Chiliens depuis de nombreuses années.
Si l’explosion sociale qui a secoué le Chili d’octobre 2019 à mars 2020 était hautement probable, sa magnitude a cependant eu quelque chose d’inédit. Bien plus que l’expression d’un simple malaise social, ce soulèvement avait pour ambition de forcer les autorités politiques à décadenasser la matrice sociopolitique néolibérale1 d’une transition démocratique qui n’est jamais parvenue à véritablement solder l’héritage de dix-sept ans de dictature militaire. Cette crise majeure qui a plongé le Chili dans une période de grande incertitude — renforcée par l’épidémie de coronavirus — aura finalement débouché sur la mise en place d’un processus constitutionnel en vue d’aboutir à la rédaction d’une nouvelle constitution qui sera approuvée ou rejetée par référendum en 2022.
Première étape de ce processus : l’élection les 15 et 16 mai des cent-cinquante-cinq membres de la convention chargés de rédiger cette nouvelle Constitution. Un scrutin couplé avec des élections locales dont les résultats préfigurent une recomposition du paysage politique, en rupture avec l’ordre institutionnel des trente dernières années.
Déroute de la droite
Concernant l’élection de l’assemblée constituante, le revers essuyé par la droite est inédit depuis le retour de la démocratie. Regroupés sous l’appellation « Chile Vamos », les représentants des secteurs les plus conservateurs de la société ont obtenu trente-sept sièges (23% des voix). Les élus représentant la « Concertación », cette grande majorité centriste formée au retour de la démocratie, au pouvoir de 1990 à 2010, n’obtiennent que vingt-cinq sièges (16,1% des voix). La liste qui regroupait le Parti communiste et le Frente Amplio, (nouvelle gauche issue des mouvements des années 2010) obtient vingt-huit élus constituants (18% des voix). Mais la vraie surprise provient des quarante-huit sièges (31% des voix) obtenus pour des candidats indépendants, dont vingt-sept sont inscrits sur la Lista del pueblo (« Liste du peuple »). Avec dix-sept sièges réservés aux peuples autochtones, la convention sera répartie de manière égale entre les hommes et les femmes (septante-huit et septante-sept, respectivement). L’âge moyen des membres de la convention est de quarante-cinq ans.
La nouvelle Constitution devant être adoptée à la majorité qualifiée des deux tiers, le score de la droite se situe donc très loin des cinquante-deux sièges espérés — et nécessaires — pour représenter une minorité de blocage. Ajoutons que la droite a également subi une défaite importante lors des élections municipales qui se sont tenues en même temps que l’élection de l’assemblée constituante et qu’elle n’a remporté qu’un seul des seize postes de gouverneur régional. Ces résultats catastrophiques, les pires qu’elle ait obtenus au cours des trente dernières années, réduisent ses chances de se maintenir au pouvoir lors des élections présidentielles de novembre prochain.
Le revers est d’autant plus douloureux que le projet politique cardinal des partis de droite depuis le retour de la démocratie en 1990 s’est structuré autour de la défense du modèle socioéconomique néolibéral mis en place par la junte militaire dès le début des années 1980. Cette défense du statuquo socioéconomique s’est épisodiquement relâchée pour autoriser quelques corrections au modèle, mais sa structure n’a jamais été menacée. La transition démocratique s’est pourtant organisée en consacrant une alliance forte entre un parti socialiste imprégné des idéaux de la social-démocratie européenne et une démocratie chrétienne défenderesse de la justice sociale, ce qui pouvait laisser présager une réorientation du modèle économique qui réduise un fossé en riches et pauvres, prégnant à la fin de la dictature.
Les débats intellectuels sont intenses quand il s’agit de dresser le bilan économique et politique de la « Concertación ». Certains insistent sur les avancées considérables réalisées en matière de modernisation du pays, de réduction drastique de la pauvreté et du maintien de la paix sociale dans un contexte de fragilité démocratique. D’autres voix, plus critiques, reprochent aux partis de centre gauche leur absence de volonté de réformer structurellement un modèle générateur d’inégalités, de n’avoir pas osé toucher aux privilèges des classes supérieures — au minimum à travers une réforme fiscale ambitieuse — ou d’avoir oublié les revendications des populations autochtones. Ces voix critiques estiment que les partis de la transition démocratique ont une dette importante envers l’ensemble de la société.
En tout état de cause, les partis socialiste et démocrate-chrétien au pouvoir pendant vingt-quatre ans (1990 – 2010, 2014 – 2018) ont composé avec le modèle socioéconomique néolibéral, estimant qu’il était tout simplement indépassable même si des corrections pouvaient y être apportées. Pour les gouvernements démocratiques (Aylwin, Frei, Lagos, Bachelet), il s’est donc agi essentiellement de valoriser la modernisation du pays tout en critiquant fermement les violations des droits de l’homme opérées pendant la dictature.
En 2005, le président Ricardo Lagos entama d’ailleurs un travail de réforme de la Constitution qui mit un terme à certains blocages conçus pour empêcher le bon fonctionnement démocratique des institutions : fin du maintien des sénateurs désignés par l’armée ou la Cour suprême et des sénateurs à vie, réduction du mandat présidentiel à quatre années, faculté donnée au président de la République de démettre les commandants en chef des armées, réforme du Conseil de sécurité nationale. Ricardo Lagos voulait de cette manière fermer le débat constitutionnel. C’est ainsi qu’il reconnut que le processus de transition était arrivé à son terme : « Nous disposons à présent d’une Constitution conforme à la tradition historique du pays et, plus important encore, d’une Constitution qui a été acceptée à l’unanimité par le Congrès national », déclara-t-il2. Mais même expurgée de ses dispositions non démocratiques, la Constitution adoptée par le régime militaire a continué d’être perçue comme illégitime par une partie importante de la société, qui ne tarda pas à faire entendre son malaise social. La première expression de celui-ci apparut en 2006, soutenue par une génération d’adolescents chiliens nés à la fin des années 1980 et au début des années 1990, quand le pays renouait avec la démocratie.
Cette jeunesse ne portait pas le poids des années de dictature de la génération de leurs parents et se sentait libre de contester les effets pervers du modèle socioéconomique en matière d’égalité et d’émancipation sociale. Cette nouvelle force sociale composée majoritairement de collégiens se mit en mouvement un an après la réforme constitutionnelle en réclamant une éducation gratuite et de qualité, en contestant de la sorte l’amaigrissement financier de l’éducation publique, au profit de l’enseignement privé encouragé par le modèle néolibéral3. Ce mouvement prit de l’ampleur et se consolida en 2011 avec l’élargissement des revendications en matière de démocratisation de l’enseignement au monde universitaire4.
Cette date marque le début de plusieurs vagues de contestation, de remise en question des piliers fondamentaux de l’ordre économique néolibéral : la privatisation de l’enseignement, de la santé et des retraites. À cela s’est ajoutée une préoccupation de plus en plus importante pour les enjeux environnementaux et, plus récemment, d’égalité hommes-femmes. C’est la structure sociale oligarchique et inégalitaire qui a tout simplement fini par user la société chilienne. Les partis politiques n’ont plus été en mesure d’apporter un récit ambitieux capable de répondre aux nombreuses attentes de la population et surtout des classes moyennes. Comme dans d’autres pays de la région, la représentativité politique est entrée en crise, ce qui s’est traduit par un haut taux d’abstention électorale. L’équilibre précaire qui structurait le Chili postpinochetiste vola en éclat le 18 octobre 2019.
Incertitudes et recomposition du paysage politique
Dans ces conditions, la rédaction d’une nouvelle Constitution offre une réelle possibilité de voir le Chili entrer dans une époque de transformation profonde, voire de rupture, reconnait le sociologue Manuel Antonio Garreton. Selon lui, « les résultats de l’élection des membres de l’assemblée constituante sont en fait la projection électorale du soulèvement social de 2019. Si on additionne les élus indépendants avec ceux se revendiquant de la gauche, il existe une énorme possibilité que le cahier de revendications du soulèvement social se retrouve dans le texte constitutionnel : état plurinational, protecteur, parité de genre dans toutes les instances politiques, décentralisation, nouveaux modèles économiques de développement5…»
Une interrogation concerne cependant l’attitude que va adopter la droite chilienne. Au sein des parties qui la compose, les défenseurs inconditionnels du pinochetisme sont affaiblis et les représentants conservateurs élus à l’assemblée constituante tiennent des discours finalement plus modérés quand il s’agit de défendre le modèle néolibéral. S’agit-il d’un effet de génération ? Ou d’une stratégie politique afin de pouvoir au minimum dialoguer et même forger des compromis avec les élus de centre gauche ? Il en va de même pour les détenteurs du « pouvoir économique », traditionnellement imprégnés d’un conservatisme dur. Leurs relais politiques au sein de l’assemblée constituante sont faibles. Ils vont donc devoir négocier s’ils veulent conserver certains privilèges. À moins qu’ils n’optent pour la stratégie du pire en favorisant, à coups de campagnes médiatiques, un climat délétère et déstabilisateur qui ruinerait toute chance de transformation sociale et plongerait le pays dans un chaos observable ailleurs dans la région.
Percée des indépendants
Les indépendants sont apparus comme une force émergente lors du scrutin. Ils dépassent le centre gauche en nombre de sièges et font jeu égal avec la coalition Frente Amplio-Parti communiste. En analysant les listes et les propositions des élus — pour la plupart inconnus du grand public —, on constate qu’ils défendent un discours transformateur, qu’ils sont favorables à un changement de la Constitution et qu’ils ne se situent pas à droite de l’échiquier politique.
« Nous sommes un mouvement citoyen autonome et indépendant qui s’est organisé pour permettre la participation de représentants du peuple sans partis politiques pour défendre les valeurs de la révolte à l’assemblée constituante », a expliqué l’un de ses représentants au journal espagnol El País. « Nous pensons que la crise qu’a atteint “l’institutionnalité” chilienne est due précisément au fait que le système de partis a été capturé par l’élite économique qui contrôle le Chili6. »
« On a considéré que les démocraties étaient installées après la fin des régimes dictatoriaux simplement parce qu’il y avait des élections à échéances régulières. Mais dans quelle mesure les élites au pouvoir ont-elles été représentatives des intérêts de la population ? », s’interroge dans Le Monde, le politologue Kevin Parthenay. « La démocratie n’a pas été vécue sur le plan social, à cause d’inégalités criantes. C’est maintenant que démarre vraiment le pacte social autour duquel le pays va s’organiser, et que va se faire sa démocratisation profonde7. » Une vision passablement optimiste, là où d’autres observateurs relèvent la polarisation inquiétante de la société et appellent à se départir des schémas traditionnels pour analyser ce que vit le Chili, tant l’incertitude reste importante8.
Il faudra mesurer comment « les valeurs de la révolte » portées par les candidats indépendants vont imprégner le futur texte constitutionnel. Comment la Constitution va pouvoir intégrer finalement les grands enjeux qui mobilisent la société depuis 2006 et régler ce que de nombreux Chiliens appellent « la dette sociale » des différents gouvernements en matière de pension, de santé, d’éducation, de gestion des ressources naturelles, de gouvernance et de reconnaissance du droit des populations autochtones. Et finalement comment les prochains gouvernements réaliseront l’ensemble de ces réformes tout en maintenant une paix sociale historiquement fragile en Amérique latine.
15 juin 2021
- Le concept de « matrice sociopolitique » est utilisé par Manuel Antonio Garretón pour comprendre les transformations des sociétés latino-américaines en surmontant la dichotomie entre la structure et les acteurs. Voir : Latin America in the 21st century. Toward a new sociopolitical matrix (coauteurs M. Cavarozzi, P. Cleaves, G. Gereffi, J. Hartlyn), The North South Center Press, 2003.
- Cité par Boisard St., « Chili 1977 – 2005 : pour une lecture historienne de la “longue transition à la démocratie de marché”», Les Cahiers de Framespa, 27 | 2018, mis en ligne le 1er juin 2018, consulté le 14 juin 2021.
- Alvear Atlagich F. et Rozas Carlos M. , « La révolution des Pingouins, symptôme d’une crise néolibérale », La Revue nouvelle, n°1 – 2, 2007.
- Reman Fr., « Chili ! Plus qu’un mouvement étudiant », La Revue nouvelle, n°11, 2011.
- Garretón, [« Estas elecciones han sido la proyección institucional del estallido en Chile»-> https://cutt.ly/
WnJacZK]. - Montes R., « Vuelco en Chile : los independientes controlarán el 64% de la convención constitucional ».
- Montoya A., « Au Chili, la recomposition du paysage politique ouvre une nouvelle ère », 1er juin 2021.
- Montes R., « Chile, crónica de un país fracturado », El País, 24 avril 2021.
