Transmettre : un effort sans cesse renouvelé
L’effort de la transmission Face à l’implacabilité de la mort, les humains ne cessent de transmettre. Ils font passer d’une génération à l’autre, et entre pairs, des idées, des valeurs, des pratiques, des souvenirs ou des ressentis qui contribuent à les prolonger par-delà leur nécessaire (et pathétique) finitude. Ils ne cessent de laisser des traces, miroir radieux […]
L’effort de la transmission
Face à l’implacabilité de la mort, les humains ne cessent de transmettre. Ils font passer d’une génération à l’autre, et entre pairs, des idées, des valeurs, des pratiques, des souvenirs ou des ressentis qui contribuent à les prolonger par-delà leur nécessaire (et pathétique) finitude. Ils ne cessent de laisser des traces, miroir radieux et glaçant de cette irréversible temporalité, peut-être encore davantage dans une époque où semble dominer l’éphémère (bien que nos données soient stockées pour l’éternité dans le nuage informatique). Pourtant, ce qui apparait comme un processus naturel requiert des efforts considérables. Depuis Homo Sapiens, la machinerie humaine, qui poursuit le travail de transmission existant dans le monde animal, est impressionnante. L’édifice du savoir repose sur une architecture colossale de passation et d’apprentissage[[Lahire, B. (2023), Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte. ]]. La tâche inter- et intragénérationnelle est titanesque.
Dans son dernier livre, le sociologue allemand Hartmut Rosa propose un récit phénoménologique enthousiaste de sa passion pour le heavy metal[[Rosa, H. (2024), No fear of the dark : Une sociologie du heavy metal (S. Zilberfarb, Trad.), Paris, La Découverte.]]. Il y montre comment l’accès à de telles expériences musicales exige un effort substantiel de la part des participants. S’immerger dans le métal est un « travail », écrit-il[[Ibid., p. 95.]]. Voilà une notion importante, celle d’effort, le soin mis dans une tâche, un ingrédient tout aussi indispensable pour transmettre quelque chose. Force est de constater que, depuis 80 ans, La Revue nouvelle est engagée dans un tel processus, celui d’« allumer le feu »[[Luhrmann, T. M. (2023), Le feu de la présence : Aviver les expériences de l’invisible (Collection Vues de l’esprit), Paris, Éditions du Seuil.]] de la transmission des savoirs.
Le désir du vrai
S’il y a bien un enjeu épistémique cardinal à La Revue nouvelle, c’est d’abord celui de faire parler les faits et d’offrir un espace d’écriture à celles et ceux qui les interprètent et les analysent. Or l’on ne peut qu’admirer l’effort que cela nécessite, plus encore aujourd’hui. Je suis, personnellement, troublé par le rejet (qui n’est pas neuf) des notions de vérité et d’objectivité, comme si ces notions étaient per se irrespectueuses, violentes, impériales, quand elles ne sont pas accusées d’être instrumentalisées et militantes. Rappeler que la quête du vrai, fragile, modeste et temporaire, puisse être motivée par des forces extrascientifiques dans un contexte historique singulier, comme la plupart des chercheurs le reconnaissent, est une chose. La diaboliser à des fins partisanes, ainsi que cela s’observe tant aux États-Unis[[Mooney, C. (2005), The Republican war on science. New york, Basic Books. ]], en est une autre. Les « antivérité » d’aujourd’hui mélangent tout à la fois, questions épistémologiques et problèmes sociaux et politiques[[Revault d’Allonnes, M. (2016), La faiblesse du vrai, Paris, PUF. ]]. L’on peut dénoncer les pratiques (situées et inégalitaires) de la production de la vérité sans se débarrasser, dans le même mouvement, de la soif d’un savoir objectif et de ses méthodes.
Faire mijoter un bouillon
En particulier, La Revue nouvelle est une arène de transmission pour le savoir exigeant des sciences humaines, qu’elles soient politiques, sociales, psychologiques, de l’éducation, historiques, linguistiques et j’en oublie. Ces dernières sont aujourd’hui menacées. Confrontées à la montée d’un capitalisme académique aux impératifs néolibéraux intenables, elles sont aussi attaquées par les défenseurs d’un nationalisme aux relents identitaires[[Lire, par exemple, l’analyse de Régis Meyran, 2022, Obsessions identitaires, Paris, Textuel. ]] qui, souvent, les réduisent à une apologie un peu poussiéreuse de la tolérance et du multiculturalisme. Qu’elles soient productrices d’une expertise inutile aux yeux de managers, voire dangereuse pour des politiciens (dès lors qu’il touche, notamment, aux minorités raciales et sexuelles[[Fassin, E. (2024), Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, Textuel. ]]), l’effort à venir est, dans tous les cas, cyclopéen. Il sera en effet celui d’une implacable rigueur savante, mais il s’agira également de poursuivre nos ardeurs à faire comprendre aux profanes ce qu’est la science, ses hésitations, sa modestie, ses nuances. Faire de la science n’est pas l’exercice désincarné d’imposition d’un pouvoir sur le réel. Elle représente surtout une quête épistémique collective, pétrie d’indétermination, de tâtonnements et de « capacités négatives »[[Phillips, A. (2009), Trois capacités négatives, Éditions de L’Olivier. ]].
Plus encore, ce que La Revue nouvelle propose, c’est une pensée qui s’élabore au croisement des domaines : scientifiques certes, mais aussi philosophiques et artistiques. Son désir de vrai se mijote dans un grand bouillon disciplinaire. Miam !
S’indigner
Alors qu’elle est brandie par certains pour en faire taire d’autres, la neutralité axiologique revendiquée par Max Weber n’a jamais prétendu nier que les scientifiques puissent avoir un « rapport aux valeurs »[[Weber, M. (2002), Le Savant et le Politique, Éditions 10 – 18.]]. Le chercheur ne parle jamais de nulle part, et les lieux de son énonciation, qu’il ne cesse de scruter avec réflexivité, peuvent aussi être ceux de l’indignation. À cet égard, La Revue nouvelle constitue un espace dialogique, sans affiliation politique, mais dont les intentions progressistes sont manifestes, suivant en cela la conviction bourdieusienne que « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire »[[Bourdieu, P. (Dir.), (1993), La misère du monde, Paris, Éditions du Seuil. Pp. 944. ]]. Sans doute, l’une de ses valeurs centrales est l’audace, au sens de cette parrêsia dont Foucault, même s’il a lui-même participé à déstabiliser la vérité savante (en nourrissant les arguments des antivérités), nous rappelle qu’elle est cette vérité qui « implique une certaine forme de courage »[[Foucault, M. (2009). Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France (1983 – 1984) (F. Gros, éd.), Paris, Seuil/Gallimard. pp. 13. ]].
Dans les pages de La Revue nouvelle, depuis des décennies, l’on discute des mécanismes qui contribuent au maintien des inégalités et des injustices en Belgique et ailleurs sur Terre. L’on débat de la place du religieux, des enjeux du néolibéralisme, de l’éducation, des migrations, de la démocratie, des nouvelles technologies, de la globalisation et du changement climatique. L’on analyse les stéréotypes racistes, sexistes et homophobes qui traversent nos sociétés. On s’indigne certes, mais avec la sérénité, la rigueur et le dialogisme qui devraient y présider.
Et puis, recevoir
Transmettre est une entreprise complexe dont on ne maitrise jamais l’aboutissement. D’ailleurs, où débute-t-elle et où prend-elle fin ? Ce sont là les aléas de la passation, un mécanisme quasi insaisissable. Ce que l’on sait pourtant, c’est que l’effort à transmettre ne suffit aucunement. Il faut des apprenants, ceux-là mêmes qui vont s’approprier ce savoir, à leur manière, activement. Eux, ce sont nos lecteurs. Ils sont indispensables pour que la chaine de la transmission puisse se déployer. Nous avons besoin d’eux, de leur intelligence et de leurs affects afin que des bribes de connaissance puissent perdurer.
Alors, merci à elles et à eux de permettre à La Revue nouvelle d’exister depuis 1945. Et merci aux autrices et aux auteurs qui animent le débat depuis le commencement.
