Trahir le discours pour lui être fidèle
La pratique de l’entretien est le classique des classiques des méthodes en sciences sociales et humaines et en journalisme. Pour autant, des conditions de recueil de la parole à la production d’un article, en passant par la retranscription, une série d’enjeux se posent qui restent souvent relégués à des discussions de manuels de méthodologie. En partant d’une pratique de recherche, cet article entend questionner la possibilité de rester fidèle au discours des témoins.
« Si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s’est passé, s’ils connaissaient tous les évènements présents et, à l’avance, les évènements futurs, le discours (logos) ne serait pas investi d’une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent ni la divination de l’avenir, il a toutes les facilités. » Au Ve siècle ACN, Gorgias, dans son Éloge d’Hélène, résume par cette formule ce qui fait la force du « logos », du discours construit, celui qui s’oppose aux grognements apparemment désordonnés des barbares (dont le nom vient d’ailleurs de l’onomatopée « bar bar », désignant le bruit qu’ils produisent). Bien sûr, Gorgias veut par là surtout théoriser l’effet du discours politique et philosophique (les deux étant difficilement dissociables à son époque), jetant les fondements d’une première théorie des fictions, c’est-à-dire des effets de légitimation d’un discours lui permettant d’acquérir une portée performative1.
Mais cet aphorisme a une portée bien plus large, qui vient interroger le discours « scientifique » ou « journalistique » et singulièrement, les enjeux dont celui-ci est porteur lorsqu’il prend sa source dans des témoignages et des entretiens. Le ou la chercheur·e, le ou la journaliste qui produit un article2, qu’iel passe par le globish scientifique ou par l’usage d’une autre langue souvent idiomatique (la langue scientifique ou la langue de la presse), détient sur ses lecteurs·trices, fussent-iels des collègues, une exclusivité d’accès aux sources. Les lecteurs·trices ne connaissent pas ce qui a été dit par les témoins, iels ont rarement la conscience du trajet biographique de celleux-ci, iels ne maitrisent pas l’inscription du moment de l’entretien dans son contexte… Ainsi, chercheur·e ou journaliste, parce qu’iel détient le monopole du discours « savant » dans l’écriture de son article et celui de l’accès au passé et au présent (voire au futur, car traditionnellement, on ne se vole pas les « terrains »), dispose d’un pouvoir gigantesque.
Le principe de Peter Parker veut que « with great power comes great responsibility ». Pourtant, malgré les apports non négligeables des théories queer et du point de vue ancré qui viennent questionner parfois avec virulence le pouvoir du « savant », les journalistes comme les chercheur·es persistent souvent à ignorer les implications du passage à l’écrit, de ce que ce passage fait au réel. Leur ambition est pourtant d’appréhender ne fût-ce que des bribes de ce réel (quand bien même celui-ci restera toujours inaccessible)3, voire d’en décrire des linéaments permettant une certaine analyse.
Pire encore, certain·es ne s’interrogent que très marginalement sur les conditions dans lesquelles iels recueillent le discours, sur sa coconstruction, en amont de la transcription. Habitué·es en fait à monter des scénarios dont iels prennent la réalisation pour « le réel », iels arrivent ce faisant d’autant plus facilement à retranscrire les entretiens que ces derniers ne sont que la réalisation de leur script. Ce qui autorise d’ailleurs la théâtralisation de la retranscription, passant par un recours intense aux didascalies et un effet « plus vrai que nature»… parfaitement fabriqué.
Recueillir la parole, ne pas (vraiment) dire
Une question qui se pose immédiatement lorsque l’on fait « du terrain », c’est la position que l’on y occupe soi-même. Or, réfléchir à cette question devient dans de nombreux cas une précaution de manuels… que l’on s’empresse de ne pas suivre lorsqu’on agit en « professionnel·le » aguerri·e.
Combien de chercheur·es sont-iels parti·es joyeusement aborder le terrain de la prostitution, interrogeant des femmes qui se prostituent, sans jamais se poser la question de ce qu’iels représentent pour ces femmes ? Un jour, l’une d’entre elles m’a dit : « L’autre, c’est toi. Pour moi, tu es un client potentiel ». Et qui dit client, dit langage marketing : les prostituées « vendent » leur activité, construisent leur image pour plaire aux clients. L’entretien prend alors le tour d’une séance de séduction à vocation commerciale qui s’éloigne complètement de la « validité écologique » qui permet au témoignage de prendre sens4.
Ce n’est que lorsque j’ai pris conscience de cette dynamique que j’ai pu la nommer, la discuter, avec les témoins. Ce n’est qu’alors que j’ai pu accéder à des discours relatant les détails de l’activité prostitutionnelle, de ce qu’elle peut être au quotidien5 : l’ennui de l’attente dans une vitrine, la bruine qui transperce les bas résille et le froid de la rue, l’écœurement causé par les odeurs corporelles, le fix qui permet de rester éveillée à 2 heures du matin… Des bribes de réel qui restent parfaitement inaccessibles aux chercheur·e·s trop pressé·e·s de rapporter les réponses immédiates à leur guide d’entretien.
Il ne suffit pas de « donner la parole » aux témoins, il faut se poser la question de ce qui nous autorise à la recueillir, de qui nous sommes pour être légitime dans cette démarche. Et cela implique pour moi une discussion avec les témoins, une forme de négociation explicite pour atteindre un accord autour des objectifs de l’entretien, dans le cadre de laquelle le·la chercheur·e doit renoncer à une posture « d’innocence » quant aux usages de ses travaux. Réfléchir avec les témoins des possibilités de récupération, des effets et des objectifs potentiels de leur témoignage comme de l’article qui l’exploite, n’est pas qu’un impératif déontologique, c’est une condition nécessaire pour que l’entretien aille (un peu) au-delà d’un « petit théâtre » des stéréotypes.
Il faut renoncer au mythe voulant que « tout peut être dit » dans un entretien. Il demeure toujours des choses parfaitement indicibles : comment « mettre en mots » la violence de la vie dans la rue ou la violence de l’enfermement dans ce dispositif concentrationnaire que l’on nomme « centre fermé » ? Selon moi, c’est tout simplement impossible6. La seule chose que l’on puisse construire, c’est finalement une image euphémisée, un récit qui, nécessairement, dé-réalisera l’expérience de cette violence. Et ce n’est pas ici une question de littératie des témoins, mais bien d’inaccessibilité de l’expérience brute : le discours est forcément une reconstruction qui met le traumatisme à distance. Et plus on se rapproche du vécu, plus les mots manquent tant il est marqué par des contradictions. Par exemple, il est impossible de désigner l’absence de visibilité et l’extrême visibilité qu’expérimentent simultanément les personnes qui se prostituent sur le trottoir d’un grand boulevard, elle a une dimension parfaitement absurde qui la rend impossible à transcrire. Pour contourner cet écueil, on use de formules qui finissent par devenir poétiques : « On me voit, mais on ne me regarde pas ». Or, la dimension poétique d’une telle formule obombre radicalement sa signification concrète. Elle ne fait « qu’évoquer » (et encore) l’expérience des regards des passants qui scrutent et se dérobent (et ma dernière reformulation ne dit toujours rien de la violence ressentie).
De l’impossibilité de dire la violence des dominations découle la nécessité de cesser de croire qu’il suffirait de « libérer la parole » pour se libérer des dominations. Précisément parce que la parole, à fortiori la plus éclairante, laisse toujours quelque chose dans l’ombre. Plus encore, cette impossibilité implique qu’il faut renoncer à trouver dans le discours seul les moyens d’une libération des dominations : je plaide ainsi pour que les chercheur·e·s renoncent à la théosophie du discours, en refusant de tenter d’y trouver ce qui ne peut évidemment pas y être, au profit d’une véritable praxis discursive, c’est-à-dire d’une démarche considérant l’élaboration du discours comme une pratique potentiellement instituante, permettant en elle-même d’ouvrir des possibilités de penser les résistances.
Retranscrire le témoignage et trahir la parole
Il est absolument fascinant que les manuels classiques de sciences sociales, en ce compris d’ailleurs les manuels d’entretien, ne laissent que peu de place à la question de la retranscription. Or, elle représente un énorme enjeu : il n’est pas de retranscription neutre et, partant, retranscrire le témoignage, c’est obligatoirement trahir la parole des témoins7.
Autorisons-nous d’emblée un exemple. C’est le même fragment d’entretien, mais nous en proposons ici deux versions différentes, réalisées par deux autrices différentes, chercheures toutes deux, mais l’une en communication et l’autre en psychologie8.
Version 1 :
« Je ne pense pas qu’il soit anodin…
Je dis ça comme ça…
Je ne pense pas anodin donc… de parler de sexualité quand on est une pute.
Je sais pas moi ce que c’est la sexualité. En fait j’en donne pas de définition.
Je peux quand même en parler parce que je vis… (rire) je veux dire…
Je connais la sexualité en pratique. (rire)»
Version 2 :
« Je ne pense pas anodin pour une pute de parler de la sexualité. Je ne sais pas ce qu’est la sexualité, je n’ai en fait pas de définition. Mais je peux m’autoriser à en parler, par mon vécu, par ma connaissance pratique de la sexualité. »
Les deux versions, qui sont presque des caricatures, témoignent évidemment de traditions de recherche fort opposées, l’une cherchant à retranscrire la parole la plus brute, l’autre à rendre intelligible le fond du propos. Il ne s’agit pas ici de prétendre que l’une est meilleure que l’autre, mais bien d’interroger les effets potentiels de ces deux versions, de ce qu’elles « font dire » au témoin et surtout, « font penser » aux lecteurs. Cette réflexion est en effet indispensable pour là encore quitter la posture d’innocence qui permet au/à la chercheur·e comme au/à la journaliste de ne jamais s’interroger sur la violence symbolique qu’iel met en œuvre par l’acte même de la transcription.
Si la première version permet d’appréhender toute une gamme d’émotions qui plaira surement aux tenant·e·s de l’écriture ethnographique, sa juxtaposition au texte savant (qui encadrera le discours dans l’article final) amène à marquer clairement la distance : il y a, d’une part, le·la chercheur·e qui n’est pas dans l’affect et, d’autre part, la témoin qui, elle, y est forcément. Or pour que le·la témoin exprime son émotion, c’est que nécessairement, au moment de l’entretien, le·la chercheur·e a adopté une posture empathique. Le·la chercheur·e était bien dans l’affect, ce n’est qu’au moment de la transcription et de l’écriture du commentaire qu’iel a adopté sa posture savante. Il y a là un artifice qui interroge la possibilité d’une recherche d’égalité entre chercheur·e et témoin, laquelle fait pourtant partie des prérequis pour installer la « validité écologique » de l’entretien…
La multiplication des retours à la ligne, des points de suspension, implique une forme poétique… Le témoignage se fait récit poignant par cette mise en forme stylistique. À contrario, le fait de répéter des termes sans ponctuer par de la typographie provoque l’impression d’un discours prononcé d’une traite, d’un souffle. Il renvoie à l’angoisse éventuelle de la témoin. Mais qui « auteurise » le·la chercheur·e, l’autorise à poser seul·e ces choix typographiques (en dehors d’une forme de hiérarchie sociale avec tout ce qu’elle charrie de violence symbolique)?
La seconde version renonce complètement à l’oralité. On perd, au passage, une partie de la « gouaille », du phrasé spécifique — et avec eux, l’impression de toucher au discours « tel qu’il est », à sa réalité. Toutefois, en structurant le texte de cette façon, le discours de la témoin prend une force impressionnante : son propos devient limpide, structuré. Mieux encore, la réflexivité de la témoin apparait clairement, bien plus que dans la première version. Or, finalement, c’est cette réflexivité, cet effort de positionnement dans un rapport à un objet, qui fait l’intérêt de cet extrait. Pour autant, encore une fois, qu’est-ce qui « auteurise » le·a chercheur·e, l’autorise à vider le témoignage des marques des émotions impliquées par cette démarche (en dehors de ses propres conventions qu’iel étend au discours des témoins)?
Je l’ai souligné, il n’y a pas de bonne manière de retranscrire. Toute retranscription est trahison et le temps passé à installer une relation la plus égalitaire possible lors de l’entretien ne doit pas nourrir d’illusions, il y aura un formatage à des codes imposés, inscrits dans les rapports de distinction et, ce faisant, il fera violence à la parole donnée.
Travailler la parole, en faire du discours
Dans ma pratique de recherche, j’ai pris l’habitude de négocier la retranscription, les choix de morceaux d’entretiens qui figurent dans mes articles et, souvent, le texte même de mes articles y compris les plus scientifiques. C’est une négociation, il faut le souligner, parfaitement inégalitaire : je maitrise souvent bien mieux les codes de l’écrit que mes témoins. Mais, simultanément, le fait d’être interrogé sur mes choix m’amène à devoir me justifier, à argumenter. Le fait de « rendre compte » auprès des témoins permet de clarifier assez efficacement ma propre posture et me force, encore une fois, au renoncement à l’innocence (lequel est difficile sinon impossible)… voire, parfois, à « trahir ma classe » en dévoilant ses codes.
La pratique de cette négociation m’a amené à organiser un atelier d’écriture collective autour de témoignages de prostituées, que j’ai voulu concevoir comme un « safe space » et où j’ai utilisé une méthode librement inspirée de la méthode d’analyse en groupe (MAG)9. Si ce projet a été abandonné en cours de route à la suite du durcissement de la répression policière visant les prostituées à Bruxelles, il m’a permis de confronter mes transcriptions aux témoins qui, grâce au dispositif de type « MAG », étaient particulièrement critiques. Ce qui m’a paru surtout notable, c’est la demande explicite que la présentation des témoignages tente de minimiser, le risque de contribuer à la disqualification intellectuelle qu’elles subissent fréquemment. « Parce que les gens pensent que si on fait pute, c’est qu’on est connes », comme le résumait l’une des témoins. Or, renforcer le stigmate de la « putain crétine », c’est contribuer directement à autoriser les violences qui leur sont faites : « Comme on est conne, on n’est qu’un corps, un corps sans cerveau. Un corps sans cerveau, ce n’est pas un humain, c’est une chose, une poupée. On peut lui faire ce qu’on veut. »
L’enjeu de la démarche de « négociation » autour de la retranscription, c’est en fait de « travailler » la parole pour en faire un discours, c’est-à-dire de tenir compte de ses effets dans un contexte donné. Il y a une part d’imprévisibilité de la chose, évidemment. Si ce n’est jamais une « réparation » de la trahison du discours (inévitablement un peu co-construit) lors de l’entretien, trahison intrinsèque à la transcription, c’est une manière d’en revenir à une fidélité au discours.
Mieux, cet « effort » amène aussi à une connaissance plus approfondie de l’objet même de la recherche : par là, il est possible d’en appréhender des dimensions plus politiques, notamment les enjeux symboliques qui sont portés par les témoins. En tant que telle, cette étape n’est absolument pas une simple question formelle.
Questions de m(éth)odes
En cette période de développement des logiques capitalistes de production d’articles scientifiques (qui alimentent les multinationales de l’édition scientifique et permettent la spéculation sur la valeur des diplômes universitaires), il est logique que les modes d’entretiens privilégiés soient, de manière croissante, plus directifs, plus contrôlés, avec l’exigence de transcriptions « brutes » facilement traitables par des logiciels d’analyse lexicale automatique. De la même manière, l’exigence de produire vite des contenus buzzant amène forcément à oublier toute pratique « de temps long » dans l’entretien journalistique. Il n’est pas anodin dans ce cadre que le questionnement sur le rapport entre méthodes d’entretiens et rapports de domination se fasse marginaliser. Pour autant, les enjeux de ce questionnement ne s’évanouissent pas parce qu’il n’est pas posé.
With great power comes great responsibility, mais pour prendre les responsabilités, encore faut-il comprendre que l’on prend ce pouvoir. Et le·la chercheur·e (comme le·la journaliste) pris·e dans les engrenages des rythmes effrénés de production est bien souvent aveuglé·e par ses deadlines et la pression qu’iel subit. De la sorte, puisque plus personne ne pense encore « le passé, le présent et le futur », le discours reproduit d’autant plus facilement les mécanismes de domination (sur les lecteur·trice·s, sur les témoins), voire les renforce. Il parait crucial, dès lors, de rouvrir des espaces pour réfléchir la trahison inexorable des témoignages dans la pratique de l’entretien et de l’écriture d’articles. Il y va de la possibilité de mener encore véritablement des travaux d’enquête et de recherche, de travailler sur, avec et dans les terrains.
- Cette réflexion se prolonge dans la théorie des fictions qui émerge des travaux de philosophie utilitariste du XIXe siècle. Jérémy Bentham en particulier mènera la chose bien plus loin, posant finalement la question d’une capacité proprement disciplinaire des fictions.
- On sait que cette production est désormais l’objectif sinon unique, à tout le moins primordial de tout·e chercheur·e qui souhaite rester dans la course académique.
- Comme le suggère Pablo Alonso Peña dans sa contribution au présent dossier.
- Cicourel A. V., « A personal, retrospective view of ecological validity », Text & Talk – An Interdisciplinary Journal of Language, Discourse Communication Studies, Volume 27, nos 5 – 6, p. 735 – 752.
- Il ne s’agit pas ici d’assimiler toutes les formes de prostitution, qui se distinguent fortement les unes des autres.
- Maes R., Dire l’horreur. De quelques ambigüités d’une démarche de chercheur en éducation populaire, CFS, décembre 2015.
- Mishler E. G., « Representing Discourse : The Rhetoric of Transcription », Journal of Narrative and Life History, Volume 1, n° 4, 1991, p. 255 – 280.
- Nous remercions les deux collègues qui ont accepté de se prêter au jeu.
- Van Campenhoudt L., Chaumont J.-M., Franssen A., La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, Dunod, 2005.
