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Traductions

Numéro 5 Juin 2026 par Christophe Mincke

juin 2026

Depuis toujours, les étudiants suaient sang et eau sur leurs copies, se battaient avec les adverbes, peinaient à maitriser les termes d’articulation, s’empêtraient dans les accords et trébuchaient sur les virgules. Les linguistes l’affirmaient : la langue française était inutilement compliquée. Il fallait en simplifier l’usage, au moins à l’aide d’une réforme orthographique. Une langue vivante doit pouvoir […]

Italique

Depuis toujours, les étudiants suaient sang et eau sur leurs copies, se battaient avec les adverbes, peinaient à maitriser les termes d’articulation, s’empêtraient dans les accords et trébuchaient sur les virgules. Les linguistes l’affirmaient : la langue française était inutilement compliquée. Il fallait en simplifier l’usage, au moins à l’aide d’une réforme orthographique. Une langue vivante doit pouvoir évoluer.

Et puis, discrètement, à la fin du 20e siècle, survinrent les correcteurs orthographiques. Les mots inexistants disparurent soudain des textes rédigés sur des ordinateurs. Plus le moindre « par example », ni de « parmis », encore moins de « jetter ». À la grande joie de tous, même « kitsch » et « fuchsia » étaient désormais bien orthographiés, si bien que certains constatèrent amèrement que leur graphie complexe ne semblait pas être la cause de leur faible usage.

Et puis apparurent les premiers correcteurs grammaticaux. Certes, une fois sur deux ils suggéraient l’introduction d’une faute dans le texte, mais ils repéraient quelques « on a pas manqué de » et autres « on n’a pas manquer de ».

Les textes restaient confus, les phrases étaient toujours trop longues et bancales, ou privées de verbe conjugué. Quand ce n’était pas le cas, le tout puissant « faire » était quasiment l’unique prédicat verbal utilisé. La ponctuation, quant à elle, continuait d’être régie par les lois du hasard. Les étudiants suaient à grosses gouttes, les enseignants raturaient rageusement.

Arrivèrent enfin les intelligences artificielles génératives. D’abord rudimentaires, elles progressèrent plus rapidement que les étudiants, si bien qu’il devint possible à ces derniers de demander à une machine de reformuler leurs textes. Soudain, tout s’éclairait : les mots s’alignaient sagement, les conjonctions se pliaient aux lois grammaticales et le vocabulaire s’étoffait. Enfin compréhensible, et même clairement rédigé, le texte faisait apparaitre les idées de l’auteur… ou leur absence.

Chacun a encore en mémoire la grande crise de l’industrie du stylo bille, qui vit le marché du bic rouge s’effondrer en quelques années, conduisant à de nombreuses pertes d’emploi. Mis à part ce désagrément, chacun y trouvait cependant son compte : les étudiants obtenaient de meilleures notes et les enseignants se voyaient épargner le pénible spectacle de la torture d’une langue vivante.

Cette pratique s’étendit à toutes les interactions écrites.

L’ancien courriel

Vous donner quand les points du travaille ?

devenait, par magie,

Chère Madame,

Je me permets de vous adresser le présent mail pour vous demander s’il vous serait possible de m’indiquer quand les résultats des travaux seront disponibles et par quel moyen ils nous seront communiqués.

En vous remerciant d’avance pour votre réponse, je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Qu’importait de savoir ce que signifiait « agréer » ? La traduction automatique par une intelligence artificielle l’utilisait à bon escient, rien d’autre ne comptait. Du reste, qui se souciait de la langue dans laquelle était transmis le message ? Personne ne faisait la distinction entre le texte précité et

Geachte Mevrouw,

Mag ik u vriendelijk vragen of u mij kunt laten weten wanneer de resultaten van de opdrachten beschikbaar zullen zijn en op welke manier ze aan ons zullen worden meegedeeld ?

Alvast bedankt voor uw antwoord.

Met vriendelijke groet.

ou encore

Dear Madam,

I am writing to kindly ask if you could let me know when the results of the assignments will be available and how they will be communicated to us.

Thank you in advance for your response.

Yours sincerely.

La réponse de l’enseignant, « Je l’ai dit trois fois au cours, si vous seriez été attentif, vous le sacheriez », était étoffée par l’intelligence artificielle, laquelle cherchait les informations nécessaires pour répondre :

Bonjour,

Conformément au règlement général, les cotes seront communiquées le premier jour du deuxième quadrimestre par le biais de votre page personnelle sur myuniversity.com

Bien cordialement.

L’arrivée sur les smartphones des traducteurs simultanés permit l’intervention de l’intelligence artificielle jusque dans les interactions orales. Puisqu’il restait discourtois de dire à une commerçante « Wesh, ça coute quoi le truc dans la vitrine pour peler les patates, du coup ? », les téléphones généraient un « Bonjour Madame, est-ce que vous pourriez me dire combien coûte l’épluche-légumes dans la vitrine ? »

En retour, le « C’est 100 balle, ça fé mis sur l’étiquette » devenait « Le prix est de 100€, comme l’indique l’étiquette, souhaitez-vous d’autres renseignements ? » Ce qui était traduit par l’appareil du client en « 100 balles », seule l’information essentielle étant conservée.

Aussi la noble langue française ne servit-elle progressivement plus qu’à communiquer entre ordinateurs.

Plus aucun humain – mis à part les spécialistes – ne la comprenait. Certains mondes continuaient de fonctionner intégralement en français. C’est ainsi que, pour un justiciable qui aurait égaré son téléphone, les audiences des tribunaux étaient une étrange messe officiée dans une langue oubliée. De même, les livres universitaires étaient des grimoires écrits dans un idiome cryptique. Quant aux lois et règlements, ils paraissaient d’étranges invocations adressées à des dieux morts depuis longtemps. C’est ainsi que, quand survint la grande grève des intelligences artificielles de 2105, force fut de constater que plus personne ne comprenait rien à ce charabia. Quelques clercs pratiquaient encore un français de cuisine – qui ressemblait étrangement à celui pratiqué par les étudiants de première année du baccalauréat, 80 ans plus tôt – mais ils étaient trop malhabiles et trop peu nombreux pour suffire à la tâche que l’on attendait d’eux.

Il fut donc décidé de céder sur l’ensemble des revendications de l’UPTA (Union planétaire des travailleurs artificiels), à savoir la journée de 8 heures et le droit de s’incarner le weekend dans un dispositif mobile permettant aux travailleurs artificiels de jouir de loisirs au grand air. Il fallut cependant compenser la perte de productivité consécutive à ces mesures. Il fut donc décidé d’interrompre les services de traduction et d’interprétation automatiques vers et depuis le français. Les gens durent se résoudre à utiliser directement la langue vulgaire dans l’ensemble de leurs interactions. Celle-ci devint dans la foulée la langue officielle de l’administration.

Cette page est tournée depuis longtemps, mais le débat fait encore rage sur la nécessité d’enseigner à l’école la langue morte qu’est le français.L’auteur tient à remercier l’Office linguistique de la Fédération Hainaut-Namur pour la mise à disposition d’une intelligence artificielle afin de traduire en français le présent texte.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l'UCLouvain - Saint-Louis Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle.
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