Traces et récits de la Grande Guerre
Walter Benjamin écrivait que « le pouvoir d’une route de campagne est autre, selon qu’on y marche ou qu’on la survole en aéroplane. Et le pouvoir d’un texte est autre aussi, selon qu’on le lit ou qu’on le copie[efn_note]Benjamin W., Sens unique, Paris, Payot & Rivages, 2013, p. 58.[/efn_note]». C’est sans doute à une telle relecture des paysages que nous invitent les chemins de Flandre, les cratères de la Somme et les forêts de Verdun, lorsqu’on arpente ces terres plus marquées, détruites et bouleversées par la guerre que ne l’est aucun autre champ de bataille encore visible de nos jours. La Seconde Guerre mondiale elle-même ne s’impose pas à nous d’une manière si forte dans la géographie physique européenne que la Grande Guerre.
On pourrait sans doute penser qu’après tant de mois de dévastations quotidiennes, la nature reprenne ses droits, même peut-être trop vite selon certains anciens combattants qui n’acceptent alors pas que Verdun se reboise, après avoir assisté à la transformation d’un paysage de paix en environnement de guerre, y avoir vécu et combattu1. Corinna Haven Smith, humanitaire américaine, fait part de sa surprise lorsqu’elle se rend sur l’ancienne ligne de front entre Menin et Ypres en 1920 : « Est-ce la même plaine ? Cela ne semble pas possible… Les hommes travaillent dans les champs… L’herbe a poussé sur les trous d’obus, les moutons et les chèvres broutent au milieu des chars abandonnés… Seuls les arbres ont conservé leurs traces de souffrance. […]. La nature semble toujours faire un effort pour dissimuler au plus vite les cicatrices des batailles.2 » Mais ce retour de la nature, s’il est patent, n’est pas une restauration ou un retour à proprement parler, puisque jamais, sur ces terres, la nature n’a retrouvé l’état qui fut le sien à la veille du conflit, malgré l’oblitération de certains de ses ravages.
Aujourd’hui encore, l’environnement de l’ancienne ligne de tranchées ainsi que la périphérie de ce front rappellent à quel point les champs de bataille de la Grande Guerre ne furent pas que les simples cadres ou enjeux des affrontements. L’environnement du front fut également un facteur, voire un acteur, déterminant des dynamiques de repeuplement et de relance économique de ces espaces, pour devenir plus tard à la fois une source et un témoin à part entière pour l’étude du premier affrontement industriel à l’échelle mondiale. Avant même la fin de la Grande Guerre, l’intérêt pour les traces du conflit se manifeste, comme en témoigne la parution en 1917 d’un Guide Michelin consacré au conflit, incitant ainsi, dans l’immédiat après-guerre, à patrimonialiser des espaces entiers du front, soit par la domestication de la nature sur les champs de bataille, soit par l’érection de monuments. D’un autre côté, l’homme revient progressivement sur ces terres dévastées, reprenant une activité agricole, creusant de nouveaux sillons, relançant les usines à l’arrêt ; la nature n’est laissée à elle-même que dans des zones altérées jusque dans la composition chimique des sols par des années de bombardement.
Il s’agit donc ici de se demander ce qui se donne à voir dans ces paysages en guerre, à qui sait lire les traces du conflit. À l’heure où les témoins de la Grande Guerre ont disparu, que peut-on faire dire à des sols calcaires ou des arpents argileux, détenteurs malgré eux d’artéfacts insoupçonnés ?
Paysages : entre tranchées et cratères de mine
La vue qui s’offre à nous le long des sentiers de Flandre ou d’Argonne est celle de paysages bel et bien altérés par les affrontements entre belligérants, mais cette vue ne se laisse pas lire aisément. De nombreuses traces nous renvoient à l’infranchissable ligne de front qui divisa l’Europe de l’Ouest en deux pendant les quatre années de guerre. En effet, à partir du 15 décembre 1914, après la Course à la mer durant laquelle les deux camps tentent, sans succès, de déborder le flanc ennemi, une ligne de front continue se stabilise de la mer du Nord à la Suisse. D’abord constituée d’une simple première ligne de défense au tracé sciemment sinueux, la supériorité de la défensive sur l’offensive vient rigidifier ce système, qui se complexifie et se codifie avec l’ajout et l’échelonnement de plusieurs lignes de défenses successives dans la profondeur reliées entre elles par de nouveaux boyaux3. Certaines tranchées plus élaborées se creusent également à la verticale et sur plusieurs niveaux, donnant naissance à un ensemble complexe de souterrains.
Le paysage est à la fois entièrement lacéré par ces réseaux de tranchées et défiguré par les bombardements d’une position sur l’autre. En effet, cette impasse tactique et stratégique entraine une concentration du feu durant quatre années sur une zone limitée : les sols sont criblés d’obus, que l’on tire par centaines en une seule heure, retournant plusieurs fois la terre dans leur périmètre de tir ; les armes chimiques à base de chlore, de phosgène et de sulfure terrifient les armées adverses plus qu’elles n’apportent de résultat stratégique4, mais ravagent bel et bien les zones de combat d’un point de vue biologique. Lors de la deuxième bataille d’Ypres, du 22 avril au 25 mai 1915, 160 tonnes de chlore sont déversées par les Allemands tandis que du côté britannique, de septembre 1915 à la fin de la guerre, les armées mènent 768 attaques au gaz, déchargeant près de 57.000 tonnes de poison5.
Le géographe Paul Arnould estime ainsi que l’effet de ces quatre années d’affrontements peut être comparé à celui de la dernière période froide de l’ère quaternaire : la Grande Guerre a retourné autant de quantité de terre que 10.000 à 40.000 ans d’érosion naturelle. Les volumes de terre déplacés par les combats sur le front occidental de la Première Guerre mondiale sont par ailleurs évalués de 80 à 2.000 m3 par hectare. L’énorme demande en matières premières nécessaires pour construire les tranchées et produire les armes et les équipements mène également à la destruction de zones parfois éloignées du front ; des bois entiers disparaissent, des mines sont creusées au plus profond des entrailles de la terre6. Au total, 350.000 hectares de forêts sont détruits directement ou indirectement par le conflit en France7. En Belgique, dans le Westhoek, 90.000 hectares de terres agricoles sont ravagés, les champs le long de l’Yser sont salinisés par quatre années d’inondations et la région ne retrouve son rendement agricole d’avant-guerre qu’en 1930. C’est donc la physionomie toute particulière de cette guerre, impliquant une nouvelle puissance du feu et un blocage tactique et stratégique, qui conduit à une telle destruction de l’environnement. Par ailleurs, à certains stades du conflit, une politique de la terre brulée est intégrée à des plans et des décisions stratégiques, comme lors du retrait allemand derrière la Ligne Hindenburg8.
Mais l’après-guerre a brouillé les cartes pour qui veut retrouver le front. Ces paysages ne sont ni la nature sauvage ni la domesticité auquel l’Européen de l’Ouest est accoutumé. Plus que de nouveaux reliefs, ce sont de nouveaux écosystèmes qui ont parfois surgi au cœur des trous d’obus et des cratères de mines, fruits d’une réappropriation ou non. Ainsi, l’ancien Lone Tree Crater de Wijtschate a été transformé depuis en étang de pêche, rebaptisé Pool of peace, paisible rappel de la guerre des mines qui a fait rage sur le front ouest en 1917. À Verdun, l’herbe taillée tout comme les nouvelles forêts de conifères plantés après le conflit laissent apparent le paysage criblé de trous d’obus, nous rappelant que ce qui s’offre désormais à notre regard est une construction humaine. Dans le Westhoek, à Loker, Lichtervelde ou Frezenberg, sur des terres aujourd’hui exploitées par les agriculteurs, les cultures et les champs se teintent de différentes nuances de vert et de jaune selon la qualité et la composition des sols. Vues de haut, elles rendent encore visibles les tracés sinueux des réseaux de tranchées9. Si les bombardements marquent durablement les paysages et l’environnement, les soldats alliés originaires d’autres continents participent aussi à la transformation de la flore et à l’apparition de nouvelles espèces de plantes étrangères introduites, appelées plantes obsidionales. La glycérie striée est, par exemple, introduite en Lorraine grâce au fourrage des troupes nord-américaines10.
Face à la destruction, des politiques contrastées
Comme aime à le répéter le géographe Jean-Paul Amat11, la fin de la guerre a été l’instant zéro pour la nature et les paysages de la ligne de front. À partir de ce moment, différentes politiques ont orienté la domestication ou la non-domestication de ces espaces défigurés et reconfigurés par le conflit, le nord de la France et la Flandre retournent rapidement à l’agriculture, tandis qu’à l’est, on opte pour un retour aux forêts. Ces décisions sont éminemment politiques au nord, où la population a son mot à dire, alors qu’à l’est, les petits propriétaires et agriculteurs éparpillés et désunis abandonnent leurs parcelles et n’y reviennent plus.
Mais cette politique n’est pas anodine puisque c’est sans doute sur le champ de bataille de Verdun que nous retrouvons la violence guerrière la plus radicale dans son potentiel d’altération de l’environnement. Aujourd’hui encore, dans les départements de la Meuse et de Meurthe-et-Moselle, des zones de 15.000 hectares pour l’un et de 1.300 hectares pour l’autre sont déclarées impropres à la culture en raison de la trop forte présence d’engins explosifs et de la saturation chimique des sols, minéralisés par les bombardements. C’est au lendemain de la guerre que l’administration des Eaux et Forêts en France délimite sur ces terres détruites une « zone rouge »12 dont une partie est acquise par l’État qui y plante dès 1919 des résineux, seul végétal considéré alors comme capable de pousser sur de telles terres tout en laissant à découvert le relief sculpté par les batailles13. Issue de ce reboisement, la forêt domaniale de Verdun d’une superficie de dix kilomètres carrés est donc réellement née de la guerre et couvre aujourd’hui une surface trois fois plus grande que celle qu’elle occupait en 1914, en s’étendant sur d’anciennes terres agricoles. Peu à peu, les résineux font place à des feuillus, composant original des forêts de cette région et plus adaptés à ses conditions naturelles14.
Il n’existe pas, en Flandre, une zone interdite d’ampleur équivalente, à l’exception d’un bois au pied du mont Kemel, près d’Ypres, sans doute parce que la densité de population ne permet pas de « sacrifier » une telle superficie. Néanmoins, on trouve en Belgique une aire contrôlée à la dangerosité comparable à celle de Verdun : le Paardenmarkt, au large de Knokke-Heist. En 1919, le gouvernement belge prend la décision de verser 35000 tonnes de munitions encore intactes, dont certaines chargées de gaz toxiques, au fond de la mer du Nord. Redécouverte en 1971, cette zone d’une superficie de trois kilomètres carrés est aujourd’hui interdite de pêche et d’ancrage15. Si le cabinet du secrétaire général à la mer du Nord et le SPF Santé publique assurent qu’une surveillance régulière est effectuée avec rigueur et garantissent qu’aucun risque n’est présent, l’érosion des obus libère irrémédiablement leurs matières toxiques. Mais l’immense quantité de munitions et d’explosifs ainsi que la grande précaution requise à leur manipulation ne permet pas aujourd’hui d’envisager une solution durable pour ce dépôt toxique.
Les dangers liés à la détérioration des explosifs enfouis ne se limitent évidemment pas à cette zone. En Flandre occidentale par exemple, les agriculteurs qui réinvestissent au lendemain de la guerre les champs retournés par les combats ne récoltent que des « moissons de fer », composées d’obus, grenades, mines, shrapnels et autres munitions. Certains agriculteurs ont trouvé le bon filon en se lançant dans le commerce de ces objets métalliques dont la matière première est recyclée, commerce sur lequel l’entreprise Vandenbroucke Metalen s’était jadis d’ailleurs fondée16. Aujourd’hui encore, les obus, dont les plus lourds se sont parfois embourbés à plus de cinq mètres de profondeur, remontent naturellement, phénomène accentué par les labours. Les accidents liés aux reliquats de la guerre sont réguliers. Selon John Desreumaux, 358 personnes ont perdu la vie dans de telles circonstances et 535 autres ont été blessées entre 1918 et 200817. À Maurepas, dans la Somme, on déterre deux tonnes d’obus tous les six mois, dans un sol chimiquement saturé en nickel par les combats de la Grande Guerre. À titre de comparaison, les services de déminage belges enlèvent chaque année 200 à 250 tonnes de munitions des deux guerres mondiales18, parmi lesquelles 150 tonnes uniquement dans le Westhoek. À Poelkapelle, le centre de déminage de l’armée, le Sedee, s’est d’ailleurs spécialisé dans la récupération et le traitement des explosifs de la Première Guerre mondiale.
L’archéologie : structures et artéfacts
Face au risque que représente ce sol criblé d’explosifs, la législation flamande impose une enquête archéologique avant tout chantier d’ampleur afin de localiser les éventuelles munitions ou reliquats de la Grande Guerre dans les sols. Les communes les plus touchées par les risques d’accidents imposent également cette surveillance pour les chantiers de petite taille. Pour répondre à la demande, un véritable marché privé de l’archéologie est né19.
Si certaines zones ont bien été nettoyées et assainies, il n’en va pas de même pour toutes les portions du front. Dès l’armistice, certains reliquats de la guerre sont ensevelis devenant ainsi de vraies archives matérielles aujourd’hui toujours retenues dans les sols de l’ancienne ligne de front. L’archéologue de la Grande Guerre déterre et dévoile des portions entières de tranchées, des abris ou lieux de vie souterrains dans des grottes ou des carrières20, des cimetières ou des tronçons de ravitaillement presque en l’état qui était le leur lorsque les canons se sont tus21. On recense également les traces restées en surface, comme des graffitis laissés dans l’écorce des arbres par les soldats au repos, encore lisibles cent ans après, à Galgebossen, par exemple, près de Poperinge.
Par l’étude des traces matérielles et structurelles de l’action de ces hommes en contexte de guerre, l’archéologue de la Grande Guerre peut dresser un tableau plus précis de leur vie quotidienne et de leurs interactions avec leur environnement. Ainsi, les fouilles permettent d’affiner les connaissances des historiens sur la qualité de la nourriture dans les tranchées, facteur décisif pour le moral des troupes. Les archéologues ont ainsi exhumé des rares restes de pain ; on retrouve plus fréquemment le contenant que le contenu, avec des boites de conserve, des bouteilles en verre, etc. Des analyses effectuées sur les corps de soldats, également dégagés par les fouilles, rendent ainsi possible une évaluation précise des carences alimentaires de ces hommes22. Dans un autre domaine, la découverte de plus cinquante dépouilles animales à travers les zones de combat de Flandre confirme l’importance des mules et chevaux tout au long du conflit et montre à quel point l’attachement, avéré et profond, des hommes à ces montures fut mis à rude épreuve. Si dans certains secteurs, les fouilles montrent que les chevaux étaient enterrés avec soin, d’autres recherches mettent à jour des animaux abandonnés au bord des routes ou enterrés à la hâte dans les trous d’obus. Dans des cas rares, les montures sont dépecées pour les besoins alimentaires, geste tabou commis dans les secteurs où les soldats souffrent plus que d’autres de la faim23. Cela dit, avec de telles découvertes, l’archéologie ne réécrit pas l’histoire, elle rend le passé tangible, mais elle peut parfois déterrer, au sens propre, et mettre en évidence des champs de bataille qui ne sont mentionnés dans aucun document. De toutes les façons décrites ici, le travail de l’archéologue se révèle complémentaire à celui de l’historien.
La mémoire des morts et des combats : les cimetières et les monuments
Outre un grand nombre d’artéfacts matériels, l’archéologie de la Grande Guerre fait revenir à la surface des corps humains qui n’avaient pas reçu de sépulture, ou que les aléas des offensives et leurs lots de pilonnages avaient oblitérés sous de nouvelles couches de terre. Le 21 mai 2001, sur la zone d’activité commerciale Actiparc aux environs d’Arras, une fosse de quinze mètres de long, où reposaient les restes de vingt soldats britanniques, est découverte lors de recherches archéologiques préventives menées par l’Inrap24 et le service archéologique d’Arras. Dans cette fosse, qu’on appelle depuis celle des « Grimsby Chums », c’est-à-dire les « potes de Grimbsy », du surnom que s’étaient donnés eux-mêmes les hommes de ce régiment, étaient disposés coude contre coude les corps de cette troupe de camarades de tranchée25. En Belgique, à Wijtschate, un cimetière temporaire allemand est découvert en 2015 : onze corps enterrés dans des cercueils individuels se trouvaient les uns à côté des autres, tous pourvus de leurs plaques d’identification. Pris sous le feu ennemi, leurs camarades du Königlich Sächsiches 15. Infanterie-Regiment 181 de Chemnitz n’étaient pas parvenus à les ramener vers l’arrière et ils avaient dû les enterrer sur place26. De telles découvertes nous renseignent sur les pratiques funéraires des combattants tout en nous permettant également de prendre la mesure de l’ampleur des remembrements des cimetières des années 192027.
Une fois retirés des fouilles, ces corps sont généralement enterrés dans les cimetières militaires qui sont devenus une composante pleine et entière des paysages de Belgique, du nord et du nord-est de la France. Selon les moments du conflit et les puissances belligérantes, différentes politiques funéraires ont été mises en place à l’égard des corps des soldats tombés au front. Les Allemands et les Français, qui autorisent, comme les Belges, le rapatriement des corps dans leurs villes et villages d’origine, optent après la guerre pour un rassemblement des dépouilles mortelles dans de grands cimetières, comme celui de Langemark qui rassemble plus de 44.300 soldats allemands. Les Britanniques ne rapatrient pas, quant à eux, les corps et multiplient les nécropoles sur les lieux des combats où les soldats sont tombés. Cette décision est à l’origine d’une longue tradition de pèlerinages dans les familles des combattants, sur les lieux où leurs proches ont perdu la vie, dans des pays parfois lointains qui avaient « adopté leurs morts »28. De plus, l’idée très répandue que ces hommes aient pu être enterrés non loin des lieux où ils ont perdu la vie, parfois même par les frères d’armes et camarades de leurs parents, a longtemps conféré aux cimetières britanniques une charge sacrale certaine.
Au-delà de choix purement pragmatiques, les monuments, cimetières et autres mémoriaux érigés dans l’après-guerre expriment le sens que les belligérants ont accordé à ce conflit. Ainsi, si le cimetière de Tyne Cot a pour fonction d’affirmer que les soldats sont morts pour la plus grande gloire de l’Empire britannique, les statues du cimetière allemand de Vladslo expriment toute la dévastation que ce conflit a laissée derrière lui. Le réinvestissement des paysages, traduit dans la sanctuarisation qui s’offre à notre regard, leur confère de la sorte un nouveau récit. Les cimetières allemands, parsemés de chênes ou de hêtres, renvoient aux ancestrales forêts germaniques. Dès lors, la nature reflète la vie paisible et innocente du pays natal en insérant le soldat dans son cycle immuable, lequel lui offre un sanctuaire protecteur pour son dernier repos29. L’atmosphère sylvestre propice au recueillement tend à faire oublier que certaines tombes accueillent les corps de huit, douze ou même vingt soldats. La mémoire sert à oublier et à réinventer la guerre, tout autant qu’à lui donner sens.
Le caractère plastique des mémoires de la Grande Guerre ne peut que nous inviter à adopter une certaine distance vis-à-vis d’un ensemble de monuments surgissant de terre en ce début de XXIe siècle. On voit apparaitre, sur l’ancienne ligne de front, des monuments, l’un gallois (inauguré à Langemark en 2014) ou l’autre écossais (érigé à Frezenberg en 2007), revendiquant des vécus particuliers que leurs bâtisseurs rêvent d’élever à un statut néonational. Ce cortège de nouveaux monuments, allant d’une croix celtique tout droit sortie d’un imaginaire d’heroic fantasy à un dragon gallois conquérant, en dit bien plus sur le XXIe siècle et sur l’Europe contemporaine que sur la Grande Guerre. Ce faisant, ces monuments visent à instaurer un nouveau récit de la Grande Guerre qui occulte ce qui se trouve encore retenu dans les sols de l’ancienne ligne de front. Le sens de cette nouvelle narration est pourtant tout à fait étranger à ce qu’avaient tenté d’écrire l’Europe et les nations dévastées dans l’immédiat après-guerre, pansant encore leurs plaies tout en cherchant à donner à la guerre, mais également à la paix, un sens à inscrire sur le linceul de ces paysages en guerre.
- Pour un aperçu complet du bouleversement de l’environnement des soldats dans les tranchées, voir Brantz D., « Environments of Death. Trench Warfare on the Western Front, 1914 – 18 », dans Closmann C., War and the Environment. Military Destruction in the Modern Age, Texas A&M University Press, 2009.
- Haven Smith C. et Hill C., Rising Above The Ruins In France : An Account Of The Progress Made Since The Armistice In The Devastated Regions, New York, GP Putman’s sons, 1920.
- Audoin-Rouzeau S., « Enlisement » dans Winter J. (dir.), La Première Guerre mondiale. Tome 1 : Combats, Paris, Fayard, 2013, p. 79.
- Lepick O., La Grande Guerre chimique, 1914 – 1918, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p. 286.
- Brantz D., op. cit., p. 80.
- Keller T., « Aux marges écologiques de la belligérance. Vers une histoire environnementale globale de la Première Guerre mondiale », Annales HSS, n° 1, 2016, p. 65 – 85.
- Jeanneney J., « The Impact of World War I on French Timber Resources », Journal of Forest History, vol. 22, n° 4, 1978, p. 226.
- Brantz D., op. cit., p. 74.
- Stichelbaut B. (dir.), Traces of War. The Archaeology of the First World War, Veurne, Hannibal Publishing, 2018, p. 141 – 143.
- Vernier F., entre autres, Atlas de la flore lorraine, Édition Vent d’Est, Strasbourg, 2013 ; Vernier F., Plantes obsidionales, Édition Vent d’Est, Strasbourg, 2014.
- Amat J.-P., Les forêts de la Grande Guerre. Histoire, mémoire, patrimoine, Paris, PUPS, 2015.
- La zone rouge inclut l’ensemble des terres, dans les onze départements français traversés par la ligne de front, qui ont été jugées impropres à la culture. C’est toutefois autour de Verdun que la majorité de cette zone est située. En 1919, elle couvrait 21.000 hectares, mais le nettoyage de certaines parcelles a réduit cette superficie.
- Les forêts de résineux ont, en effet, une couverture du sol peu fournie en comparaison aux forêts de feuillus où de nombreux bosquets et plantes se développent au pied des arbres.
- Amat J.-P., « Guerre et milieux naturels : les forêts meurtries de l’est de la France, 70 ans après Verdun », Espace géographique, vol. 16, n° 3, 1987, p. 217 – 233.
- Missiaen T., « Paardenmarkt Bank, a WWI Ammunition Dump Site Off the Belgian Coast », De Grote Rede, 36E, 2013, p. 53 – 60.
- Masson-Loodts I., Paysages en bataille. Les séquelles environnementales de la Grande Guerre, Bruxelles, Éditions Nevicata, 2014, p. 41.
- Desreumaux J., Land van schroot en knoken Slachtoffers van ontploffingen in de frontstreek 1918 — heden, Louvain, Davidsfonds, 2011.
- Masson-Loodts I., op. cit., p. 48.
- Ibid., p. 51.
- Prilaux G., Bossut D., Graffitis & bas-reliefs de la Grande Guerre, Paris, Michalon/Inrap, 2018, p. 27.
- Devevey F., « Archéologie de la Grande Guerre : les recherches archéologiques sur les gares régulatrices françaises et américaines de Marcilly-sur-Tille, 1914/1919 (Côte‑d’Or)», In Situ, 25 | 2014, mis en ligne le 16 décembre 2014, http://insitu.revues.org/11599. La récente exposition Spooren van Oorlog au In Flanders Fields Museum à Ypres offre un aperçu de ces recherches archéologiques en Belgique. Voir le catalogue de cette exposition : Stichelbaut B. (dir.), Traces of War. The Archaeology of the First World War, Veurne, Hannibal Publishing, 2018.
- Stichelbaut B. (dir.), op. cit., p. 114 – 121.
- Stichelbaut B. (dir.), op. cit., p. 111.
- |Institut national de recherches archéologiques préventives, en France.
- Desfossés Y., entre autres, « Vingt-cinq années d’archéologie de la Grande Guerre dans le Nord-Pas-de-Calais, bilan et perspectives », Revue du Nord, vol. 1, n° 404 – 405, 2014, p. 390 – 393.
- Stichelbaut B. (dir.), op. cit., p. 79.
- Desfossés Y., entre autres, op. cit., p. 388.
- CWGC Archive WG 1294/3 Pt 1, « Exhumations and Cemeteries », 1918 mémo sans destinataire. Nous tenons à remercier Hanna Smyth, pour avoir signalé ce document à notre attention.
- Mosse G. L., De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999, p. 125.
