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Touche pas à ma vitesse de pointe

Numéro 1 - 2020 par Anathème

janvier 2020

Les Pays Bas viennent de l’annoncer : la vitesse maxi­male sur les auto­routes va être rame­née à 100 km/h. L’accord du gou­ver­ne­ment bruxel­lois, de son côté, pré­voit de faire de notre capi­tale une immense « zone 30 ». Le pro­jet d’interdire les SUV en ville est de plus en plus sou­vent évo­qué… Tout cela nous ren­voie aux heures les plus […]

Billet d’humeur

Les Pays Bas viennent de l’annoncer : la vitesse maxi­male sur les auto­routes va être rame­née à 100 km/h. L’accord du gou­ver­ne­ment bruxel­lois, de son côté, pré­voit de faire de notre capi­tale une immense « zone 30 ». Le pro­jet d’interdire les SUV en ville est de plus en plus sou­vent évo­qué… Tout cela nous ren­voie aux heures les plus sombres de l’histoire, quand nos grands-parents, acqué­reurs de leur pre­mière Jaguar, avaient fait les frais du pre­mier choc pétro­lier et vu leur vitesse maxi­male sur auto­route limi­tée à 120 km/h. Errant comme des âmes en peine, se trai­nant sur le che­min de la mer, ils fai­saient jeu égal avec les Sim­ca 1100 et les Renault 5 dont ils avaient tant cher­ché à se démarquer.

L’objectif de ces res­tric­tions de la liber­té auto­mo­bile est de réduire dans un même temps les émis­sions de gaz à effet de serre et le nombre de morts sur la route. On peut bien enten­du dif­fi­ci­le­ment contes­ter le fait que tant la mor­ta­li­té sur la route que la pol­lu­tion due au tra­fic dimi­nuent avec la vitesse des véhi­cules. Mais, jus­te­ment, là n’est pas la ques­tion. En effet, ce n’est un mys­tère pour per­sonne que notre mode de vie fait des vic­times et que, mieux on se porte, plus on fait de vic­times. Délo­ca­li­ser des entre­prises vers des pays peu regar­dants sur les condi­tions de tra­vail, par­tir en vacances en avion quand bon nous semble, consom­mer viande et pro­duits exo­tiques, chauf­fer notre pis­cine pri­vée ou témoi­gner de notre vie pas­sion­nante sur les réseaux sociaux, tout cela coute, pol­lue et tue. Il est vrai que, le plus sou­vent, les vic­times sont socia­le­ment et géo­gra­phi­que­ment éloi­gnées, ce qui nous épargne d’éventuels cas de conscience au moment d’acquérir une ber­line de luxe.

Quoi qu’il en soit, on aurait tort de consi­dé­rer ces héca­tombes comme inad­mis­sibles et de s’employer à y mettre fin. Car le cout en serait consi­dé­rable : il y va de notre mode de vie, de nos droits fon­da­men­taux, de notre bon­heur de consom­ma­teurs, de nos pri­vi­lèges, dure­ment acquis à la sueur du front du pro­lé­ta­riat. Il faut donc se gar­der de prendre la chose à la légère et d’adopter des mesures par trop radi­cales et précipitées.

En outre, il faut le recon­naitre, nous qui sommes en charge de la des­ti­née du monde, qui créons les richesses ruis­se­lant ensuite d’abondance sur les misé­reux, qui nous char­geons du sale bou­lot consis­tant à mettre la pla­nète en coupe réglée au béné­fice de la crois­sance, qui créons les besoins à venir, qui ima­gi­nons les richesses de demain, qui fédé­rons autour de nos ini­tia­tives des hordes de sui­veurs, nous qui sommes le moteur des socié­tés humaines sommes bien peu remer­ciés pour notre dévouement.

Nous nous sommes, certes, habi­tués aux laz­zis des syn­di­ca­listes, aux cra­chats des zadistes et aux insultes des com­mu­nistes. On ne peut pas plaire à tout le monde et notre intime convic­tion d’être des justes, ain­si que la fré­quen­ta­tion exclu­sive de nos sem­blables, nous per­mettent de consi­dé­rer ces bas­sesses avec déta­che­ment. Nous ne sommes pas recon­nus à notre juste valeur ? On ne nous témoigne pas un res­pect à la hau­teur de nos mérites ? Nous sommes des sau­veurs igno­rés, mépri­sés ? Soit. Qu’il nous soit à tout le moins per­mis de nous payer sur la bête et de récom­pen­ser notre dévoue­ment par de justes rémunérations.

C’est pour­quoi, si nous pou­vons sur­vivre au mépris, il nous est impos­sible d’admettre que l’on porte atteinte à notre mode de vie. Fau­drait-il encore que nous subis­sions les attaques des envieux et des révo­lu­tion­naires envers notre (bonne) chère, envers nos ber­lines et envers nos vil­las de luxe ? Fau­drait-il que nous soyons pri­vés du droit de défi­nir le juste et l’injuste, le sau­veur et le pro­fi­teur, le moral de l’immoral ? Fau­drait-il que nous renon­cions à faire de l’État le bras armé des grands des­seins que nous écha­fau­dons pour l’humanité ? Fau­drait-il que nous accep­tions d’être trai­tés comme des pauvres ? Jamais !

Car enfin, jusqu’ici, c’étaient bien les gens de peu qui se voyaient repro­cher leur incu­rie, leur immo­ra­li­té, leur mode de vie. Comp­ter leurs brosses à dents à 5 heures du matin, les pla­cer sous la tutelle des ser­vices de har­cè­le­ment des allo­ca­taires sociaux, éplu­cher leurs extraits de compte, s’inquiéter de leur ali­men­ta­tion trop grasse et dénon­cer le train de vie au-des­sus de leurs moyens sont des manières habi­tuelles et admis­sibles d’encadrer les déclas­sés. Que l’on prive ces popu­la­tions de leur voi­ture en inter­di­sant les modèles anciens dans nos villes ne sou­lève aucune objec­tion. Mais que l’on se per­mette des mesures indis­tinctes, por­tant atteinte à notre droit à jouir de nos véhi­cules, c’est trop !

Le monde doit être sau­vé, certes, mais en restrei­gnant, pour le plus grand nombre, et donc pour les plus dému­nis, le droit de cir­cu­ler en voi­ture ou en avion, de man­ger de la viande, de bien chauf­fer son loge­ment ou de consom­mer des pro­duits d’importation. Pas de manière bru­tale et irrai­son­née, en visant tout un cha­cun. Certes, comme tou­jours, les petits regar­de­ront les grands man­ger, pas­ser au volant de bolides ruti­lants ou arbo­rer un magni­fique bron­zage en février, mais puisqu’il semble bien impos­sible que nous vivions tous dans cette opu­lence, le sacri­fice des dému­nis est inévi­table. Ce n’est qu’à ce prix qu’il sera pos­sible, pour quelques-uns, faute de mieux, un mode de vie fon­dé sur une consom­ma­tion effré­née et une jouis­sance sans rete­nue, expres­sion la plus ache­vée des valeurs et des accom­plis­se­ments de notre civi­li­sa­tion. Que la fru­ga­li­té des uns per­mette la pro­di­ga­li­té des autres est, au fond, un noble fonc­tion­ne­ment social. Qui vou­drait, au fond, d’une mise de tous au pain sec et à l’eau ?

Du reste, à n’en pas dou­ter, si l’utilité de leur sacri­fice leur est cor­rec­te­ment expli­quée, les pauvres, eux-mêmes, seront enchan­tés d’œuvrer à la pré­ser­va­tion de notre culture et à la défense de nos valeurs. S’il leur res­tait un doute, il suf­fi­rait de leur rap­pe­ler que le sacri­fice des plus faibles fait par­tie inté­grante de notre civi­li­sa­tion occidentale.

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.