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Théorie du genre

Numéro 5 – 2020 - Covid-19 discrimination Droit des femmes genre par David Paternotte

juillet 2020

Malgré l’urgence de la lutte contre le coronavirus, plusieurs leadeurs politiques et religieux ont souligné, au plus fort de la pandémie, la nécessité de maintenir la vigilance au sujet de la « théorie du genre ». Il s’agirait d’une menace impérieuse, qui requiert dès lors un combat de tous les instants.

Dossier

En mars dernier, Mgr Andrzej Dzięga, archevêque du diocèse polonais de Szczecin-Kamień, a exhorté ses fidèles à ne pas avoir peur de l’eau bénite apposée sur leur front. Selon lui, Satan serait impuissant face aux pouvoirs du liquide sacré et, à l’inverse des puissants, Dieu ne vacillerait pas devant le virus. Au même moment, l’archevêque de Częstochowa a affirmé que le coronavirus ne serait qu’une autre forme de grippe, considérant que d’autres dangers plus graves menacent l’humanité, à commencer par l’«idéologie du genre1 ».

Deux semaines plus tard, au lendemain de l’octroi de pouvoirs renforcés à Viktor Orbán, le gouvernement hongrois a annoncé un projet de loi omnibus visant notamment à lutter contre le coronavirus2, ce texte a notamment pour conséquence d’empêcher le changement de sexe à l’état civil pour les personnes trans ou intersexes. Cette décision, visiblement urgente, est intervenue presque deux ans après la suspension des demandes officielles de changement de nom et de genre et implique la substitution, dans tous les documents officiels, d’un terme signifiant à la fois sexe et genre en hongrois par celui de « sexe à la naissance », qui est défini comme le sexe biologique et ne pourra pas être modifié au cours de l’existence. Au cours de la même période, le Parlement de Budapest a aussi refusé de ratifier la Convention d’Istanbul qui vise à prévenir et lutter contre les violences à l’égard des femmes et la violence domestique. À nouveau, il s’agit de protéger les Hongrois·e·s des dangers de l’immigration illégale et de l’idéologie du genre.

Tant en Pologne qu’en Hongrie, ces leadeurs politiques et religieux tentent de protéger leur population contre des risques sans précédent. Si le Covid-19 constitue un danger urgent, il ne faudrait pas pour autant baisser la garde contre d’autres dangers imminents, telle la « théorie » ou « idéologie du genre », pendant la lutte contre le virus. D’ailleurs, d’autres s’assurent que les avortements soient entravés durant la période d’urgence sanitaire voire tentent, comme en Pologne, d’en profiter pour restreindre la législation en vigueur. Certains mandataires, tant en Europe qu’en Amérique latine, recommandent aux hommes et aux femmes de sortir séparément pour renforcer les effets du confinement. Enfin, nombre d’associations de défense de la famille rappellent, à l’instar de la présidente de La Manif pour Tous, que « loin d’être le lieu de tous les dangers, drames et violences, la famille est habituellement un refuge. Elle protège autant qu’elle rassemble et rassure tous ses membres. » Ces associations demandent par conséquent au cœur de la pandémie, la promotion d’une « culture de la famille » dans l’espace public et le développement de politiques de soutien aux familles.

Au vu des ravages attribués à la « théorie du genre », on ne peut que comprendre cette vigilance extrême. En effet, selon ses détracteurs, cette théorie ne bouleverserait pas seulement l’ordre des sexes et des familles, entrainant ainsi une « révolution anthropologique », mais ébranlerait aussi les fondements de la démocratie. Sous des apparences bénignes voire inoffensives se cacherait un projet totalitaire qui menacerait les libertés individuelles, en particulier les libertés d’expression et de religion, au profit d’une mise sous tutelle idéologique de l’ensemble des sphères de la vie des individus. Ce complot, ourdi par des féministes, des militant·e·s LGBTI, des chercheur·se·s en études de genre, des laïcistes et des globalistes, viserait à prendre le pouvoir à l’aide d’une novlangue digne de George Orwell et d’armes à première vue innocentes comme le gender mainstreaming. D’ailleurs, il suffit de regarder les médias ou les universités pour se rendre compte du pouvoir très important qu’iels ont déjà acquis. Ce projet serait également emblématique de la mondialisation néolibérale, dont témoignent tant le soutien de l’Union européenne que celui de l’Open Society du financier George Sorös. Il constitue une nouvelle tentative occidentale d’imposer des valeurs au reste du monde ou, comme l’exprime si élégamment le pape François, d’une entreprise de « colonisation idéologique ». Au regard de ces dangers, une vigilance de tous les instants est on ne peut plus justifiée : le « genre » serait un cheval de Troie, un iceberg ou un sous-marin qui ne dit pas ce qu’il cache et sert des stratégies sournoises de prise du pouvoir.

En bref, si le corona inquiète, il est logique que la « théorie du genre » le fasse tout autant. En plus, ce danger n’est pas neuf et a été bien étudié. Il a été au cœur des efforts intellectuels de nombreux·ses érudit·e·s qui, sous le manteau protecteur de l’Église catholique, ont abondamment discuté du sujet et lui ont dédié de nombreuses publications. Si Tony Anatrella, Jutta Burggraf, Gabriele Kuby, Marguerite Peeters et Michel Schooyans constituent les auteur·e·s les plus traduit·e·s, on ne compte plus les intellectuel·le·s qui ont consacré un peu d’énergie à l’étude de ce phénomène. Ceux-ci comprennent, en français, François-Xavier Bellamy, Alain de Benoist, Mathieu Bock-Côté, Frigide Barjot, Thibaud Collin, Chantal Delsol, Tugdual Derville, Bénédicte Levet, Elizabeth Montfort, Michel Onfray, Gregor Puppinck, Alain Soral ou encore Eric Zemmour. Chez nous, on pourrait ajouter Alain Escada, Xavier Dijon, Drieu Godefridi, André-Joseph Léonard ou Stéphane Mercier.

Sous les marbres du Vatican

En réalité, une approche généalogique permet de replacer l’apparition de cette expression, moins souvent utilisée que celle d’«idéologie du genre », dans le cadre des stratégies développées par le Vatican en réponse aux conférences onusiennes du Caire sur la population et le développement (1994) et de Pékin sur les femmes (1995). Lors de ces deux évènements, le Saint-Siège s’est opposé avec véhémence à l’introduction des concepts de « droits sexuels et reproductifs » et de « genre » dans le vocabulaire onusien. Cette offensive s’est soldée par un échec, qui a été vécu comme une défaite dans les couloirs du Vatican. L’«idéologie du genre » est alors apparue comme la réponse idéale, car elle permet à la fois de comprendre ce qui s’est passé au cours de ces deux conférences onusiennes et d’organiser une contrattaque. La « théorie du genre » est ainsi devenue le cadre analytique qui permet de penser les transformations sociales et politiques des sociétés occidentales dans les domaines du genre et de la sexualité et le nom d’une stratégie d’action, elle-même inspirée des théories de Gramsci sur l’hégémonie culturelle… Dans ce cadre, l’Église tenterait de se réapproprier des notions centrales du discours progressiste comme le genre, le féminisme ou plus récemment l’écologie et d’en transformer la signification, avant de les réinjecter dans le débat public et politique et de contribuer à la confusion des esprits3.

Ce discours s’est fait connaitre dans l’espace public au début des années 2000 et alimente depuis lors ce que Roman Kuhar et moi avons appelé les « campagnes ambigenres4 » qui désignent des mobilisations conservatrices d’un nouveau type, se déployant un peu partout en Europe et dans le monde, unies par un discours, un argumentaire, des stratégies, un répertoire d’action et même parfois des logos et des visuels. Pour le Vatican, la « théorie du genre » constitue la matrice intellectuelle qui explique l’émergence de réformes éthiques à priori non liées entre elles mais jugées inquiétantes. Elle permet aussi de s’en prendre d’un seul geste à un nombre important de cibles : avortement, droits sexuels et reproductifs, ouverture du mariage aux couples de même sexe, droits des familles homoparentales, reconnaissance des personnes trans, éducation sexuelle ou de genre, dispositions antidiscrimination, Convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, etc. Elle constitue enfin une tentative de transformer en profondeur et de manière radicale le débat public, ce qui semble se produire aujourd’hui.

Dans la pratique, l’Église, qui a mis ses laboratoires intellectuels et ses nombreux réseaux de diffusion au service de la cause, a mis environ dix ans pour diffuser ce message. L’année 2013 apparait d’ailleurs comme un moment charnière. Chez nous, ce moment est surtout connu comme le point d’orgue de la Manif pour tous et l’adoption de la loi sur le « mariage pour tous ». Mais, la même année, on enregistre une victoire conservatrice, la première du genre, lors du référendum sur la définition constitutionnelle du mariage en Croatie, la défaite du Rapport Estrela sur la santé et les droits sexuels et génésiques au Parlement européen, la première réunion du réseau Agenda Europe5 et la création de l’ONG CitizenGo. En Amérique latine, l’ancien président équatorien Rafael Correa lance une des premières attaques publiques contre la « théorie du genre » lors de l’une de ses allocutions télévisées hebdomadaires.

Un monstre protéiforme

Aujourd’hui, le combat échappe largement au Vatican dont il s’agit paradoxalement d’un des plus grands succès récents. En effet, le discours sur la « théorie du genre » est repris par une panoplie plutôt hétéroclite d’acteurs dont certains sont loin du dogme romain voire particulièrement peu sensibles à la religion. Que ce soit en Europe, en Amérique latine, en Turquie ou aux États-Unis, ces critiques et ces attaques peuvent prendre la forme de manifestations spectaculaires, comme la Manif pour Tous, ou de prises de parole politiques, tel le discours d’investiture du nouveau président brésilien Jair Bolsonaro ou les interventions des récents putschistes boliviens. Ces concepts alimentent les discours de prélats, de leadeurs associatifs et de responsables politiques et font l’objet de nombreuses conférences et publications. Elles permettent aussi d’articuler un réseau complexe d’organisations plus ou moins discrètes et inspirent des mesures politiques telles que le retrait de l’accréditation aux études de genre en Hongrie, la restriction du droit au divorce en Italie ou la lutte contre les personnes LGBT en Pologne. Face à des analyses qui s’enferment souvent dans les frontières stato-nationales, ce phénomène apparait comme de plus en plus global.

La « théorie du genre » permet des collaborations inédites. Elle rassemble ainsi des dénominations chrétiennes en compétition et souvent historiquement opposées au catholicisme romain : orthodoxes russes, bulgares ou roumains, évangélistes latino-américains, églises protestantes étasuniennes. Résister au « genre » favoriserait donc l’œcuménisme. En outre, ce discours séduit des acteurs hors du monde religieux, parfois carrément athées et qui peuvent entretenir des relations difficiles avec Rome. S’il ne faut pas réduire ce combat à une lutte d’extrême droite, tant il attire aussi des acteurs de la droite démocratique et quelques voix de gauche (comme l’ancien président Correa), il a été adopté par beaucoup de groupes et partis de cette faction du spectre politique (mais pas l’entièreté d’entre eux). En témoignent tant le discours de partis comme l’AfD, Fidesz, le Vlaams Belang ou la Lega Nord que les politiques autoritaires mises en place quand ces acteurs arrivent au pouvoir, que ce soit en Russie, en Hongrie, en Pologne, en Italie ou au Brésil.

Or, ces projets politiques et ceux qui les portent ne sont historiquement pas connus pour être religieux et ils ne s’opposent pas nécessairement aux droits des femmes ou des homosexuel·le·s, comme le montrent les travaux sur le fémo ou l’homonationalisme. Par contre, des leadeurs comme Orbán, Poutine ou Salvini ont saisi l’opportunité du débat sur la « théorie du genre » pour assoir leur pouvoir et renforcer l’attractivité de leurs idées. Comme l’ont postulé plusieurs collègues d’Europe de l’Est, le « genre » leur offre une « colle symbolique »6 qui permet d’agglutiner des acteurs particulièrement disparates autour d’un ennemi commun et un tremplin qui permet de capitaliser sur les peurs, frustrations et incompréhensions de nombreux·ses citoyen·ne·s. Cette opération était d’autant plus facile qu’il existe de nombreux ponts rhétoriques et politiques entre ces projets, comme la dénonciation de la corruption morale des élites, la condamnation de Mai 68, un anti-intellectualisme prononcé, la réhabilitation du sens commun comme principe politique ou l’incitation à la haine et au rejet de certaines catégories de la population. Le recours au discours catholique sur l’idéologie du genre leur permet enfin de moderniser et de diffuser plus largement certaines théories anciennes comme celle du grand remplacement, dont l’association à l’idée d’hiver démographique crée tout d’un coup des liens entre des phénomènes à priori distincts comme l’avortement et l’islamisation de l’Europe.

Une idéologie Frankenstein

En conclusion, la « théorie du genre » n’a pas grand-chose en commun avec les études du même nom ou les politiques qui visent à réaliser une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Même si ce discours renvoie parfois aux mêmes concepts et auteur·e·s (J. Butler, A. Fausto-Sterling, etc.), cette « théorie » poursuit d’autres objectifs. Il s’agit d’un outil discursif au service de luttes politiques diverses dont l’adaptabilité et la plasticité constituent les principales qualités. Ce discours, qui signifie à la fois peu et beaucoup, permet d’articuler des luttes à priori sans rapport entre elles, tout en bénéficiant du poids symbolique fort des questions liées au genre et à la sexualité. Ce discours sur le genre ne vise pas seulement à contrer les avancées récentes en termes de droits des femmes ou des personnes LGBT, comme le sous-tend l’hypothèse courante du backlash7. Au contraire, il participe aussi, voire surtout aujourd’hui, de la construction d’un nouvel ordre politique. Dans ce cadre, ces questions sont avant tout saisies pour leur potentiel symbolique, en tant que vecteurs permettant d’attaquer la démocratie libérale.

Il n’existe donc vraisemblablement pas de salle au cœur du Vatican à partir de laquelle un homme en soutane orchestrerait les campagnes qui hantent aujourd’hui le monde entier. Il n’existe pas non plus de cause ou de principe unique ou de mode de fonctionnement uniforme. Au contraire, la « théorie du genre » constitue un objet polymorphe et mouvant. Comme dans l’histoire de Frankenstein, la créature échappe désormais à son créateur, qui tente peut-être de la poursuivre et de la contrôler, et le monstre vit une vie indépendante de l’intellectuel qui l’a façonné. Si un de ses principaux artisans, le cardinal Ratzinger, s’inquiète depuis longtemps des transformations des rapports de genre et de sexualité, ce n’est pas le cas de la plupart des acteurs politiques voire religieux qui s’en sont emparés. Par conséquent, il est crucial de se demander qui parle de « théorie du genre », d’où ces personnes en parlent, ce que produit ce discours, à quoi il sert et ce à quoi il donne vie. Cette idée ne renvoie pas seulement au Foucault du premier volume de l’Histoire de la sexualité. Elle évoque surtout le travail de l’historienne étasunienne Joan Scott, qui écrivait, il y a déjà plus de trente ans, que le genre est aussi, et avant tout, une manière de signifier des rapports de pouvoir, un champ par lequel et à travers lequel sont articulés des rapports de pouvoir qui dépassent la question du genre elle-même.

  1. Finalement, au cours de la seconde moitié du mois de mars, l’Église de Pologne a pris des mesures plus drastiques pour enrayer l’épidémie.
  2. Voir aussi https://cutt.ly/Ou8vzso. Adopté au mois de mai. Pour une analyse, lire ici.
  3. Case M. A., « After gender the destruction of the Man – The Vatican’s nightmare vision of the “Gender Agenda” for Law », 31 Pace Law Review, 802, 2011 ; Fassin É., « Les “forêts tropicales” du mariage hétérosexuel. Loi naturelle et lois de la nature dans la théologie actuelle du Vatican », Revue d’éthique et de théologie morale, 261, 2010, p. 201 – 222 ; Paternotte D., van der Dussen S., Piette V. (dir.) « Habemus Gender. Déconstruction d’une riposte religieuse », Sextant, 31, 2015.
  4. Kuhar R. et Paternotte D. (dir.), Campagnes ambigenres en Europe : des mobilisations contre l’égalité, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2018.
  5. Datta N., Restaurer l’ordre naturel. Un agenda pour l’Europe, Bruxelles, European parliamentary forum on population and development, 2018.
  6. Kováts E. et Põim M. (dir.), Gender as Symbolic Glue : The Position and Role of Conservative and Far Right Parties in the Anti-Gender Mobilization in Europe, Bruxelles/Budapest, Foundation for European Progressive Studies/Friedrich-Ebert-Stiftung, 2015.
  7. Paternotte D., « Backlash : A misleading narrative », LSE blog Engenderings, 2020.

David Paternotte


Auteur

David Paternotte est chargé de cours (ULB), vice-doyen aux relations internationales (Faculté de Philosophie et sciences sociales), président du comité de gestion du master de spécialisation interuniversitaire en études de genre, Atelier Genre(s) et Sexualité(s), Institut de sociologie, Striges (Structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l’égalité et la sexualité), Maison des sciences humaines.
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