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The American Civilizing Process, de Stephen Mennel

Numéro 1 Janvier 2011 par Florence Delmotte

janvier 2011

Et si, pour com­prendre l’A­mé­rique d’au­jourd’­hui, il fal­lait remon­ter au XVIe siècle et aux pre­mières colo­nies anglaises ? Et si la socio­lo­gie de Nor­bert Elias (1897 – 1990), d’a­bord connue pour son ana­lyse de la socié­té de cour en France sous Louis XIV, pou­vait nous être utile ? Et si les Amé­ri­cains n’é­taient pas si dif­fé­rents de nous, au […]

Et si, pour com­prendre l’A­mé­rique d’au­jourd’­hui, il fal­lait remon­ter au XVIe siècle et aux pre­mières colo­nies anglaises ? Et si la socio­lo­gie de Nor­bert Elias (1897 – 1990), d’a­bord connue pour son ana­lyse de la socié­té de cour en France sous Louis XIV, pou­vait nous être utile ? Et si les Amé­ri­cains n’é­taient pas si dif­fé­rents de nous, au fond ? Si, sur­tout, autant que de juger les dérives sécu­ri­taires et iden­ti­taires de l’a­près-11 sep­tembre il impor­tait, pour mieux s’en pré­mu­nir, d’es­sayer de les expli­quer, au lieu de les ren­voyer com­mo­dé­ment à la figure de l’Autre, qu’il soit ter­ro­riste ou américain ?

Elias, l’Amérique et nous

Pas plus que le Pro­cès de civi­li­sa­tion d’E­lias1, The Ame­ri­can Civi­li­zing Pro­cess (Cam­bridge, Poli­ty, 2007) n’in­tente un pro­cès à qui­conque. La « civi­li­sa­tion » ne s’en­tend d’ailleurs ici ni comme un bien ni comme un mal, mais comme un pro­ces­sus social « non pla­ni­fié », sans début, ni fin, ni but, comme l’é­cri­vait Elias. Et en mar­chant sur ses traces, le socio­logue bri­tan­nique Ste­phen Men­nell pour­suit en réa­li­té un objec­tif scien­ti­fi­que­ment beau­coup plus ambi­tieux que celui d’un dis­cours apo­lo­gé­tique ou dénon­cia­teur. Il s’a­git en effet de retra­cer le déve­lop­pe­ment poli­tique et social des États-Unis en le met­tant en pers­pec­tive avec celui des socié­tés euro­péennes étu­dié par Elias, en adop­tant la même démarche : celle de l’é­tude conjointe, dans le temps long de l’his­toire, des struc­tures psy­chiques, men­tales et affec­tives des indi­vi­dus, et des struc­tures sociales et poli­tiques (mais aus­si cultu­relles, éco­no­miques et mili­taires) des enti­tés qu’ils forment. La socio­lo­gie his­to­rique de Men­nell s’ins­crit ain­si réso­lu­ment dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tive. Car s’il s’a­git sur­tout d’é­clai­rer le pro­cès de civi­li­sa­tion amé­ri­cain à la lumière du pro­cès de civi­li­sa­tion euro­péen, l’in­verse est vrai aus­si. Fidèle à l’es­prit d’E­lias qui voyait le socio­logue comme un « chas­seur de mythes », la com­pa­rai­son États-Unis/Eu­rope vise à dési­déo­lo­gi­ser tout autant la ques­tion de l’ex­cep­tion­na­lisme euro­péen que son pen­dant amé­ri­cain. Ce fai­sant, l’au­teur honore le prin­cipe d’au­to-dis­tan­cia­tion cher à Elias en pre­nant soin de tou­jours situer son point de vue : celui d’un intel­lec­tuel euro­péen que l’A­mé­rique inquiète autant qu’elle fascine.

L’ou­vrage entend aus­si contri­buer à faire recon­naitre, enfin, l’im­por­tance de la pen­sée du maitre outre-Atlan­tique où, pour para­phra­ser Wer­ner Som­bart (1906) à pro­pos du socia­lisme, on peut se deman­der pour­quoi l’«éliasianisme » n’a jamais per­cé. Non seule­ment Men­nell pro­pose une actua­li­sa­tion brillante des thèses d’E­lias, en offrant, de manière péda­go­gique qui plus est, une des inter­pré­ta­tions par­mi les plus fidèles et, en même temps, les plus sub­tiles qu’elles aient jamais reçues. Mais encore Men­nell entre­prend de mettre une pen­sée à l’é­preuve. Les tra­vaux du der­nier Elias pre­naient-ils pour objet l’«humanité dans son ensemble » ? Sans exclu­sive aucune ni tabou du côté des maté­riaux et des sources uti­li­sés — des manuels de savoir-vivre aux réfé­rences les plus poin­tues sur l’his­toire pénale, en pas­sant par les récits de voya­geurs célèbres et moins célèbres, la cor­res­pon­dance des pères fon­da­teurs, et sans comp­ter l’ex­tra­or­di­naire recen­sion, jamais gra­tuite, de ce que la lit­té­ra­ture scien­ti­fique a pro­duit sur les États-Unis — il s’a­git, après en avoir rap­pe­lé les grandes lignes, de tes­ter avec une grande humi­li­té, presque trop, la per­ti­nence du modèle d’E­lias pour expli­quer-com­prendre pour­quoi et com­ment la socié­té amé­ri­caine est deve­nue telle qu’elle est. […]

  1. Nor­bert Elias, Über den Pro­zess der Zivi­li­sa­tion, par­tiel­le­ment tra­duit en fran­çais sous la forme de deux livres sépa­rés : La civi­li­sa­tion des mœurs et La dyna­mique de l’Oc­ci­dent (Cal­mann-Lévy, 1973 et 1975, rééd. Pocket)

Florence Delmotte


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