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Technologies de l’information et de la communication, outil de citoyenneté ?

Numéro 3 - 2016 par Catherine Bringiers Vincent Collin Sébastien Fontaine Marie-Martine Gernay Céline Hupet Michel Mercier Lucie Taquin

mai 2016

Être citoyen, c’est béné­fi­cier des apports des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion (TIC), mais c’est aus­si être capable de les mai­tri­ser comme outil d’expression et de com­mu­ni­ca­tion sociale et de lutte contre la frac­ture numé­rique notam­ment dans le champ du han­di­cap. Ces tech­no­lo­gies peuvent ser­vir soit d’outils pour la réadap­ta­tion fonc­tion­nelle, soit d’outils d’expression pour les per­sonnes ayant des dif­fi­cul­tés cog­ni­tives, soit d’outils d’expression d’opinions pour les per­sonnes tri­bu­taires de défi­cience sensorielle.

Dossier

La frac­ture numé­rique désigne une fron­tière entre les uti­li­sa­teurs des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion (TIC), d’une part, et les non-uti­li­sa­teurs ou les « exclus du net », d’autre part. En ce qui concerne les per­sonnes por­teuses d’un han­di­cap, les TIC sont uti­li­sées comme outils de réadap­ta­tion ou comme moyen de dimi­nu­tion de la frac­ture numé­rique. En effet, la numé­ri­sa­tion de l’information atté­nue — voire sup­prime — dans le monde numé­rique, des dif­fi­cul­tés par­fois insur­mon­tables pour elles dans le monde physique.

Les rai­sons de la frac­ture numé­rique, bien que mul­tiples, se déclinent à deux points de vue : le pre­mier concerne l’accès en géné­ral, tant finan­cier que tech­nique ; le second concerne l’individu lui-même. Il ne suf­fit pas d’avoir maté­riel­le­ment accès aux TIC, encore faut-il avoir les habi­le­tés et les com­pé­tences indis­pen­sables au manie­ment de ces outils. Les spé­ci­fi­ci­tés des per­sonnes en situa­tion de han­di­cap influencent leur accès aux tech­no­lo­gies. Dans une ana­lyse pour l’Union des fédé­ra­tions des asso­cia­tions des parents de l’enseignement catho­lique (Ufa­pec)1, Julie Feron dis­tingue trois types de com­pé­tences : ins­tru­men­tales, struc­tu­relles et stratégiques.

Les com­pé­tences ins­tru­men­tales sont direc­te­ment liées à la mani­pu­la­tion du maté­riel et des logi­ciels. Les inter­faces sont de plus en plus simples et elles se manient tels des objets de la vie réelle ; on parle aujourd’hui d’interfaces intui­tives. À ce titre, les écrans tac­tiles repré­sentent une avan­cée majeure, l’interaction se dérou­lant direc­te­ment sur l’affichage. Ce côté très intui­tif asso­cié à la sup­pres­sion de la mani­pu­la­tion du poin­teur via la sou­ris per­met donc d’envisager leur uti­li­sa­tion par des per­sonnes por­teuses d’un han­di­cap men­tal, même impor­tant. Hélas, cer­taines adap­ta­tions indis­pen­sables à l’utilisation de l’interface, telles que la syn­thèse vocale pour le défi­cient visuel, ou le sys­tème de balayage et de contac­teur pour la per­sonne défi­ciente motrice, font perdre cette sim­pli­ci­té. La prin­ci­pale mis­sion du Centre de res­sources et d’évaluation des tech­no­lo­gies pour les per­sonnes han­di­ca­pées (Creth) est pré­ci­sé­ment de trou­ver l’interface spé­ci­fique aux com­pé­tences ins­tru­men­tales de la per­sonne en situa­tion de han­di­cap. Il s’agit d’un tra­vail d’ergonomie « homme-machine », décli­né à la spé­ci­fi­ci­té « per­sonne handicapée-machine ».

Les com­pé­tences struc­tu­relles concernent la forme du conte­nu. Des images non décrites pour les défi­cients visuels, ou des struc­tures trop com­plexes pour les per­sonnes ayant des défi­ciences cog­ni­tives, consti­tuent des obs­tacles à l’accessibilité. La tra­duc­tion de cer­tains sites en « facile à lire », ou la labé­li­sa­tion et le conseil pour rendre les sites « acces­sibles » comme Any­sur­fer (www.anysurfer.be), per­mettent l’accessibilité à un plus grand nombre.

Les com­pé­tences stra­té­giques doivent prendre en compte les pro­jets des uti­li­sa­teurs des TIC. Il ne s’agit plus sim­ple­ment d’utiliser un outil, mais de l’intégrer dans le pro­jet indi­vi­duel de la per­sonne ou dans un pro­jet institutionnel.

S’il y a frac­ture numé­rique, il y a entrave à la citoyen­ne­té étant don­né le sta­tut actuel des tech­no­lo­gies comme fac­teur d’inclusion sociale. Rompre la frac­ture numé­rique a donc du sens, mais d’autres objec­tifs sont pour­sui­vis dans le champ du han­di­cap : les TIC sont aus­si uti­li­sées comme ins­tru­ments de réadap­ta­tion et comme outils d’expression. Ces deux apports sont des condi­tions néces­saires à la rup­ture de la frac­ture numé­rique qui favo­ri­se­ra la citoyenneté.

En ce qui concerne l’utilisation des tech­no­lo­gies, dans ce qui suit nous envi­sa­ge­rons la réadap­ta­tion, l’expression et la citoyen­ne­té inclu­sive, à par­tir d’expériences concrètes et inno­vantes dans le champ du handicap.

Les TIC comme outils de réadaptation

« Magic Voice Tablet »2

Ce pro­jet offre une voix nou­velle et une infor­ma­tion de qua­li­té aux patients laryn­gec­to­mi­sés. La laryn­gec­to­mie est une opé­ra­tion qui engendre une perte défi­ni­tive de la voix natu­relle et donc de toute pos­si­bi­li­té de com­mu­ni­ca­tion orale pen­dant plu­sieurs mois. La qua­li­té de vie du patient est consi­dé­ra­ble­ment alté­rée par de telles interventions.

Le pro­jet « Magic Voice Tablet » met à dis­po­si­tion, durant l’hospitalisation, une tablette tac­tile comme sup­port de com­mu­ni­ca­tion amé­lio­rée et alter­na­tive (CAA), ain­si que sup­port d’information et de rééducation.

La tablette tac­tile per­met au patient d’à nou­veau s’exprimer ora­le­ment et avec pré­ci­sion par l’intermédiaire d’une appli­ca­tion de CAA. Une voix de syn­thèse pro­duit ora­le­ment tout mes­sage intro­duit via un cla­vier alpha­bé­tique ou choi­si par­mi des mes­sages pré-enco­dés. En outre, la tablette tac­tile offre au patient, mais aus­si à ses proches, une infor­ma­tion de qua­li­té sur la patho­lo­gie et sur les impli­ca­tions des trai­te­ments subis, sous forme de vidéos, d’animations numé­riques, de pho­tos, de sché­mas, etc. Elle lui per­met­tra notam­ment d’assumer de manière auto­nome des soins spé­ci­fiques. Enfin, son uti­li­sa­tion prend en compte les habi­tudes de vie du patient. Une dyna­mique d’éducation du patient et de réap­pro­pria­tion (empo­werment) grâce aux tech­no­lo­gies peut s’instaurer. La for­ma­tion à l’utilisation de la tablette en tant que sup­port à la com­mu­ni­ca­tion orale, à l’information et à la réédu­ca­tion sera sou­te­nue par les volon­taires de Cyber­ter­rasse, les logo­pèdes du centre d’audiophonologie du ser­vice ORL de Mont-Godinne, et dans une démarche de peer coun­se­ling, par d’anciens patients opérés.

L’aide à la com­mu­ni­ca­tion comme outil d’inclusion

Chaque per­sonne a besoin de com­mu­ni­quer afin de rem­plir son poten­tiel émo­tif, édu­ca­tif, pro­fes­sion­nel et social. Dans cet esprit, les outils tech­no­lo­giques d’aide à la com­mu­ni­ca­tion favo­risent une meilleure inclu­sion sociale des per­sonnes en situa­tion de han­di­cap. Cepen­dant, ces per­sonnes sont sou­vent décrites comme pas­sives et sans appé­tence pour la com­mu­ni­ca­tion et les inter­ac­tions. Si nous n’encourageons ni ne sou­te­nons la mise en place d’aides tech­niques, les troubles de la com­mu­ni­ca­tion res­te­ront mas­sifs et empê­che­ront l’individu de pou­voir inter­agir avec les autres. Les per­sonnes ne par­vien­dront pas à s’intégrer, à s’épanouir, à par­ti­ci­per plei­ne­ment à la vie de leur com­mu­nau­té et ne seront pas incluses au sein de la socié­té. La mul­ti­pli­ci­té des outils tech­no­lo­giques à dis­po­si­tion des per­sonnes ain­si que l’information don­née aux pro­fes­sion­nels qui les encadrent per­mettent de plus en plus sou­vent d’éviter cet écueil. Les nou­velles tech­no­lo­gies deviennent en effet des alliées pré­cieuses dans le pro­ces­sus d’inclusion des per­sonnes han­di­ca­pées. L’aide tech­nique dif­fère selon le trouble et la patho­lo­gie pré­sen­tés par la per­sonne. Mais l’objectif pour­sui­vi, à savoir une meilleure com­mu­ni­ca­tion, et par consé­quent une meilleure inclu­sion, sera tou­jours iden­tique. Pour cer­tains, cette aide sera une alter­na­tive à la parole, pour d’autres elle ampli­fie­ra la parole déficiente.

Chez cer­taines per­sonnes, les outils tech­no­lo­giques seront le mode de com­mu­ni­ca­tion prin­ci­pal tout au long de leur vie, pour d’autres, ils ne seront intro­duits que plus tard, à la suite d’une mala­die, d’un acci­dent entrai­nant une perte du lan­gage ou de la parole. D’autres encore y recour­ront de façon tran­si­toire, en atten­dant le déve­lop­pe­ment ou l’amélioration du lan­gage. Grâce à l’apparition sur le mar­ché de modèles de smart­phones et de tablettes diver­si­fiés, les per­sonnes pri­vées de com­mu­ni­ca­tion ont de plus en plus la pos­si­bi­li­té de trou­ver un sup­port réel­le­ment adap­té à leur pro­fil notam­ment par la taille, l’accessibilité et le para­mé­trage. De plus, ces outils leur offrent des fonc­tions telles que Face­time, Face­book et Web­cam. Un enfant pri­vé de lan­gage oral et pré­sen­tant un impor­tant trouble moteur pour­ra, via l’utilisation d’une appli­ca­tion de com­mu­ni­ca­tion par pic­to­grammes sur tablette et d’un joys­tick (ou track­ball, contac­teur, poin­tage digi­tal, etc.), com­mu­ni­quer avec ses pairs en classe, par­ti­ci­per aux appren­tis­sages sco­laires, prendre une part active aux acti­vi­tés. Ce sera aus­si le cas pour un adulte para­ly­sé et pri­vé de lan­gage oral qui pour­ra contrô­ler sa tablette uni­que­ment à l’œil et donc envoyer un mail, inter­agir avec un inter­lo­cu­teur, gérer ses comptes… et pour cer­tains, par­ti­ci­per acti­ve­ment aux acti­vi­tés aux­quelles ils pre­naient part avant que le trouble n’apparaisse. Ou encore, une per­sonne pri­vée de lan­gage et pré­sen­tant un impor­tant trouble cog­ni­tif pour­ra, grâce à une aide fai­sant appel aux pic­to­grammes, inter­agir avec son entou­rage et envoyer des mails (via pic­to­grammes et inter­face mail sim­pli­fiée), des sms ou téléphoner.

Aujourd’hui, quel que soit le pro­fil de la per­sonne qui porte le trouble, les outils tech­no­lo­giques favo­risent gran­de­ment son inclu­sion en lui per­met­tant d’exprimer ses sen­ti­ments, de poser une ques­tion, de don­ner un avis, d’écrire, d’envoyer ou de rece­voir des cour­riers, etc.

L’utilisation des outils tech­no­lo­giques, aus­si per­for­mants soient-ils, doit s’inscrire dans un pro­jet glo­bal de la per­sonne, pro­jet dont la réus­site dépen­dra de plu­sieurs élé­ments indé­pen­dants de l’outil : inves­tis­se­ment de la per­sonne uti­li­sa­trice et de son entou­rage fami­lial et pro­fes­sion­nel, deuil du han­di­cap, occa­sions de com­mu­ni­quer lais­sées à la per­sonne han­di­ca­pée, sui­vi para­mé­di­cal, etc.

Au-delà de l’utilisation des nou­velles tech­no­lo­gies, la prise en compte de la glo­ba­li­té de la per­sonne pri­vée de com­mu­ni­ca­tion, lui per­met­tra d’avancer sur le long che­min de l’inclusion.

Le pro­jet « prêt accompagnement »

Ce pro­jet met en évi­dence la néces­si­té d’une modi­fi­ca­tion de la légis­la­tion en cours, pour rendre l’aide tech­no­lo­gique effi­cace et adap­tée aux besoins de la personne.

Dans le cas des mala­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­tives rapides, le par­cours admi­nis­tra­tif entre l’expression d’une demande et l’acquisition de la tech­no­lo­gie adé­quate peut s’avérer pro­blé­ma­tique. Lors d’une demande d’intervention, il faut agir rapi­de­ment, étant don­né l’aspect évo­lu­tif de la mala­die. Jusqu’il y a peu, l’Agence pour une vie de qua­li­té (Aviq) exi­geait le mon­tage d’un dos­sier d’octroi pour accor­der à la per­sonne la pro­prié­té d’une aide tech­no­lo­gique. Le prêt accom­pa­gne­ment est une évo­lu­tion qui a per­mis d’accélérer les pro­cé­dures et de répondre immé­dia­te­ment aux besoins des personnes.

Dès que l’équipe du Creth prend connais­sance de la demande, une visite à domi­cile est effec­tuée afin d’évaluer la situa­tion per­son­nelle et envi­ron­ne­men­tale du patient. Dans la mesure du pos­sible, un essai d’aides tech­no­lo­giques est immé­dia­te­ment pro­po­sé. Lorsqu’un béné­fi­ciaire rem­plit les condi­tions d’octroi d’un prêt accom­pa­gne­ment, le sys­tème lui est pro­po­sé, et s’il l’accepte, il est conve­nu avec lui qu’il renonce à faire une demande d’aide maté­rielle tra­di­tion­nelle (rem­bour­se­ment à titre per­son­nel par l’Aviq) pour les tech­no­lo­gies qui lui seront prê­tées par le Creth.

Dès que le maté­riel néces­saire est défi­ni, les inter­ve­nants du Creth le rendent dis­po­nible à durée indé­ter­mi­née et en assurent le sui­vi : ins­tal­la­tion, cali­brage, adap­ta­tion, etc. Une éva­lua­tion men­suelle est pré­vue afin de véri­fier l’évolution du patient : lorsque les capa­ci­tés de la per­sonne dimi­nuent une solu­tion plus adap­tée est envi­sa­gée. Une nou­velle aide est mise en confor­mi­té avec les nou­veaux besoins, et l’aide obso­lète est récu­pé­rée par le Creth. Le maté­riel récu­pé­ré est recon­di­tion­né pour être mis à la dis­po­si­tion d’autres usa­gers. En cas de décès du patient, l’outil octroyé est éga­le­ment réin­té­gré dans le cir­cuit de prêt accom­pa­gne­ment.

L’objectif est de dis­po­ser d’un stock de maté­riel per­met­tant de répondre de manière évo­lu­tive et rapide aux besoins des béné­fi­ciaires. En sim­pli­fiant la pro­cé­dure par un chan­ge­ment du dis­po­si­tif admi­nis­tra­tif, les inter­ve­nants gagnent un temps pré­cieux pour répondre aux besoins des per­sonnes. Ce chan­ge­ment leur per­met de s’adapter à l’«ici et main­te­nant » de la mala­die et à pri­vi­lé­gier la valeur d’usage de la solu­tion tech­no­lo­gique plu­tôt que sa simple possession.

Outils d’expression, de citoyenneté et de participation sociale pour les personnes déficientes mentales

Les TIC comme outils d’expression et de citoyenneté

Le pro­jet du fonds de sou­tien Mar­gue­rite-Marie Dela­croix vise à uti­li­ser les tablettes tac­tiles comme outils d’expression et de créa­ti­vi­té pour les per­sonnes défi­cientes men­tales3. Les tablettes per­mettent à ces per­sonnes, grâce à leur com­mo­di­té d’utilisation, d’exprimer leurs choix, leurs émo­tions, leurs attentes, leurs besoins, leur créa­ti­vi­té et leur désir de communication.

Dans le domaine de la défi­cience men­tale, il est impor­tant d’utiliser des moyens qui aident les per­sonnes à struc­tu­rer leur dis­cours et leur mode d’expression. Elles ont besoin de pro­thèse de lan­gage plu­tôt que de pro­thèse de parole, dans une dyna­mique d’inter­action entre le Facile à com­prendre et le Facile à expri­mer. Les TIC jouent ici un rôle essen­tiel pour le ser­vice aux per­sonnes et leur inclu­sion sociale.

La tech­no­lo­gie tac­tile offre des avan­tages qui amé­liorent la convi­via­li­té de l’outil. En effet, les per­sonnes défi­cientes men­tales éprou­vaient des dif­fi­cul­tés à tra­duire dans des espaces dif­fé­rents les mou­ve­ments de la sou­ris et les dépla­ce­ments du cur­seur sur l’écran. L’aspect intui­tif des tac­tiles consti­tue une avan­cée déter­mi­nante pour les per­sonnes tri­bu­taires de défi­ciences cog­ni­tives ou de troubles mentaux.

En pro­po­sant des appli­ca­tions mai­tri­sables par l’utilisateur défi­cient men­tal, les tablettes tac­tiles peuvent ser­vir d’aide à la vie quo­ti­dienne. Il existe des appli­ca­tions qui per­mettent de décom­po­ser les tâches et de per­son­na­li­ser les marches à suivre. On peut déjà par­ler ici d’une aide cog­ni­tive4. Mais la tablette est bien plus : elle peut deve­nir un outil d’expression, une pro­thèse cog­ni­tive, qui aide la per­sonne en situa­tion de han­di­cap men­tal à expri­mer ses choix, ses émo­tions, ses expé­riences vécues, et ain­si à mettre en œuvre des pro­ces­sus d’autodétermination.

Dans le cadre du ser­vice d’accompagnement Vis-à-Vis, des per­sonnes ont réa­li­sé une œuvre artis­tique com­po­sée de pho­tos, de textes, de des­sins, de récits, de col­lages, racon­tant leur his­toire. Elles ont dépas­sé l’expression com­mu­ni­cante, pour affir­mer leur « iden­ti­té nar­ra­tive » au sens de Paul Ricœur5. À l’asbl Inclu­sion, un tra­vail de for­ma­tion à l’utilisation des tablettes et d’éducation aux médias est mis en place pour débou­cher sur un pro­jet de réa­li­sa­tion d’un car­net de bord per­son­na­li­sé. Cet outil, confec­tion­né par la per­sonne accom­pa­gnée, sera trans­mis­sible à son entou­rage, selon ses besoins et ses dési­rs d’auto-expression.

Dans le cadre du Creahm, des essais de pro­duc­tions artis­tiques ont été réa­li­sés avec les tablettes tac­tiles, telles qu’évoquées dans l’article consa­cré à l’art.

Des approches inter­cul­tu­relles réa­li­sées au Liban (Seso­bel) et à l’ile de la Réunion (APAJH) ont été pour­sui­vies dans le cadre du Pro­gramme d’éducation à la citoyen­ne­té démo­cra­tique avec des per­sonnes pré­sen­tant une défi­cience intel­lec­tuelle. Les tablettes tac­tiles y ont été uti­li­sées pour l’accessibilité aux voyages, la prise de déci­sion dans le cadre de la vie pro­fes­sion­nelle, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées dans la vie amou­reuse, les demandes de for­ma­tion et de prise de parole. Dans le cadre d’un véri­table pro­ces­sus d’empo­werment, per­sonnes han­di­ca­pées, accom­pa­gna­teurs et cher­cheurs construisent ensemble des outils de com­mu­ni­ca­tion, d’expression et de reven­di­ca­tion citoyenne. L’accès aux réseaux sociaux et à Face­book en par­ti­cu­lier a été lar­ge­ment évoqué.

La par­ti­ci­pa­tion aux réseaux sociaux : rompre la frac­ture numérique ?

Dans le domaine de la défi­cience men­tale, l’accès aux réseaux sociaux pose des ques­tions à cause des dan­gers évo­qués par les accom­pa­gna­teurs, les parents, les per­sonnes elles-mêmes, voire le grand public. Les per­sonnes défi­cientes men­tales sont per­çues comme extrê­me­ment fra­giles et expo­sées aux abus poten­tiels. Dans ce domaine, des craintes et des freins per­sistent6. À l’inverse, des ins­ti­tu­tions spé­cia­li­sées ont fait le pari de la for­ma­tion et de l’accompagnement pour l’accessibilité aux réseaux sociaux. C’est le cas de l’institution « L’essentiel », des « Auto-Repré­sen­tants de la région du Centre », du pro­jet « Visa­pour­le­net » ou encore du pro­jet inter­ins­ti­tu­tion­nel « Par­lons d’amour ». Il s’agit de ne pas nier que, si tout le monde est vul­né­rable face au pro­blème de la pro­tec­tion des don­nées sur inter­net, les per­sonnes défi­cientes men­tales le sont davan­tage. Par­mi les actions de pré­ven­tion des risques, Inclu­sion Europe crée des outils de for­ma­tion et d’information, faits pour et par les per­sonnes défi­cientes men­tales. Ces docu­ments en Facile à Lire et à Com­prendre, et les clips qui les accom­pagnent, peuvent éga­le­ment ser­vir aux enfants et aux per­sonnes âgées, rejoi­gnant ain­si le tra­vail de pré­ven­tion que réa­lise éga­le­ment Child Focus. Don­ner la pos­si­bi­li­té aux per­sonnes han­di­ca­pées d’entrer dans le pro­ces­sus rela­tion­nel des nou­veaux réseaux de com­mu­ni­ca­tion, c’est réel­le­ment tendre vers une rup­ture de la frac­ture numé­rique et vers l’inclusion sociale.

Outils d’expression d’opinion et d’accès à internet pour les personnes déficientes sensorielles

Acces­si­bi­li­té aux enquêtes d’opinion pour les per­sonnes sourdes7

Pour des rai­sons prin­ci­pa­le­ment tech­niques et logis­tiques, les per­sonnes en situa­tion de han­di­cap sont exclues des enquêtes d’opinion. En 2012, lors de la sixième vague de l’Enquête sociale euro­péenne, des per­sonnes sourdes ont été « son­dées ». Le pro­to­cole d’enquête uti­li­sé consti­tue un exemple d’utilisation des tech­no­lo­gies pour la par­ti­ci­pa­tion des per­sonnes sourdes.

Tra­duc­tion

Per­mettre aux sourds de par­ti­ci­per à une enquête quan­ti­ta­tive, c’est avant tout pro­po­ser un ques­tion­naire tra­duit et inter­pré­té en langue des signes. Le recours à une équipe de tra­duc­teurs est recom­man­dé : équipe res­treinte et équipe élar­gie qui dis­cutent et ajustent les traductions.

Cap­sules vidéo

La pré­sen­ta­tion des ques­tions et des moda­li­tés de réponses en langue des signes est l’unique méthode pour enquê­ter quan­ti­ta­ti­ve­ment auprès des sourds. Grâce au sup­port vidéo, on échappe à l’interprétation sub­jec­tive de l’enquêteur.

Deux méthodes de pas­sa­tion peuvent être uti­li­sées : l’enquête en ligne sur un site Inter­net dédié, et l’enquête sur un appa­reil mobile.

Ques­tion­naire sur un site dédié

Chaque ques­tion appa­rait sur une page unique : ver­sion texte, cap­sule vidéo et moda­li­tés de réponses. Si pour un grand nombre de sourds, le ques­tion­naire en ligne peut être une solu­tion par­fai­te­ment adap­tée, pour d’autres l’appareil mobile est indispensable.

Ques­tion­naire élec­tro­nique mobile

Tablette ou ordi­na­teur por­table. L’enquête doit pou­voir se réa­li­ser dans des lieux délo­ca­li­sés, y com­pris là où une connexion inter­net n’est pas pos­sible. L’enquêteur pré­sen­tant le maté­riel et accom­pa­gnant le son­dé, doit être signant et de pré­fé­rence une per­sonne sourde.

Nous avons ici un exemple frap­pant d’utilisation de tech­no­lo­gie pour l’expression d’opinion de per­sonnes tri­bu­taires de défi­ciences sensorielles.

lestactiles.be : un effort de rup­ture de la frac­ture numérique

Si les sourds par­ti­cipent direc­te­ment aux enquêtes d’opinion, les non-voyants qui par­ti­cipent au pro­jet lestactiles.be sont des béné­fi­ciaires-experts qui reven­diquent la totale acces­si­bi­li­té à toutes les pos­si­bi­li­tés des TIC, et en par­ti­cu­lier aux tablettes et aux smartphones.

Les tablettes tac­tiles sont des outils d’expression et d’accessibilité aux réseaux sociaux pour les per­sonnes défi­cientes cog­ni­tives. Le site www.lestactiles.be dif­fuse des appli­ca­tions adap­tées à tout handicap.

Le Creth orga­nise régu­liè­re­ment des tables rondes de per­sonnes mal- et non-voyantes qui par­tagent leurs expé­riences et leur pas­sion pour les tech­no­lo­gies. L’objectif des usa­gers est de maxi­mi­ser les pos­si­bi­li­tés d’utilisation des TIC. Il ne s’agit pas de se réunir autour d’un for­ma­teur-expert, mais d’être recon­nu comme uti­li­sa­teur-expert tri­bu­taire d’un han­di­cap, com­pé­tent en matière de tech­no­lo­gies. Les réunions sont cen­trées sur un thème (le paie­ment ban­caire, les jeux, l’accès à la ville, la géo­lo­ca­li­sa­tion…). Chaque membre pré­pare cette réunion par l’analyse de ses usages dans le domaine choi­si, la recherche de l’existant, l’expérimentation de nou­velles pistes, les tests en situa­tion de vie réelle.

La confron­ta­tion des usa­gers entre eux per­met de déga­ger des pistes à suivre, des guides de bonnes pra­tiques, des recom­man­da­tions. Les usa­gers mettent ain­si en avant de nou­veaux pos­sibles et inter­pellent les asso­cia­tions, les pou­voirs publics, les opé­ra­teurs et les four­nis­seurs. Il s’agit aujourd’hui de dif­fu­ser ces outils et d’engendrer de véri­tables chan­ge­ments sociaux grâce à ces découvertes.

Le der­nier mot peut reve­nir à un jeune cher­cheur-béné­fi­ciaire-expert mal­voyant : « Nous vou­lons avoir accès à tous les apports de l’informatique […]. Je suis un pas­sion­né mais, seul, je n’arriverais pas à autant de per­for­mances qu’avec les autres […] Nous par­ta­geons ce que nous savons et nous pou­vons tout faire. […] Nous sommes encou­ra­gés à cher­cher et à pas­ser beau­coup de temps pour décou­vrir les pos­si­bi­li­tés de ces outils fan­tas­tiques […]8. »

  1. Feron J., « Com­prendre les frac­tures numé­riques du pre­mier et second degrés », Ufa­pec, 2008.
  2. Une expé­rience inno­vante du Centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire de Mont-Godinne, du Creth, de Soli­val, des Bat­tants de la voix et de Cyber­ter­rasse. Avec la col­la­bo­ra­tion des logo­pèdes Cécile Lamy, Cathe­rine Brin­giers, Cathe­rine Hatert et Myriam Rijckaert.
  3. Pour sou­te­nir ce pro­jet, dix tablettes tac­tiles ont été octroyées par la Cera Foun­da­tion et deux tablettes par les Sorop­ti­mist de Huy.
  4. Voir à ce sujet l’application Mar­ti mise au point par l’université Trois Rivières sous la direc­tion du Pr Yves Lacha­pelle et les tra­vaux à l’université de Lille sous la direc­tion du Pr Yan­nick Courbois.
  5. Ricœur Paul, « L’identité nar­ra­tive », Esprit, n° 140/ 141‑1988.
  6. Mot­tet É., « Les rela­tions amou­reuses des per­sonnes défi­cientes men­tales et inter­net », sous la direc­tion de Michel Mer­cier, Lou­vain-la-Neuve, 2015.
  7. Fon­taine S., « Des tech­niques et métho­do­lo­gies inno­vantes pour prendre en compte l’opinion des per­sonnes sourdes dans les enquêtes d’opinion » (sous la direc­tion de M. Jac­que­min), thèse de doc­to­rat, ULg, 2015.
  8. Vincent Leone, Fon­da­tion I See.

Catherine Bringiers


Auteur

logopède au Centre de ressource et d’évaluation des technologies pour les personnes handicapées (Creth) de l’association psychologie aides technologiques et handicap

Vincent Collin


Auteur

psychologue, directeur des associations ARAPH et PATH

Sébastien Fontaine


Auteur

sociologue, chargé d’enseignement, ULg

Marie-Martine Gernay


Auteur

de formation artistique est chargée de projets au fonds de soutien Marguerite-Marie Delacroix, ARAPH

Céline Hupet


Auteur

logopède au Creth de l’association PATH

Michel Mercier


Auteur

psychologue, professeur émérite de l’université de Namur et professeur associé à l’université catholique de Lille, président des associations ARAPH et PATH

Lucie Taquin


Auteur

sexologue, directrice adjointe des associations ARAPH et PATH