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Tchernobyl. « Un malheur du monde entier »

Numéro 05/6 Mai-Juin 2011 par Joëlle Kwaschin

juin 2011

Le remar­quable livre de Marc Moli­tor écrit pour le vingt-cin­­quième anni­ver­saire de l’«excursion nucléaire » de Tcher­no­byl, puisque c’est ain­si que les spé­cia­listes appellent la brusque mon­tée de la réac­tion nucléaire du 26 avril 1986, parait, coïn­ci­dence sinistre, au moment où, à Fuku­shi­ma, l’incertitude reste grande, les tra­vaux tou­jours en cours avec des for­tunes diverses. Le gouvernement […]

Le remar­quable livre de Marc Moli­tor1 écrit pour le vingt-cin­quième anni­ver­saire de l’«excursion nucléaire » de Tcher­no­byl, puisque c’est ain­si que les spé­cia­listes appellent la brusque mon­tée de la réac­tion nucléaire du 26 avril 1986, parait, coïn­ci­dence sinistre, au moment où, à Fuku­shi­ma, l’incertitude reste grande, les tra­vaux tou­jours en cours avec des for­tunes diverses. Le gou­ver­ne­ment japo­nais vient d’interdire tota­le­ment l’accès à un péri­mètre de vingt kilo­mètres autour de la cen­trale. L’ouvrage revient sur les causes tech­niques, la ges­tion sovié­tique et inter­na­tio­nale de la catas­trophe nucléaire, dresse un bilan, tou­jours pro­vi­soire, des consé­quences sur la san­té des popu­la­tions de Rus­sie, d’Ukraine et du Bela­rus, la répu­blique la plus tou­chée par le nuage de radio­nu­cléides et de par­ti­cules radio­ac­tives (cer­taines ONG parlent de 200.000 morts alors que le chiffre offi­ciel n’est que de quelques dizaines).

Cette catas­trophe d’une dimen­sion excep­tion­nelle par le nombre de per­sonnes concer­nées, vic­times directes ou indi­rectes, a par­ti­ci­pé à la décom­po­si­tion de l’URSS et elle a com­pro­mis le bilan satis­fait du sec­teur nucléaire, dont les res­pon­sables ont tu ou mini­mi­sé d’autres inci­dents graves où la catas­trophe a chaque fois été évi­tée de jus­tesse. Après Tcher­no­byl reste un sen­ti­ment d’impuissance face à l’échelle du long terme en matière nucléaire (cer­tains iso­topes ont une durée de vie de mil­liers d’années), aux souf­frances pas­sées et aux retom­bées sani­taires qui affec­te­ront le patri­moine géné­tique des popu­la­tions pen­dant un nombre de géné­ra­tions, par défi­ni­tion, inconnu.

Le fait le plus impres­sion­nant mis en lumière par Marc Moli­tor est la manière dont l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique (AIEA) et les auto­ri­tés à l’Ouest, celles de France en par­ti­cu­lier, et les dif­fé­rentes ins­tances scien­ti­fiques ont, en par­tie à des­sein, en par­tie par effet de sys­tème, mini­mi­sé la catas­trophe et ses consé­quences. Les pre­mières esti­ma­tions réa­li­sées par les Sovié­tiques selon un modèle de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie nucléaire pré­voient 40.000 décès, chiffre que l’AIEA conteste, fai­sant pres­sion sur les Sovié­tiques, pour une fois auto­ri­sés, som­més même, d’«arranger » leurs chiffres… Ce « secret défense » en matière de nucléaire civil a entra­vé toutes les opé­ra­tions sur le site même, y com­pris la pro­tec­tion de la popu­la­tion, expo­sé les « liqui­da­teurs », inter­ve­nants de pre­mière ligne, à des risques incon­si­dé­rés pour leur san­té, et a, notam­ment en France et en Bel­gique, conduit les auto­ri­tés, qui crai­gnaient de sus­ci­ter la panique, à refu­ser des mesures de pré­cau­tion simples, comme la dis­tri­bu­tion d’iode, alors que cela a per­mis d’éviter des mil­liers de patho­lo­gies en Pologne.

L’impréparation était géné­ra­li­sée : ain­si, la Com­mu­nau­té euro­péenne a fixé en ordre dis­per­sé des normes de conta­mi­na­tion des den­rées ali­men­taires, ce qui a pro­vo­qué des ten­sions entre pays parce que cer­tains esti­maient que cela créait des entraves à la libre-cir­cu­la­tion des ali­ments. En URSS, le drame a don­né lieu à la pre­mière mise en œuvre de la glas­nost et a vu la jonc­tion entre mou­ve­ments éco­lo­gistes, mou­ve­ments démo­cra­tiques, indé­pen­dan­tistes et auto­no­mistes, et contri­bue­ra à l’implosion de l’URSS.

L’ouvrage ana­lyse les causes du véri­table « déni » qui a mar­qué tout le dos­sier, en par­ti­cu­lier à l’Ouest. Les ins­tances scien­ti­fiques inter­na­tio­nales, dont l’AIEA, qui assure la pro­mo­tion du sec­teur nucléaire dont le poids éco­no­mique est consi­dé­rable, par­tagent une culture scien­ti­fique com­mune dans un monde où les nucléaires civil et mili­taire sont très sou­vent confon­dus. De plus, entre l’Organisation mon­diale de la san­té et l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie nucléaire est inter­ve­nu en 1959 un « agree­ment » qui octroie un rôle pré­do­mi­nant à l’AIEA dans l’évaluation des effets d’une catas­trophe nucléaire, met­tant l’OMS sous tutelle dans une matière qui devrait pour­tant rele­ver de ses attri­bu­tions. À telle enseigne que lorsque l’OMS éta­blit en 1999 de nou­velles recom­man­da­tions concer­nant les seuils à par­tir des­quels dis­tri­buer des tablettes d’iode, l’AIEA les cri­tique, esti­mant que les seuils rete­nus étaient bien trop sévères tan­dis que les repré­sen­tants fran­çais sou­le­vaient le cout « dis­pro­por­tion­né » du sto­ckage dans les phar­ma­cies par rap­port aux can­cers potentiels…

Très docu­men­té, mais abor­dable, le livre montre que le bilan sani­taire fait l’objet de contro­verses entre le monde nucléaire et les asso­cia­tions et experts de ter­rain. En réa­li­té, on ne peut guère par­ler de contro­verses tant est assu­rée la domi­na­tion de l’AIEA et de l’UNSCEAR (comi­té scien­ti­fique des Nations unies pour l’étude des radia­tions ato­miques) au détri­ment de toute exper­tise indé­pen­dante, piste pré­co­ni­sée par l’auteur pour l’avenir.

Marc Moli­tor rend jus­tice aux cher­cheurs des trois répu­bliques les plus tou­chées, et au cou­rage dont ils ont fait preuve au détri­ment de leur san­té et de leur car­rière pour dénon­cer les chiffres offi­ciels biai­sés. Ces « dis­si­dents » ont éga­le­ment remis en cause un modèle scien­ti­fique qui vou­lait que l’exposition à des doses légères de radia­tions était inof­fen­sive alors qu’elle pro­voque des alté­ra­tions géné­tiques héré­di­taires et ont plai­dé pour la prise en compte non seule­ment des can­cers, mais éga­le­ment d’autres patho­lo­gies qui sur­viennent trop tôt et en nombre trop impor­tant, en par­ti­cu­lier chez les enfants. Plus lar­ge­ment, explique l‘auteur, ce que Tcher­no­byl inter­roge est le sta­tut de la preuve en science, les scien­ti­fiques refu­sant d’entendre les constats pré­oc­cu­pants du ter­rain et des cher­cheurs indé­pen­dants ou à tout le moins de pro­cé­der à un exa­men objec­tif de tout élé­ment déran­geant leur théo­rie. Trop len­te­ment sans doute, mal­gré les étei­gnoirs qu’on leur applique, les efforts de ces dis­si­dents com­mencent à ali­men­ter des doutes dans les milieux scien­ti­fiques : les effets des doses légères ne sont plus niés, d’autres patho­lo­gies que les can­cers com­mencent à être ana­ly­sées comme pou­vant avoir été induites par la catastrophe.

Tcher­no­byl a eu des consé­quences para­doxales puisqu’il a frei­né la construc­tion de nou­velles cen­trales, ce qui a conduit à pro­lon­ger la durée de vie des cen­trales exis­tantes. La France, « fille ainée du nucléaire », comme le dit Moli­tor, et sa petite sœur belge ont le plus haut degré de nucléa­ri­sa­tion au monde, « si on réfère le nombre de cen­trales à la popu­la­tion, au ter­ri­toire, et à la part du nucléaire dans la pro­duc­tion d’électricité ». En Bel­gique, la loi de sor­tie du nucléaire qui date de 2003 a été remise en cause pour pro­lon­ger la vie des cen­trales dont les pre­mières fer­me­tures étaient pré­vues en 2015. Entre­temps, le gou­ver­ne­ment est tom­bé, ce qui a empê­ché l’amendement de la loi. En théo­rie, le délai reste donc 2015, à part qu’aucune mesure n’est encore pré­vue pour concré­ti­ser les fermetures.

Quatre nou­velles conven­tions inter­na­tio­nales qui pré­voient des méca­nismes de pré­ven­tion des acci­dents ont été adop­tées, mais les inévi­tables com­pro­mis les ont affaiblies.

Aujourd’hui, un nou­veau sar­co­phage des­ti­né à être pla­cé sur le réac­teur est en cours de construc­tion, mais les retards et les pro­blèmes tech­niques s’accumulent. Le 19 avril, à Kiev, se réunis­sait la confé­rence des dona­teurs char­gée de réunir les 740 mil­lions d’euros néces­saires à son achè­ve­ment, dont seuls 550 mil­lions ont été récol­tés. Res­te­ra, disent les experts, à résoudre le pro­blème du cœur radio­ac­tif de la cen­trale et sa prise en charge ulté­rieure, mais puisque le sar­co­phage doit durer cent ans, on a tout le temps d’aviser…

Même si les experts ont répé­té à l’envi que le nucléaire belge était sûr, qu’un trem­ble­ment de terre d’une telle magni­tude était inima­gi­nable et que le risque de tsu­na­mi était nul, la catas­trophe de Fuku­shi­ma doit relan­cer les inter­ro­ga­tions quant au nucléaire. Dans sa conclu­sion, Marc Moli­tor se déclare en faveur d’une sor­tie du nucléaire qui, au-delà du désastre qu’il peut pro­vo­quer, est anti­dé­mo­cra­tique parce que la ges­tion d’un risque majeur est dif­fi­ci­le­ment appré­hen­dable par la socié­té. Par défi­ni­tion, un acci­dent est tou­jours une conjonc­tion impré­vi­sible de fac­teurs maté­riels, éco­no­miques, humains…, et, par­fois pré­vi­sible, lorsque les contraintes éco­no­miques grèvent la sécu­ri­té nucléaire qui, par exemple, fait appel à davan­tage de sous-trai­tants que par le pas­sé. Sor­tir du nucléaire exi­ge­ra de revoir nos modes de consommation.

En atten­dant, on peut tou­jours aller visi­ter Pri­pyat, la ville la plus proche de la cen­trale nucléaire de Tcher­no­byl, aban­don­née après la catas­trophe, comme dix-mille visi­teurs l’ont fait en 2010. Le tour-ope­ra­tor ukrai­nien qui orga­nise le cir­cuit pré­cise bien évi­dem­ment qu’il ne peut être tenu res­pon­sable d’éventuels can­cers qui surviendraient…

  1. Marc Moli­tor, Tcher­no­byl. Déni pas­sé, menace future ?, édi­tions Racine et rtbf, 2011.

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie