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Syrie : le trou noir des disparitions forcées

Numéro 7 - 2017 - Alep (Aleppo) Assad Syrie par Benjamin Peltier

novembre 2017

Un matin, la photo de Hazem Hariri s’est affichée sur mon écran. Après plusieurs années sans nouvelles, sa famille venait d’obtenir des preuves de son décès. Étudiant en droit à Alep et né en 1992, il avait été arrêté par les services de renseignement du régime syrien au printemps 2013 pour « sympathie révolutionnaire ». Il n’avait jamais […]

Le Mois

Un matin, la photo de Hazem Hariri s’est affichée sur mon écran. Après plusieurs années sans nouvelles, sa famille venait d’obtenir des preuves de son décès. Étudiant en droit à Alep et né en 1992, il avait été arrêté par les services de renseignement du régime syrien au printemps 2013 pour « sympathie révolutionnaire ». Il n’avait jamais porté une arme. Personne ne l’avait revu depuis. Apparemment, il n’aurait pas survécu plus d’un an à sa détention. Des histoires comme celle de Hazem, il y en a tous les jours en Syrie.

Alors que la violence des combats semble appelée à diminuer, une autre violence, moins visible, continue de s’exercer : celle des disparitions forcées. Comme elles se font en dehors de cadre légal formel, elles échappent pour la plupart aux radars médiatiques et les chiffrer correctement est dès lors quasiment impossible. Il apparait toutefois clairement que ces arrestations sont massives. De simples discussions avec des Syriens réfugiés en Belgique permettent de saisir rapidement la proportion impressionnante d’entre eux à être passée par les prisons d’Assad et à avoir subi les tortures accompagnant ces détentions. Citer des chiffres est périlleux. Le Syrian Network for Human Rights (SNHR) ne comptabilise que les disparitions dont il est certain. En effet, il ne peut comptabiliser que les détenus dont il connait le nom et la date d’arrestation. Or, cette organisation estime qu’il y aurait à l’heure actuelle 85.000 personnes détenues en Syrie, dont 90% par le régime syrien. Daech, le PYD kurde, les rebelles et l’ex-front Al-Nusra « se partageant » les 10% restants. Ce chiffre, déjà extrêmement interpelant, n’est pourtant qu’une estimation basse, vu le système de comptabilisation du SNHR et le mode opératoire du régime. Le Syrian Observatory for Human Rights (SOHR) estime ainsi que, depuis 2011, ce ne sont pas moins de 500.000 Syriens qui sont passés par les prisons ; une partie y étant décédée, une autre ayant été libérée et une dernière s’y trouvant toujours.

Ces disparitions, très peu visibles, sont pourtant un réel enjeu car, à un moment où le désintérêt pour la Syrie est accentué par un sentiment d’accalmie, elles sont souvent totalement oubliées de la lecture médiatique et politique. D’autant plus que les organisations des droits de l’homme (Amnesty International, HRW, FIDH, etc.) qui enquêtent sur ces disparitions ne notent aucune baisse d’intensité et que le SNHR continue d’en recenser plusieurs centaines chaque mois.

Si ces disparitions et leur ampleur doivent susciter l’inquiétude, c’est parce que les sévices et les tortures pratiqués par les services de renseignement syriens sont parmi les plus cruels qui soient. Un rapport d’Amnesty International sorti l’an dernier décrit des pratiques de torture « à une échelle de masse », « généralisées », « systématiques » et « sur une base quotidienne pour les détenus », conduisant le plus souvent à la mort. Ainsi, le rapport César montre qu’entre 2011 et 2013, pour la seule ville de Damas, ce sont plusieurs milliers de détenus qui sont morts des suites des traitements subis. Plus récemment, en février 2017, Amnesty sortait un rapport sur les exécutions dans la prison de Sednaya qui soulignait qu’entre 2011 et 2015, jusqu’à 13.000 détenus y avaient été « liquidés ». Un mois plus tard, les services de renseignement américains, sur la base d’images satellites, affirmaient craindre l’existence à Sednaya de fours crématoires destinés à l’élimination des corps. Amnesty utilisait les termes de « politique d’extermination » pour qualifier ce qui s’y passait et ajoutait que rien ne pouvait lui permettre de croire sérieusement que ces exécutions avaient cessé après 2015.

Effectivement, des récits plus récents continuent d’abonder. Ainsi, il y a bientôt un an, lorsque la ville d’Alep était progressivement reprise à l’opposition, l’emprisonnement des civils provenant des quartiers récupérés était important. Dans le cas des hommes, il était même systématique. Ainsi, Anouar Chehada, médecin dans Alep-Est assiégée, décida au début du mois de décembre 2016 de fuir le réduit assiégé. Arrivé à hauteur d’un barrage du régime dans l’un des fameux « couloirs humanitaires », il fut arrêté avec sa femme et son nourrisson de quatre mois. Toute la famille fut alors emmenée en détention. Une somme colossale d’argent lui fut extorquée contre la libération de sa femme et de son enfant. Quant à lui, il dut rester en prison et fut, vingt-neuf jours durant, soumis à tout l’éventail des tortures pratiquées par le régime syrien. Il décrit des prisons surpeuplées où les détenus sont en moyenne cinquante dans des cellules tellement bondées que tout le monde ne peut s’y assoir. Finalement, il fut envoyé dans une caserne, afin d’être armé et envoyé au front pour servir de chair à canon aux forces gouvernementales.

Ainsi, on voit à quel point la logique d’incarcération est devenue vitale pour le régime : elle permet, d’une part, de rançonner la population, ce qui représente une source de financement non négligeable, et, d’autre part, de se doter d’un « réservoir » en vies humaines à bas prix pour les batailles qu’il continue
de mener.

Mais l’incarcération n’est pas réservée qu’aux hommes. Le SNHR estime qu’il y a au moins 7.571 femmes encore en prison en Syrie actuellement. Plus de 80% d’entre elles sont aux mains du régime et, parmi celles-ci, au moins 319 sont mineures. Le quotidien des femmes en détention confine à l’horreur. Voici le récit de l’une d’entre elles : Ayda a été arrêtée par des hommes de la Garde républicaine syrienne, elle aussi à un barrage d’Alep. Le jour de son arrestation, elle a été battue, ligotée puis violée pendant des heures par ses gardes sous un portrait du dictateur syrien. Suivront trois mois d’incarcération et de viols à répétition : où elle est victime ou spectatrice. On touche là à un autre aspect de la politique de disparition forcée du régime : terroriser la population. Un grand nombre des personnes qui en sortent sont littéralement détruites et, pour les femmes, cela s’accompagne souvent d’un fort rejet social dû à la honte et à l’atrocité des traitements sexuels subis.

Cette peur viscérale des services de renseignements syriens fait que la simple évocation de leur nom arabe — moukhâbarât — fait trembler la plupart des Syriens en exil. Cet aspect représente l’un des principaux obstacles à un retour au pays des cinq millions de Syriens à l’étranger. Si Assad reste au pouvoir, c’est notamment parce qu’il a su réaliser un véritable nettoyage ethnique des zones qu’il contrôle. Pour les populations qui ont fui, y revenir représenterait un risque énorme que la plupart ne sont pas prêtes à prendre. Ce sentiment est renforcé par les récentes déclarations d’un haut gradé de l’armée syrienne, Issam Zahreddine, qui a menacé les réfugiés en cas de retour en Syrie : « Jamais nous n’oublierons, jamais nous ne pardonnerons» ; « Si vous avez fui la Syrie, ne revenez jamais […]; [si vous le faites] nous vous punirons ».

La conclusion, c’est que l’on ne soulignera jamais assez l’importance de cette réalité cachée en Syrie et que tout doit être mis en œuvre pour y apporter une réponse forte. Le militaire et, dans une moindre mesure, l’humanitaire occupent le devant de la scène quand il s’agit d’aborder le conflit syrien. Pourtant, la lutte contre l’impunité et pour la justice devrait également occuper une place centrale. Cette demande de justice exprimée par beaucoup de Syriens, relayée par les associations de défense des droits humains, est non seulement légitime, mais elle constitue surtout une condition sine qua non à une pacification durable de la région.

Benjamin Peltier


Auteur

La Revue Nouvelle
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