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Syndicat, bouge de là !

Numéro 2 - 2019 par Thomas Lemaigre

mars 2019

Et si la cogestion de la partie « activation du comportement de recherche d’emploi » de l’assurance-chômage représentait une cassure irréparable et encore sous-estimée du positionnement des syndicats ? Si, en ces terres hostiles, leur business as usual était en train de démentir leurs promesses historiques ? Si un syndicat sans projet n’était en réalité qu’une espèce de lobby doublé d’un appareil bureaucratique ? Alors l’auteur suggère d’envisager sérieusement un pari audacieux.

Dossier

« Ça va, tout ce monde vit en intelligence, pour que rien ne s’écroule trop brusquement »

Marie Richeux, Polaroïds, Sabine Wespieser éd., 2013.

Vous connaissez l’histoire de la grenouille et de la casserole d’eau. Il vaut la peine, de temps en temps, de la rappeler. Prenez un syndicat belge. Plongez-le dans l’eau froide de la casserole des politiques actives1 du marché de l’emploi. Allumez à petit feu. La grenouille vit sa petite vie aquatique, elle ne réagit pas. Tout au plus quelque agitation du bout d’un doigt d’une patte gauche au moment où la température atteint le niveau du Plan d’accompagnement des chômeurs. Deux orteils et demi frémissent le jour où le gouvernement Di Rupo met les gaz sur la fameuse chasse aux chômeurs. Rien ne se passera plus vraiment, même quand les allocations d’insertion seront supprimées et que la dégressivité des niveaux d’indemnisation se trouvera accrue à tout prix, température à laquelle la grenouille se retrouvera définitivement cuite. Inerte, hors jeu.

Prenez la même grenouille syndicale. Prenez cette fois-ci une casserole d’eau bouillante. Jetez la grenouille dedans. Que se passe-t-il ? L’animal se débat avant de toucher la surface. Et deux fois sur trois, en un bond salvateur — enfin, c’est ce que l’on raconte —, elle parvient à se jeter in extremis hors du bouillon. À peine quelques brulures, qui ne lui seront probablement pas fatales.

N’est-ce pas là, en somme, le dilemme auquel sont confrontées les organisations de travailleurs qui cogèrent, mal à l’aise, un système d’«activation du comportement de recherche d’emploi », à l’heure où la sixième réforme de l’État a confié de nouvelles manettes à leurs instances régionales ? Celles-ci sont elles-mêmes cogestionnaires de services régionaux de l’emploi qui organisent désormais ce qu’elles appellent la « chasse aux chômeurs », à savoir le contrôle et la sanction de la « disponibilité active » (et passive) des chercheurs d’emploi, c’est-à-dire leurs efforts de recherche d’un emploi ?

Nul n’a tenté de quantifier les objectifs budgétaires qu’était censée permettre d’atteindre cette forme sournoise de rationalisation des dépenses publiques2. Nul ne les évalue à posteriori, à moins que tout le monde ait oublié. Nul ne sait non plus comment le fédéral compte les dividendes de la lutte contre la fraude sociale, indispensable politique corolaire. Nul ne sait vraiment comment CPAS et communes, pour une part d’entre eux exsangues, ramassent les morceaux. Nul ne sait où sont les emplois, pas même les mini-jobs, qui auraient dû tirer d’affaire ces milliers de chômeurs en fin de droits. Nul ne tente d’évaluer le gâchis social de cette « course de rats » qui consiste à faire courir tout ce monde derrière des chimères — de huit à trente chômeurs « actifs » pour une offre d’emploi, selon les évaluations, les conjonctures et les régions. Et l’on a encore moins tenté d’évaluer quelle pression ces hommes et ces femmes mettent jour après jour sur les travailleurs en poste.

Lutte des places et guérilla des strapontins

Nos élites syndicales à peine plus que quiconque. Elles ont vendu de la solidarité, les voici embringuées dans les formes les plus exacerbées de la lutte de tous contre tous. Elles se réfèrent encore parfois au souffle fondateur du « secours mutuel », les voici statufiées en clercs assujettis et bonshommes, à décompter leur base, accueillie au quotidien dans des permanences en surchauffe ; à gérer le rapport de force dans cent enceintes feutrées, du CA de telle mission régionale pour l’emploi à tel conseil consultatif ; en un mot, à faire corps et âme pleinement partie du système.

Ne serait-il pas temps qu’elles mettent à leur agenda la question d’un changement radical de stratégie ? Ne serait-il pas temps qu’une organisation syndicale, ou toutes ensemble, se retire sans préavis et sans conditions des comités de gestion d’Actiris et du Forem, les deux services publics régionaux de l’emploi ? Ne serait-il pas temps qu’elles cessent, en participant à l’aménagement de leur mise en œuvre, d’endosser les principes généraux comme les modalités de cette machine à produire de la pauvreté, à détruire des droits et à broyer des familles ?

Pourquoi maintenant ? Précisément parce que la dernière réforme de l’État a achevé d’unifier complètement accompagnement (gentil flic) et contrôle-sanction (méchant flic); parce que, quelle que soit la majorité en Wallonie, la pratique des sanctions par le Forem a passé la deuxième ; parce que le ministre Jeholet (MR) alloue de nouveau des montants importants pour permettre au Forem d’organiser ces nouvelles missions (déjà 708.000 euros de 2017 à 20183); parce que la main gauche des comités de gestion d’Actiris et du Forem, régionaux, ne peut plus (ou encore plus difficilement) faire mine d’ignorer la main droite du comité de gestion de l’Onem, fédéral.

C’est la main de fer qui se fait désormais de plus en plus sentir, plutôt que le gant de velours. La cogestion des institutions d’encadrement des pauvres se déroule désormais dans un rapport de force si défavorable face au politique et aux employeurs qu’elle est devenue en tout point contradictoire avec la mission syndicale première de contestation des rapports de domination et d’approfondissement de la solidarité.

Il ne s’agit pas ici de prôner la suppression de toute forme de médiation entre l’État et le citoyen, de balayer tous les acquis historiques de la social-démocratie dans sa version néocorporatiste à la belge, en particulier la production paritaire de la soft law interprofessionnelle ou sectorielle ni la mobilisation des partenaires sociaux sectoriels dans la formation professionnelle. Il s’agit encore moins de dire que les syndicats doivent abandonner à leur sort difficile l’ensemble de la sécurité sociale et de l’action publique ; pas même qu’ils doivent renoncer à leur apport indispensable, via nombre de conseils consultatifs, aux politiques régionales en matière de développement, d’industrie, d’emploi, de formation, etc. Ce serait confondre concertation et cogestion.

Non, il s’agit de lever un tabou : la participation des syndicats à la cogestion de l’assurance chômage n’est en rien un impératif politique ou historique, à fortiori si cette branche de la Sécu a muté, de leur point de vue, en une politique fallacieuse au point à la fois de démentir les objectifs politiques qui fondent l’existence des syndicats et de décrédibiliser, et donc de déforcer, leurs autres leviers de participation à la gestion du bien commun.

Comment ne pas hypothéquer à terme l’adhésion d’une bonne partie de leurs troupes ? Fidélisées de longue date par une offre de services, comment les retenir si ces services syndicaux visent l’accès à des droits en régression, et qui plus, si ces reculs sont en partie le fait d’une cogestion assumée ?

L’hypothèse que nous suggérons, c’est d’acter l’épuisement des cadres établis, et donc la nécessité de chercher hors de ceux-ci de nouvelles perspectives de démocratie sociale et économique.

On entend déjà l’objection : « Bon, pourquoi pas en parler ? Mais vous ne vous rendez pas compte, ce serait tellement pire sans nous ! ». En est-on vraiment si surs ? A‑t-on seulement levé le nez du guidon ? Si par bonheur on s’est déjà posé la question au calme, a‑t-on vraiment pris le temps d’identifier tous les « pour » et tous les « contre » ? S’est-on vraiment mis dans une posture prospective pour imaginer précisément ce que le système produirait sans la cogestion syndicale ? Et surtout, a‑t-on déjà fait le parallèle entre de tels réflexes d’autodéfense et la posture « Avec nous, c’est moche. Sans nous, ce serait pire » qui concourt à couler l’un après l’autre tant d’anciens partis de gauche de gouvernement en Europe.

Autre objection, plus dure celle-là : « Et donc vous demandez aux syndicats de mettre en œuvre exactement le programme de la N‑VA, qui entend les voir dégager complètement du paysage politique ? » Si notre hypothèse peut en partie ressembler aux ambitions d’une certaine droite sur les modalités, elle n’a absolument rien à voir sur les finalités, elle en est même précisément le contraire, à savoir reprendre mieux pied dans l’espace politique. Et surtout, abandonner la cogestion de la chasse aux chômeurs n’implique en rien d’abandonner celle de la Sécurité sociale. Elle pourrait même à terme renforcer certains positionnements, par exemple sur l’activation des malades chroniques, des personnes handicapées, etc. Qui plus est, l’hypothèse ici envisagée ne confond pas retrait des comités de gestion et désintérêt total et définitif pour la chasse aux chômeurs. Il y a d’autres modalités à réinventer — d’information, de consultation, de contrôle sur les institutions —, à négocier et donc un rapport de force à reconstruire pour les faire advenir. Faire un pas de côté nous semble une condition minimale pour espérer reprendre la main.

Notre hypothèse est que, concernant les décisions prises en la matière depuis la dernière réforme de l’État, la participation aux comités de gestion d’Actiris et du Forem ne fait plus assez la différence. La FGTB et la CSC sont contre les contrôles et les sanctions, mais cela a‑t-il changé quoi que ce soit dans les politiques et dans les pratiques administratives depuis deux ans ? Les notes de minorité dans tel avis ou les réserves face à telle décision, comment peuvent-elles changer quoi que ce soit au sort du demandeur d’emploi qui risque la sanction ou la fin de droits ? Quelles résistances syndicales décisives le ministre wallon de l’Emploi Jeholet (MR) a‑t-il rencontrées dans sa croisade contre la « culture de l’excuse » sur laquelle le Forem était selon lui organisé ?

Libérer la liberté syndicale

Et au fond, ce retrait institutionnel, à quoi servirait-il ? Si l’action syndicale est trop accaparée par la négociation des seuls moyens et modalités, sortir du cadre c’est d’abord pour se repositionner sur les finalités prioritaires. Le modèle productiviste hérité du XXe siècle sur lequel s’appuient nos institutions socioéconomiques est à bout de souffle4 : sens du travail, sens de la consommation, distribution sociale de l’activité, distribution du pouvoir dans l’entreprise capitaliste, prospérité sans croissance, menace d’épuisement des ressources naturelles, décarbonation des économies, sont autant de défis qui ne sont plus confinés au long terme. Le travail mute, les syndicats pas. Plus les acteurs sociaux, syndicats en tête, s’y prendront tôt, plus ils seront à même de les transformer en opportunités au lieu de laisser se refermer l’avenir.

N’est-il pas temps d’acter qu’être à la fois dedans et dehors ne sera plus tenable longtemps ? Le retrait institutionnel sera un acte politique et symbolique fort : il incarne l’urgence de changer les paradigmes. Son sens, même s’il n’y suffit pas, est de ressusciter la capacité de proposition et de projection des syndicats. Mettre ce pied dehors, c’est se mettre en position de commencer à voir de l’extérieur son rapport aux politiques publiques. Sans un tel pas de côté, on doit bien acter qu’il est impossible aux syndicats de réinterroger leur rapport historique à l’État et à ses institutions ni de revisiter la manière d’habiter leur indispensable rôle de « corps intermédiaires ». Car il y a certainement d’autres lieux de concertation à remettre en question et d’autres formes à inventer. C’est donc l’occasion de commencer à se libérer des carcans institutionnels pour imaginer de nouveaux compromis, remettre à plat des évidences, chercher des alliances plus fortes avec d’autres acteurs sociaux et, surtout, reprendre l’initiative des expérimentations institutionnelles. Ce n’est pas dans des comités de gestion ouatés que sont nées les ruptures déterminantes qu’ont constituées les conventions collectives, les mutuelles, les banques populaires, les coopératives de travailleurs, etc., toutes ces avancées qui ont collé à la révolution industrielle d’il y a cent-cinquante ans et qui ont mis les syndicats au centre de la scène socioéconomique pendant plus d’un siècle.

Et si jamais la démocratie économique et sociale n’était plus la mission centrale que les syndicats se donnent pour le prochain demi-siècle, on peut au moins imaginer que ce sursaut critique et tactique permettrait une réorganisation de leurs priorités politiques pour concentrer le feu sur les forces workfaristes5 qui pèsent sur l’État de droit.

Nous n’avons pas ici la prétention de faire cet examen de conscience à la place des syndicats. C’est de leur responsabilité qu’il relève. C’est pour se mettre en condition de le faire qu’il est devenu nécessaire d’en passer par une décision de rupture, un premier pas de côté.

Mais l’idée est surtout ici que ce retrait institutionnel soit l’amorce du tournant par lequel le syndicat acterait et catalyserait les mutations profondes de l’engagement social et politique que marquent la recherche de singularité individuelle, le besoin de mise en projet et l’attente montante de cohérence entre pratiques et valeurs des organisations. Il se mettrait à donner écho à la défiance de plus en plus accrue à chaque génération pour les horizons de progrès collectif que promettent les acteurs traditionnels du changement social et de la mobilisation politique. D’autant plus que désormais « c’est surtout le chômage des jeunes, y compris diplômés, et la dégradation, relative ou absolue, du niveau de vie des classes moyennes qui peuvent être soulignés (au titre de facteurs sociodémographiques des formes contemporaines de mobilisation). Ceci, notamment dans le sillage de la crise économique de 2009, sur un arrière-fond de dégradations présentes et à venir, écologiques et économiques, incite à des mobilisations qui soient à la fois fondées sur des valeurs et sur une recherche pratique de modes de vie (alternatifs) durables.6 »

Le syndicat redeviendrait une organisation de travailleurs, avec et sans emploi, non plus une organisation pour les salariés en CDD des moyennes et grandes entreprises. Il soutiendrait et animerait de façon volontariste et systématique les actions collectives auto-organisées et autogérées, y compris celles qui se positionnent comme « antisystème ». Il se lancerait ainsi dans des logiques d’action qui lui donneraient de nouvelles formes de cohérence et de nouveaux ressorts de mobilisation, en particulier pour des alliances avec les acteurs sociaux issus des dernières générations militantes, qu’on pourrait presque qualifier de post-social-démocrates. Il commencerait du coup à remettre pied en bas sa pyramide des âges inversée (les élites syndicales sont devenues spectaculairement plus âgées que leur potentiel de forces vives).

Redevenir instituant, ce sera aussi se remettre en position de mobiliser une large part de la société, ce que les syndicats sont pratiquement les seules organisations à pouvoir faire désormais, à l’heure, par exemple, où tous les partis politiques ne trouvent plus leurs forces que dans leur appareil, et où ces appareils se voient engagés avec leur base dans un rapport de méfiance réciproque grandissante.

L’État, quant à lui, privé de son gant de velours syndical, n’en sera que plus l’État, nu, contraint de convaincre ce jeune qui a raté son certificat de qualification dans un métier de la construction qu’il est très bien pour lui, ce boulot de technicien de surface à horaires coupés, qu’il doit le prendre ; nu pour expliquer à la mère seule avec enfants le nouveau mode de calcul des allocations de chômage à dégressivité accrue et, quelques mois plus tard, alors qu’elle est en fin de droits, pour la pousser vers le CPAS.

Bref, libérer la liberté syndicale pour recommencer à démocratiser la société.

  1. Les politiques actives sont celles qui encouragent ou obligent les travailleurs inactifs à être présents sur le marché de l’emploi. Elles ont été théorisées par opposition aux politiques d’indemnisation réputées « passives ».
  2. Le ministre fédéral de l’Emploi Kris Peeters (CD&V) a seulement estimé à l’été 2017 que l’Onem économiserait 20 millions d’euros par an si était accepté l’assouplissement qu’il propose des critères de l’«emploi convenable » (que les chômeurs sont censés accepter sous peine de perdre leurs allocations).
  3. Au programme 18.16 du budget wallon.
  4. Voir dans ce même dossier O. Derruine, « Le rapport des syndicats à la croissance ».
  5. Le workfare est une approche de la protection sociale centrée sur l’obligation de travailler quelle qu’en soit la forme, des workhouses pour les pauvres anglais jusqu’au XIXe siècle à la sanction par retrait du bénéfice d’allocations en cas de refus d’une offre d’emploi « faisable et maniable » aujourd’hui.
  6. Zaccai E. et Orban A., « Mobilisations écologiques actuelles, mobilisations des années 1960 – 1970 : quels parallèles ? », Développement durable et territoires, vol. 8, n° 2, juillet 2017.

Thomas Lemaigre


Auteur

Thomas Lemaigre est économiste et journaliste. Il opère depuis 2013 comme chercheur indépendant, spécialisé sur les politiques sociales et éducatives, ainsi que sur les problématiques socio-économiques régionales. Il exerce également des activités de traduction NL>FR et EN>FR. Il est co-fondateur de l'Agence Alter, éditrice, entre autres, du mensuel {Alter Echos}, qu'il a dirigée jusqu'en 2012. Il enseigne ou a enseigné dans plusieurs Hautes écoles sociales (HE2B, Helha, Henallux).
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