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Syndicalisme et démocratie d’entreprise. Le bicamérisme économique comme utopie réelle

Numéro 2 - 2019 par Azzedine Hajji Isabelle Ferreras

mars 2019

La relation au sein de l’entreprise est despotique. Or l’entreprise est le siège du rapport capital/travail, la pierre d’angle du capitalisme et par là un lieu hautement politique. Défendre une démocratie qui s’étende à l’entreprise est un moyen de provoquer une mutation structurelle de nos sociétés. Un outil de cette évolution pourrait être le bicamérisme économique.

Dossier

La Revue nouvelle : Pouvez-vous nous indiquer pour quelles raisons la question de la démocratie d’entreprise est un enjeu central dans nos démocraties qui devrait être pris à bras-le-corps par les syndicats ?

Isabelle Ferreras : Pour le comprendre, il faut tout d’abord clarifier les concepts de capitalisme et de démocratie comme deux systèmes distincts de gouvernement. Le capitalisme donne un monopole des droits politiques à ceux qui apportent du capital, alors que la démocratie est fondée sur l’idée d’une égalité « en dignité et en droits ». Mon travail s’ancre donc avant tout dans la clarification de cette contradiction capitalisme/démocratie, c’est-à-dire dans l’idée qu’on est face à deux propositions qui sont adossées à des idéaux et produisant des modes d’organisation très différents. Et lorsque l’économie prend une part progressivement grandissante dans l’espace public, ce qui est le cas aujourd’hui avec l’économie de services, cette contradiction s’accentue de manière encore plus visible. Les travailleurs sont alors amenés à mobiliser davantage encore leurs attentes d’être traités comme des égaux en dignité et en droits, ce qui ne signifie pas pour autant que l’ouvrier à la chaine dans le monde industriel n’avait pas cette attente de justice. On a en effet quantité de témoignages qui le montrent, et les meilleurs exemples restent les mobilisations ouvrières et syndicales qui se sont construites sur cet idéal de pleine égalité en vue de permettre à chacun de gouverner sa vie dans toutes ses dimensions, y compris dans la sphère du travail. Mais comme celle-ci était plus ou moins retranchée dans un milieu considéré comme quasi domestique — on continue d’ailleurs à parler d’entreprise privée —, la mobilisation du fond culturel issu de l’idéal démocratique n’était pas si simple. Aujourd’hui les choses sont plus manifestes car les travailleurs sont davantage confrontés au client, qui n’est pas un collègue au sein de l’espace pensé comme privé constitué par l’entreprise, mais un « autre » de l’espace public vis-à-vis de qui l’attente d’égalité va aussi être mobilisée…, attente qui ne sera pas forcément rencontrée ! Cette situation, historiquement nouvelle, va encore davantage aiguiser cette attente des travailleurs que j’appelle l’intuition critique de la justice démocratique dans le travail. C’est une intuition, elle est donc vaguement formulée et n’est pas nécessairement explicite, mais elle s’ancre dans le vécu des travailleurs puisque, dès qu’ils franchissent le pas de l’entreprise, ils sont soudainement dépossédés de leur citoyenneté. On leur demande ainsi d’exécuter les ordres d’un despote capitaliste qui a le droit de commander la relation selon une conception typique du monde privé qu’Aristote a bien formulée pour décrire la relation entre un maitre et son esclave, qu’il qualifiait de despotique.

Pour se donner les moyens de toucher au cœur de ce qui fait problème aujourd’hui dans le capitalisme, il faut penser l’entreprise comme l’institution centrale de cette contradiction puisqu’elle est le siège de ce rapport capital/travail. On peut certes, comme dans certains discours syndicaux, compter sur le pouvoir redistributif de l’État, mais face à l’enjeu, on peut sérieusement douter que cette stratégie soit à la hauteur, en particulier car nos États sont dépassés par l’action économique devenue transnationale. Si les formules du monde fordiste, correspondant aux trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, pouvaient faire sens dans un monde où les frontières nationales encapsulaient l’action des entreprises sur les marchés, ce n’est plus le cas à présent. La social-démocratie était crédible tant que ces frontières étaient plus ou moins fermées, mais aujourd’hui nous sommes face à une économie mondialisée qui met en échec la capacité de nos puissances publiques à agir et les réduit ainsi à l’impuissance. Pour dépasser cette contradiction je pense donc que la voie à suivre est d’approfondir le projet démocratique en l’étendant au champ économique et donc à l’entreprise.

R.N.: Comment pourrait se concrétiser ce processus de démocratisation de l’entreprise ?

I.F.: Si on analyse ce qui a été construit par le mouvement ouvrier et syndical dans les luttes sociales des XIXe et XXe siècles, ce qui apparait est une démarche de construction institutionnelle de la représentation des travailleurs à la fois sur le plan de l’économie générale et du secteur, mais aussi au sein de l’entreprise. En Belgique la structuration institutionnelle de la représentation des travailleurs au niveau de l’entreprise a produit le conseil d’entreprise. Et je pense qu’il faut poursuivre ce travail de revendication et réfléchir à de nouvelles possibilités d’obtenir des gains démocratiques au niveau de l’entreprise au lieu d’utiliser, comme la loi El Khomri l’a fait en France, l’entreprise comme un niveau de négociation qui va déforcer la négociation de branche (comme on dit en France), c’est-à-dire au niveau sectoriel.

La perspective que j’approfondis est qu’une meilleure compréhension des enjeux du travail nécessite de bien saisir l’entreprise. Je propose de la considérer comme une entité politique. L’entreprise a certes une dimension économique évidente, mais si on s’y limite, il est très difficile d’en avoir une analyse critique. Cette dimension politique se traduit par une description de l’entreprise capitaliste construite à partir de ce que j’appelle ses deux parties « constituantes » : le capital et le travail. L’apport en capital est indéniable, mais il y a aussi un investissement qui est tout à fait méconnu et négligé : c’est l’investissement en travail qui est porté par les travailleurs, pas seulement d’ailleurs par ceux qui sont directement salariés de l’entreprise, mais aussi un ensemble plus vaste qui peut se trouver logé juridiquement chez des sous-traitants ou sous statut d’indépendant. Cet investissement en travail est crucial et, sans lui, l’entreprise ne pourrait tout simplement pas produire de valeur. Identifier ces deux parties constituantes se trouve au fondement de la théorie politique de l’entreprise capitaliste que je développe. Dès lors on se rend compte que si l’on a structuré institutionnellement la voie de représentation de l’investissement en capital — c’est le rôle de la structuration juridique permise par la société anonyme (SA) —, on n’a pas été aussi loin dans la structuration de l’autre partie.

En effet le conseil d’entreprise en porte l’intuition, mais n’est pas une formule assez aboutie à mon sens. On peut analyser l’entreprise comme une entité politique qui est sous contrainte du despotisme de la société anonyme, agissant comme le despote capitaliste, et qui a effectivement tous les moyens d’imposer son pouvoir sur l’entreprise. L’entreprise étant de fait une entité beaucoup plus large que la simple structuration juridique de la société anonyme : encore faut-il considérer les contrats de travail et les contrats commerciaux de divers ordres pour mieux saisir son existence dans son ensemble, c’est ce que j’appelle remembrer l’entreprise. Donc le concept d’entreprise que je propose est un concept sociologique et essaie d’embrasser l’ensemble des relations qui constituent l’entreprise avec, en son fondement, ses deux parties constituantes.

Si l’on considère l’entreprise comme une entité politique sous la contrainte d’un despote, la société anonyme, alors il devient pertinent d’analyser la manière dont d’autres entités politiques sous contrainte de despotisme ont historiquement amorcé leur démocratisation. J’ai mené cette recherche pour me rendre compte que c’est à travers ce que j’appelle un moment bicaméral qu’elles l’ont fait. La situation la plus éclairante à mon sens aujourd’hui est le cas britannique. La révolution anglaise au XVIIe siècle entérine un compromis entre un gouvernement où le pouvoir législatif est partagé entre la Chambre des Communes qui représente le peuple et la Chambre des Lords qui « représente la propriété» ; la Chambre des Lords est en effet constituée des propriétaires terriens. D’une manière symétrique, le conseil d’administration de la société anonyme est la représentation des propriétaires des parts de capital dans la SA. La question que l’on est amené à se poser est dès lors celle de la compatibilité du mode actuel d’organisation du pouvoir — monocaméral (une chambre du législatif, constituée des représentants des parts) — dans l’entreprise capitaliste avec notre idéal démocratique : est-il concevable, est-ce juste, légitime, est-ce même intelligent vu leur importance dans tant d’aspects de notre vie que les entreprises soient gouvernées par cette sorte de Chambre des Lords qu’est un conseil d’administration ? Je ne le pense pas. L’idée que je propose est donc de prolonger l’histoire de la construction d’une représentation collective des travailleurs dans l’entreprise, telle qu’elle a été nourrie par le monde ouvrier et syndical jusqu’à la formule du conseil d’entreprise, pour y voir une intention qu’il faut poursuivre.

À mes yeux, le conseil d’entreprise constitue l’ébauche d’une véritable Chambre des représentants des investisseurs en travail appelée à avoir autant de pouvoir et de prérogatives que le conseil d’administration. On ne peut pas se contenter de la forme actuelle de cet organe essentiellement consultatif, même si son avis peut être déterminant sur certaines questions importantes, mais relativement restreintes par rapport à la marche du capitalisme. C’est au cœur même de la stratégie d’entreprise que les travailleurs via leurs représentants doivent avoir leur mot à dire : que faire des profits, quels services ou produits développer, quelle organisation de travail adopter, quelle équipe de direction, quel CEO choisir, etc.? À l’heure actuelle, tous ces enjeux sont du ressort du conseil d’administration qui en a le monopole décisionnel. Je pense en effet qu’il faut mettre à niveau le conseil d’entreprise dans le processus institutionnel de l’entreprise pour l’amener à un niveau de compétence équivalent au conseil d’administration. L’idée qu’il faut saisir est que les « lois » de l’entreprise doivent être entérinées par les deux Chambres du « Parlement de l’entreprise », qui doivent apprendre à délibérer et argumenter afin de trouver des compromis viables en leur sein et entre elles. Il faut bien comprendre que la voie suggérée est celle d’une institution de transition — Ernest Mandel aurait parlé d’une revendication intermédiaire — parce que l’idéal régulateur (pour parler comme Kant) du bicamérisme reste la démocratie (d’entreprise). Et celle-ci consiste, d’un point de vue idéaliste, à ne pas donner de droits politiques au capital qui reste une fiction, un médium.

On peut donc envisager la proposition bicamérale comme la manière de prendre enfin au sérieux l’idéal autogestionnaire du monde ouvrier et syndical qui a été présent tout le long de l’histoire du capitalisme, mais à qui il manque un chemin pour progresser. Il s’agit ici d’une perspective qui permet d’envisager d’acheminer l’ensemble de l’économie capitaliste par le biais du bicamérisme, depuis le monocamérisme actuel de capital vers le monocamérisme de travail, c’est-à-dire la démocratie d’entreprise ; pas de se contenter de l’économie sociale et solidaire comme d’une sorte de « réserve d’Indiens ».

R.N.: Cette continuité avec l’histoire des revendications ouvrières et syndicales parait à première vue un argument qui plaide en faveur d’un soutien fort des syndicats à votre proposition. Or il n’en est rien, la question de la démocratisation des entreprises ne semblant plus être une revendication prioritaire dans leur agenda. À quoi l’attribuez-vous ?

I.F.: Quand j’ai commencé à travailler sur cette idée bicamérale, aux débuts des années 2000, je finalisais ma thèse de doctorat à propos du rapport au travail des caissières de supermarché en Belgique. En les écoutant attentivement, je me suis rendue compte qu’elles exprimaient une critique politique du travail et une intuition critique de la justice démocratique au cœur même de leur expérience professionnelle. Or cela était très difficilement pris en charge par les organisations syndicales qui, à force d’être battues en brèche par l’avancée du néolibéralisme, avaient finalement réduit leur champ de revendications à la question des salaires, du temps de travail, etc., c’est-à-dire à des revendications quantifiables et compréhensibles par le modèle économique dominant, et qui peuvent donc faire l’objet d’un marchandage. La perspective de long terme pour l’émancipation des travailleurs avait ainsi été un peu mise de côté et on ne peut pas blâmer les syndicats pour cela. En effet, nous étions alors dans une époque de capitalisme triomphant appuyé sur l’idée que le travail est une marchandise comme une autre.

Quant à moi, le fait d’avoir étudié au MIT puis de poursuivre mes recherches à Harvard, depuis 2003, m’a permis de faire cette analyse depuis un poste d’observation sur l’état le plus avancé de ce qu’une société démocratique sous contrainte de despotisme capitaliste peut produire. Et la situation des États-Unis est véritablement dramatique. D’ailleurs, à ce propos, le syndicalisme européen, qui se trouve dans une situation nettement plus confortable que son homologue américain, a tendance à oublier que dans les années 1960 les syndicats américains se pensaient encore aussi indispensables que puissants. Entretemps, leur assise s’est complètement effondrée au point qu’ils n’affilient actuellement plus que 7% des travailleurs du secteur privé1. La conséquence en est que les travailleurs américains subissent des situations complètement absurdes où le droit du travail ne représente plus grand-chose et ne leur assure plus de protection. Par exemple, les travailleurs doivent de plus en plus respecter des clauses de confidentialité ou de non-concurrence totalement abusives qui font qu’après un licenciement, par exemple, il peut leur être défendu de retrouver du travail dans le même domaine d’activité au nom d’une clause de propriété intellectuelle…

Depuis 2008 cependant, il me semble qu’il y a un changement, une prise de conscience chez un certain nombre de responsables syndicaux qu’il faut se poser à nouveau des questions radicales, en revenir à la racine des problèmes que constitue cette fameuse contradiction capitalisme/démocratie. Mais le temps presse, il est vrai, et le travail reste énorme alors que l’incompréhension est fréquente. Il m’est arrivé d’être interpelée par des représentants syndicaux choqués par ma contribution qui leur semblerait négliger les acquis historiques du mouvement syndical… alors que l’enjeu est précisément de les renforcer.

R.N.: Ce type de réactions est frappant dans la mesure où, dans les pratiques concrètes des syndicats sur le terrain socioprofessionnel, il y a une acceptation de facto du caractère quasi domestique de l’entreprise comme possession privée de l’actionnariat. On a donc l’impression qu’il y a un fossé béant entre les pratiques et les discours, votre proposition bicamérale essayant de se frayer un chemin quelque part entre les deux. Par ailleurs cette contradiction ne s’explique-t-elle pas aussi par le malaise, tout à fait compréhensible, ressenti par certains syndicats à l’idée d’être impliqués dans le gouvernement de l’entreprise ? En matière de gestion du personnel, par exemple, cela pourrait les amener à prendre des décisions difficiles telles que des licenciements…

I.F.: Le malaise existe à l’évidence, et je pense qu’il y a des choses à clarifier. Avant tout, la proposition du bicamérisme pour l’entreprise n’est pas la codétermination allemande, à laquelle la FGTB s’est d’ailleurs farouchement opposée, à juste titre à mon avis. Ce modèle ne répond pas à la contradiction capitalisme/démocratie que je soulève. On reste en effet dans un système monocaméral : il y a une seule chambre législative, le conseil de surveillance, dans laquelle 50% des membres viennent du banc actionnarial et 50% du banc syndical, mais le président de l’assemblée est choisi en dernier ressort par les représentants du capital et possède bel et bien une voix délibérative, ce que les juristes allemands appellent la « fausse parité ».

On le comprend rapidement : c’est un système qui permet d’enrôler les représentants du travail dans les projets du capital, qui dispose de facto d’une majorité, en essayant d’avoir le plus grand assentiment possible de leur part. Ce n’est pas du tout ma proposition, parce que je pense qu’il faut un droit de véto collectif pour les travailleurs. Il faut que la contrainte soit beaucoup plus forte comme le montre le système allemand qui est régulièrement émaillé de scandales de corruption de représentants des travailleurs. Les représentants du capital ont là beau jeu de légitimer les décisions prises grâce à leur approbation par la frange soi-disant « la plus éclairée » des travailleurs… Il leur suffit ainsi d’un seul représentant des travailleurs votant avec eux pour clamer une majorité. Dans la proposition bicamérale, il faut qu’une majorité des représentants des travailleurs, c’est-à-dire 50 % + un représentant parmi leur Chambre, votent pour la décision proposée, au lieu d’un seul représentant au sein du conseil de surveillance unique !

R.N.: C’est pour cette raison que vous ne proposez pas un monocamérisme avec une parité parfaite, c’est-à-dire sans voix supplémentaire pour le patronat ? Qu’apporterait alors le bicamérisme par rapport à cette parité parfaite ?

I.F.: Dans le système bicaméral, la contrainte est beaucoup plus forte quant à la conviction que doit se faire la Chambre des représentants des investisseurs en travail. Il faut une majorité en son sein et il ne suffit pas qu’il y ait un ou deux représentants qui décident d’aller voter avec l’autre partie. Cette garantie est d’ailleurs identique du côté actionnarial. Quant aux hauts dirigeants de l’entreprise, ils deviennent alors ce gouvernement exécutif nommé par les deux Chambres et qui devra trouver des compromis avec elles, donc faire des propositions susceptibles d’être acceptées par une double majorité, situation bien plus exigeante. C’est en fait une manière de prendre au sérieux la capacité des travailleurs à délibérer et construire des solutions face aux problèmes. Cette contrainte délibérative de l’entité politique n’est pas suffisamment sérieuse dans la codétermination de « fausse parité » du modèle allemand. La proposition du bicamérisme ne devrait donc pas effrayer les syndicats car elle leur donne justement bien plus de moyens pour défendre les intérêts des travailleurs. L’exemple de l’entreprise Mondragon en Espagne, qui est la plus grande coopérative du monde, est éclairant. Après la crise de 2008, qui a été terrible en Espagne, une de leurs entreprises, Fagor (à peu près trois-mille employés, spécialisée dans l’électroménager) s’est retrouvée en situation de surcapacité productive ; elle pensait en effet équiper un million de nouveaux appartements qui étaient alors en train d’être construits en Espagne avant que la bulle immobilière n’éclate. La coopérative a alors décidé de mobiliser le fonds de solidarité interne au groupe coopératif pour soutenir l’entreprise déficitaire ; elle s’est ensuite donnée quelques mois pour analyser la possibilité d’établir un plan de reconversion. Après être arrivé à la conclusion que cette solution ne pouvait aboutir, il a été décidé de fermer l’entreprise tout en proposant un autre poste au sein de la coopérative à chacun des trois-mille travailleurs-associés concernés ; avec soixante-mille associés, la coopérative a en effet les moyens de trouver des solutions d’emploi dans ses autres entreprises. On voit donc que, contrairement à ce qui est souvent entendu, les travailleurs sont parfaitement capables de prendre collectivement des décisions adéquates aux « contraintes de marché ». L’idée même que les travailleurs ne seraient pas compétents est en fait ridicule.

R.N.: On peut quand même supposer que les syndicats ne défendent pas cette idée…

I.F.: Malheureusement, on pourrait être surpris. Je ne peux pas oublier une discussion encore récente en France au cours de laquelle un représentant d’un puissant syndicat plutôt radical m’a affirmé qu’ils sont nombreux à ne pas y croire, que les délégués syndicaux issus de son organisation ne sont pas suffisamment capables et qu’ils se feraient « avoir par les patrons ». C’est pour cette raison qu’il me disait ne pas croire dans la proposition du bicamérisme pour l’entreprise car, pour lui, les syndicats feraient mieux de ne pas se mêler du gouvernement de l’entreprise et de le critiquer de l’extérieur. En Belgique, la situation me semble fort différente, le Cepag ou la FEC croient sérieusement dans les compétences des délégués.

R.N.: Tout se passe comme si certains représentants syndicaux, pas tous évidemment, se sentaient bien installés dans le système actuel où, certes ils sont dominés, mais où ils peuvent faire endosser l’entière responsabilité des difficultés au patronat et à l’actionnariat.

I.F.: Tout à fait, c’est souvent plus facile d’avoir un bouc émissaire qui nous dispense de nous remettre en question. Je pense pourtant qu’il est indispensable que les syndicats se posent des questions existentielles sur l’idéal que nous défendons. Est-ce pouvoir vivre une vie émancipée, digne de ce nom, en assumant notre citoyenneté dans toutes ses facettes, y compris dans l’entreprise, et ainsi prendre part à toutes les décisions qui influencent nos vies ? Les gilets jaunes aujourd’hui demandent bien plus que du pouvoir d’achat : ils veulent pouvoir « être acteurs de leur vie ». Ou s’agit-il plutôt de se soumettre à la volonté d’un despote, même éclairé, qui veillera sur nous ?

Il faut être juste, les syndicats ne sont pas inertes sur cette question et ça bouge, comme je le disais, à tous les niveaux jusqu’à la Confédération européenne des syndicats qui consacre son congrès du mois de mai prochain à la démocratie au travail. Les choses avancent. Récemment en France, la CFDT a pris position en faveur d’une codétermination « à la française », c’est-à-dire sans fausse parité (contrairement à l’Allemagne) lors d’un congrès programmatique en juin 2018. Même au États-Unis, il y a un intérêt réel pour l’enjeu de donner le droit aux travailleurs de peser sur le gouvernement de l’entreprise. Vous le voyez dans la proposition « Accountable Capitalism » d’Elisabeth Warren déposée au Sénat en aout 2018. C’était de l’ordre de l’inimaginable il y a seulement quelque temps.

R.N.: La relative prudence des syndicats ne s’expliquerait-elle pas aussi par une tendance plus ou moins forte du bicamérisme à encourager le « patriotisme d’entreprise » qui ferait que, dans un système où l’on conserverait un fonctionnement économique basé sur des marchés concurrentiels, les liens de solidarité entre travailleurs d’entreprises concurrentes seraient fragilisés ?

I.F.: C’est un enjeu énorme et une source de malentendu en effet. D’abord, à l’heure actuelle, notons tout de même que les liens de solidarité entre travailleurs ne sont pas aussi forts qu’on pourrait l’espérer… Il suffit de regarder du côté de l’émergence de l’économie de plateforme. Je pense donc que l’on pourrait prendre quelques risques pour tenter d’améliorer la situation. Ma perspective est précisément que le bicamérisme pour l’entreprise doit être porté par les mouvements syndicaux comme une façon d’intensifier la solidarité transentreprises.

Dans le système bicaméral, le rôle des syndicats est crucial : je n’envisage pas autre chose que de prendre le conseil d’entreprise tel qu’il est constitué en Belgique à l’occasion des élections sociales et de lui demander les mêmes prérogatives que celles reconnues au conseil d’administration à ce jour. Les représentants de ce que j’appelle la Chambre des représentants des investisseurs en travail, c’est-à-dire le conseil d’entreprise actuel en droit belge, restent élus sur des listes syndicales comme c’est le cas actuellement afin que ces organisations continuent à bâtir des liens de solidarité entre tous les travailleurs, entre entreprises et entre secteurs. Sans leur rôle, il sera en effet impossible de construire des revendications communes pour nourrir les négociations collectives sur un plan sectoriel et interprofessionnel. Avec les possibilités nouvelles offertes par le bicamérisme d’entreprise, je pense que le syndicalisme en sortira renforcé, à condition de prendre ce modèle au sérieux. Sans prise en considération par les syndicats de l’enjeu « transentreprises » contenu dans la proposition, celle-ci, si elle venait à être mise en œuvre, pourrait évidemment donner lieu à du simple « patriotisme d’entreprise ». Ce n’est évidemment pas ce que je souhaite.

R.N.: Le bicamérisme économique pourrait-il se faire sans les syndicats ? D’autres acteurs politiques ou socioéconomiques se sont-ils saisis de cette proposition ?

I.F.: Dans le champ politique, le Parti socialiste s’en est saisi dans le cadre de son chantier des idées et a repris dans son programme la proposition sous le terme d’entreprise à « codécision ». Des discussions avec des acteurs socioéconomiques existent ici ou là et portent sur des expérimentations à petite échelle, là où malheureusement le syndicalisme est peu présent de toute manière, comme dans les PME en Belgique. C’est un problème de fond car la représentation collective des travailleurs doit être assurée partout ; je défends l’idée que le droit du travail n’est pas seulement un droit secondaire, dérivé au sens de T.H. Marshall, mais doit faire partie des droits civils et politiques. Je pense que les pratiques économiques doivent être envisagées comme faisant partie du large champ politique. Il s’agit en fait d’un espace, parmi d’autres, de la vie politique qui, à force de distinction entre libéralismes politique et économique, a fini par se voir imposer une sorte de frontière imperméable entre champ soi-disant « politique » et champ économique. Or, si aujourd’hui la démocratie politique est potentiellement en train de basculer, ce n’est pas à cause d’une « fin » supposée de la démocratie, mais du fait de ce que j’appelle une faim démocratique, non satisfaite. Ce que je constate au travers de mes recherches, c’est que les travailleurs crient leur faim de pouvoir participer à la destinée de leurs conditions de vie.

C’est ce que crient les « gilets jaunes » pour le moment, ils ne veulent pas subir une vie où ils n’ont pas les moyens de participer aux décisions qui s’imposent à eux. Leurs revendications ne constituent pas un rejet de la démocratie comme principe, mais plutôt l’attente que celui-ci concerne également le champ des pratiques économiques, là où de fait les citoyens passent le plus clair de leur temps, au travail, dans leurs pratiques de consommation (pas en votant une fois tous les cinq ou six ans lors des élections…) qui font partie de l’espace public contemporain, mais échappent au principe démocratique. Si l’on souhaite sauver la démocratie politique, il faut prendre cette question difficile à bras-le-corps. Si l’on souhaite sérieusement combattre les inégalités, il faut donc mettre à l’agenda des prochaines années la démocratisation des entreprises, singulièrement celle des grandes sociétés.

R.N.: Les syndicats n’auraient-ils pas justement des difficultés avec cette idée ? On le voit, par exemple, dans nombre de leurs revendications destinées d’abord à l’État et aux pouvoirs publics : ils s’appuient énormément sur ces instances et moins finalement sur leurs propres forces au sein des entreprises.

I.F.: De manière contre-intuitive, je pense que les syndicats ont aujourd’hui, à bien des égards, plus de force que nos États. Parce que l’État est en situation de difficulté totale par rapport aux grandes entreprises transnationales qui ont miné ses possibilités d’agir. Ils doivent donc rediriger leurs cibles et cesser d’être nostalgiques d’une ère industrielle où les patrons avec qui il était possible naguère de négocier auraient disparu. Il faut porter à présent la négociation au niveau des représentants des actionnaires qui existent bel et bien et détiennent un pouvoir totalement démesuré sur le destin des travailleurs. Mais le syndicalisme devra concrètement construire de nouvelles formes de rapport de force pour y arriver. Et il va falloir innover en matière de solidarité transnationale car il faut remembrer l’entité politique au niveau global qu’est l’entreprise transnationale constituée à présent de toute une chaine de valeur formée par le processus de fissuration de l’entité économique en une myriade d’entités légales distinctes, recherchée pour la déresponsabilisation et l’optimisation fiscale en fonction des dispositifs légaux nationaux. Cet éclatement est bien évidemment responsable de la difficulté grandissante à remettre la main sur l’entité politique mondiale. Mais sans identification d’un cap, aucune stratégie ne peut être gagnante pour les travailleurs.

R.N.: Et cela le bicamérisme le permet-il ?

I.F.: Il existe déjà des comités d’entreprise européens. Y sont représentés des délégués élus par les travailleurs de tous les pays européens dans lesquels une entreprise est implantée. En l’état actuel, leur voix est consultative. Dans le secteur automobile, il existe même des « comités monde » au niveau mondial. Mais une fois de plus, la position des syndicats est cruciale pour qu’une telle idée prenne corps.

Donc, ces comités existent et depuis la Directive de 1994, il y en a plus de mille, dans les plus grandes sociétés présentes dans l’Union européenne. À l’heure où nous réfléchissons, la Chambre des représentants des investisseurs au travail existe donc dans les grandes sociétés européennes et elle peut revendiquer des prérogatives équivalentes à celles du conseil de la société anonyme ! Mais ces organes manquent d’un idéal régulateur : quel est leur rôle in fine ? Accompagner le despotisme du capital ? Quand le brouillard est épais, il est temps d’en revenir aux fondamentaux. L’intuition derrière le conseil d’entreprise, c’est ce qu’on a appelé la « citoyenneté industrielle », c’est-à-dire la représentation collective des travailleurs pour peser sur le gouvernement de l’entreprise. L’enjeu écologique nous y invite de toute urgence car la situation dans laquelle notre planète se trouve est le résultat direct de l’action du capitalisme laissé à ses seuls intérêts. Or, ce despotisme du capital, qui nous a mis dans la situation dramatique que nous connaissons aujourd’hui, voudrait qu’on continue à lui laisser les rênes du champ économique pour mener cette transition écologique à bien ? Qui peut penser que cela soit crédible ?

Clairement, à l’étude de l’histoire du capitalisme, sur l’enjeu de la décarbonisation de notre économie, il me semble raisonnable de faire l’hypothèse que ce n’est pas plus de despotisme du capital qui va par miracle produire le résultat attendu… Et certainement pas de manière juste… C’est en mettant les travailleurs et leurs représentants en position de peser sur le gouvernement de cette transition.

Alors, certes, on ne fera pas de Total, dès demain, une coopérative. Mais il existe une voie pour avancer. L’enjeu est de poursuivre des idées qui sont radicalement progressistes, c’est-à-dire que, partant de l’état actuel de la configuration de la société, elles ont le potentiel de la faire muter vers un véritable changement de structure. C’est ce que Erik Olin Wright appelle les « utopies réelles », nécessaires pour penser la transformation du capitalisme en l’érodant de l’intérieur pour faire place à l’approfondissement du projet démocratique de nos sociétés. C’est une perspective que je partage : il faut froidement analyser la réalité et identifier les changements institutionnels qui seraient en position de transformer radicalement la nature du capitalisme à l’intérieur du capitalisme contemporain lui-même. Le projet de l’entreprise bicamérale, comme voie d’amorce de la démocratie dans le champ économique, s’inscrit résolument dans cette perspective.

  1. Avec un taux de syndicalisation comparable (7%) la situation française présente une différence de taille : l’extension par l’État des conventions collectives de branche à l’ensemble des entreprises du secteur concerné. Aux États-Unis, les résultats de la négociation collective restent au niveau de la seule entreprise qui a négocié l’accord.

Azzedine Hajji


Auteur

est codirecteur de La Revue nouvelle, assistant-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles.

Isabelle Ferreras


Auteur

Isabelle Ferreras est chercheur qualifié du FNRS attaché au Laboratoire "Globalisation, institution, subjectivation" ([LAGIS->http://www.uclouvain.be/lagis.html]) de l'Université catholique de Louvain et Senior Research Associate, Labor and Worklife Program, [Harvard Law School->http://www.law.harvard.edu], Harvard Unversity.
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