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Surtout, n’en parlons pas

Numéro 01/2 Janvier-Février 2013 par La Revue nouvelle

février 2013

La France, patrie des droits de l’homme. La France, ber­ceau du débat ration­nel. La France, terre de la poli­tique. La France, patrie du bien com­mun. En France au moins, le débat poli­tique est capable de prendre de la hau­teur. Oui, voi­là un pays qui don­na au monde des hommes d’É­tat (Pétain, De Gaulle, Mit­ter­rand), qui […]

La France, patrie des droits de l’homme. La France, ber­ceau du débat ration­nel. La France, terre de la poli­tique. La France, patrie du bien com­mun. En France au moins, le débat poli­tique est capable de prendre de la hauteur.

Oui, voi­là un pays qui don­na au monde des hommes d’É­tat (Pétain, De Gaulle, Mit­ter­rand), qui sur­ent éle­ver au rang des beaux-arts le débat poli­tique et faire de la pola­ri­sa­tion le ter­reau de la démo­cra­tie. Alors que nous, pauvres Belges, sommes can­ton­nés à des poli­tiques de demi-mesures, à des com­pro­mis aux forts relents de com­pro­mis­sion, à d’ab­jects entre­deux. Alors que nous stag­nons dans une pila­ri­sa­tion qui fit de notre pays une auberge espa­gnole. Alors que notre pre­mier réflexe, face à une ques­tion d’im­por­tance, est de l’en­ter­rer. On ver­ra bien, les gens se débrouille­ront, si nous fai­sons sem­blant de ne pas savoir, nous pou­vons faire sem­blant de ne pas devoir agir.

Com­ment pour­rions-nous faire avan­cer une socié­té dans ces condi­tions ? Com­ment ima­gi­ner que la chose publique puisse être digne­ment prise en charge ? Voi­là l’in­dé­pas­sable supé­rio­ri­té de la France sur nous, celle d’être capable de poli­tique là où nous ne pou­vons nous per­mettre davan­tage que la gestion !

Il ne faut pas cher­cher plus loin la capa­ci­té supé­rieure des Fran­çais à prendre en charge de manière construc­tive et ration­nelle le débat rela­tif au mariage entre homo­sexuels et à l’ho­mo­pa­ren­ta­li­té. Par­don ? Que dites-vous ? Mgr André Vingt-Trois aurait tenu des pro­pos inad­mis­sibles ? Des mani­fes­tantes fémi­nistes auraient été vio­len­tées par des conser­va­teurs au nom de la pudeur ? Des cars s’a­che­mi­ne­raient de toute la France au nom de la pro­tec­tion de la famille, de la peur d’une fin-dumonde- que-nous-connais­sons et de la lutte contre un mariage civil copieu­se­ment confon­du avec le mariage sacré ? Les argu­ments ration­nels seraient inau­dibles ? Le rai­son­ne­ment cède­rait face à l’in­sulte ? Des poli­tiques belges, inca­pables de for­mu­ler une cri­tique au temps de la léga­li­sa­tion du mariage entre homo­sexuels auraient trou­vé le che­min du bus les menant à Paris où ils pour­raient pro­tes­ter contre une loi qu’ils appliquent dans leur com­mune ? Des gens de tous bords auraient trou­vé, chez des extré­mistes de droite, clé­ri­caux ou non, un sup­port pour leurs peurs inavouées et leurs haines inas­su­mées ? Des alliances objec­tives se seraient nouées entre indé­cis fri­leux, fon­da­men­ta­listes de tous bords, pro­phètes de la fin de la civi­li­sa­tion et par­ti­sans du retour à l’ordre ?

Mais alors, com­ment avons-nous pu réus­sir la révo­lu­tion civi­li­sa­tion­nelle que consti­tue le mariage pour tous ? Com­ment notre socié­té a‑t-elle sur­vé­cu à l’a­dop­tion par des couples homo­sexuels ? Com­ment avons-nous pu déci­der ? Ma mémoire me fait-elle défaut au point d’ou­blier les convul­sions dont notre pays fut pris lors­qu’il s’a­git de consa­crer le mariage entre homo­sexuels et l’ho­mo­pa­ren­ta­li­té ? Ou bien cette réforme est-elle pas­sée « comme une couque » ?

De deux choses l’une. Ou peut-être deux…

D’une part, le mariage entre homo­sexuels et l’ho­mo­pa­ren­ta­li­té ne sont qu’une décli­nai­son inédite des mille et une décli­nai­sons du couple. Il n’y a pas à y voir une révo­lu­tion ou une mise en dan­ger des fon­de­ments de notre monde, juste le signe de l’in­ven­ti­vi­té humaine, laquelle n’en est pas à son coup d’es­sai. Il serait donc moins ques­tion de rup­ture avec des fon­de­ments indé­pas­sables ou de trans­gres­sion de lois natu­relles que de constat d’une évo­lu­tion, pro­gres­sive, déjà adve­nue et inté­grée à notre réa­li­té sociale. Le couple homo­sexuel est déjà un fait, il par­ti­cipe de l’é­vo­lu­tion des modèles fami­liaux et s’ap­puie sur la muta­tion pro­gres­sive des concep­tions de l’é­du­ca­tion des enfants et sur la révo­lu­tion de la pro­créa­tion médi­ca­le­ment assistée.

D’autre part, le débat n’est peut-être pas bon à tout ; du moins pas dans sa ver­sion fran­çaise : théâ­tra­li­sée, se réfé­rant aux illustres ancêtres, sacri­fiant aux divi­ni­tés concep­tuelles tuté­laires, se pliant aux canons de la pola­ri­sa­tion. Un échange feu­tré, entre adver­saires conscients de leur inter­dé­pen­dance, selon des codes pré­cis, avec une publi­ci­té rai­son­née… un débat à la belge, sans éclats, auquel cha­cun convoque ses experts pour finir par tran­cher sans eux en ren­voyant à la conscience de cha­cun, dans lequel les par­te­naires sont capables de recon­naitre leur défaite sans s’i­ma­gi­ner que le jour de l’A­po­ca­lypse est venu, voi­là peut-être le secret de la réforme pai­sible du droit du mariage.

Le plus frap­pant est sans doute que l’on ne peut oppo­ser la vigueur et l’in­tel­li­gence d’un débat fran­çais qui ose­rait poser les vraies ques­tions à la médio­cri­té belge d’une ges­tion timo­rée d’une grande ques­tion de socié­té. Au contraire : la France ne mène pas un débat, mais est le théâtre d’un pugi­lat. La bêtise humaine s’y donne à voir sous ses plus beaux atours, de même que la haine, la vio­lence, le refus de l’autre et l’a­mal­game le plus atter­rant. Pêle­mêle, en un conster­nant glou­bi­boul­ga, sont jetés à la face de tous la pro­phé­tie de la fin de la civi­li­sa­tion, l’a­mal­game de l’ho­mo­sexua­li­té et de la pédo­phi­lie, de l’in­ceste ou de la zoo­phi­lie, la contes­ta­tion du droit à l’a­vor­te­ment, l’in­vo­ca­tion de la colère divine, la réfé­rence à la nature comme fon­de­ment de la famille, l’af­fir­ma­tion du carac­tère patho­lo­gique (et trans­mis­sible aux enfants) de l’ho­mo­sexua­li­té, etc. Le tout sur fond de mani­fes­ta­tions orga­ni­sées par divers groupes fon­da­men­ta­listes reli­gieux (pour une fois heu­reux de se don­ner la main), fas­cis­toïdes ou oppor­tu­nistes qui voient dans cette ques­tion dont le Fran­çais n’a­vait au fond pas grand-chose à faire voi­ci quelques mois, un vec­teur pour, au nom d’un sain et démo­cra­tique débat, contes­ter l’ou­ver­ture d’une socié­té en pre­nant appui sur les peurs de popu­la­tions affo­lées par la baisse radi­cale de leurs sécu­ri­tés d’exis­tence. Oui, par­fois le débat n’est pas au ser­vice de la rai­son. Non, le débat n’est pas un gage de qua­li­té des décisions.

Il ne s’a­git pas ici de nous poser en modèle uni­ver­sel — nous ne sommes pas fran­çais, que diable -, mais d’in­di­quer com­bien notre façon de pro­cé­der, si sou­vent indigne à nos yeux en com­pa­rai­son avec le brio de nos voi­sins, a ses propres ver­tus, dont celle de per­mettre à nos ins­ti­tu­tions et modèles sociaux d’é­vo­luer pro­gres­si­ve­ment, sou­vent len­te­ment, mais la plu­part du temps sans à‑coups. Est-ce un hasard si, mal­gré une socié­té tra­vaillée par de nom­breux cli­vages et par de puis­santes forces cen­tri­fuges, nous n’a­vons connu ni révo­lu­tions, ni res­tau­ra­tions, ni empires, ni pleins pou­voirs, ni loi mar­tiale, ni putsch, ni Com­mune ? Certes, la vie de la Bel­gique ne fut pas un long fleuve tran­quille et l’on ne peut sous-esti­mer la ques­tion royale, la guerre sco­laire, les grèves de 60 ou les vio­lences du mou­ve­ment fla­mand, pas davan­tage que le rexisme ou la répres­sion des grèves de la fin du XIXe siècle. Mais il faut consta­ter que, tout en éco­no­mi­sant le sang, les larmes et la salive, nous avons bâti (ou bri­co­lé, sans doute) une socié­té rai­son­na­ble­ment ouverte, démo­cra­tique et tolé­rante. Rai­son­na­ble­ment, seule­ment, mais qui a fait mieux ?

La Revue nouvelle


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