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Surreprésentation des femmes dans le militantisme bénévole. Une question politique et ethnologique

Numéro 2 - 2018 - Bénévolat Droit des femmes féminisme Luttes Militantisme par Véronique Nahoum-Grappe

avril 2018

La sur­re­pré­sen­ta­tion des femmes dans le mili­tan­tisme béné­vole n’est pas le pro­duit du hasard. Résul­tat d’une construc­tion sociale, pro­duit des rap­ports de domi­na­tion, elle a cepen­dant per­mis le déve­lop­pe­ment d’une « culture du sou­ci » ancrée dans l’habitus fémi­nin. Le par­tage de cette culture et des com­pé­tences qu’elle implique pour­rait être un enjeu majeur dans la construc­tion d’une socié­té plus solidaire.

Dossier

« En 2008, un tiers des per­sonnes de seize ans et plus, soit 15,8 mil­lions de per­sonnes, sont membres d’au moins une asso­cia­tion. En pre­nant en compte les adhé­sions mul­tiples, les asso­cia­tions tota­lisent envi­ron 21 mil­lions d’adhésions. Quatre grandes caté­go­ries d’associations pré­do­minent : le sport, les acti­vi­tés de troi­sième âge, la culture et les loi­sirs. Les hommes sont majo­ri­taires et adhèrent plus aux asso­cia­tions spor­tives, de loi­sirs ou en lien avec la vie pro­fes­sion­nelle, tan­dis que les femmes pri­vi­lé­gient les asso­cia­tions à but social (troi­sième âge et défense de droits et d’intérêts com­muns)», nous disent Fré­dé­ric Luc­zak et Fel­la Nabli1.

Ce sont les plus de soixante ans, les cadres moyens et les per­sonnes diplô­mées qui s’engagent le plus dans les asso­cia­tions. Mais avant de pen­ser le béné­vo­lat, il est inté­res­sant de situer le cadre social du tra­vail sala­rié dans toutes les asso­cia­tions. Ain­si, dans un article inti­tu­lé « Les femmes dans les asso­cia­tions2 », les spé­cia­listes de la vie asso­cia­tive fran­çaise Muriel Taba­riés et Viviane Tcher­no­nog écrivent : « Sur les quelque 880.000 asso­cia­tions esti­mées vivantes et actives en 2001, près de 145.000 ont recours de façon ponc­tuelle ou régu­lière à l’emploi sala­rié, les autres ne s’appuyant que sur le tra­vail béné­vole pour déve­lop­per leur pro­jet. Selon l’Unedic3, les asso­cia­tions comptent en 1999 envi­ron 1.300.000 emplois sala­riés, par­mi les­quels 68 % sont occu­pés par des femmes. Si les années 1990 sont mar­quées par une forte crois­sance de l’emploi dans les asso­cia­tions, en revanche entre 1999 et 2002 cet emploi dimi­nue en France de 13%, ce qui ne l’empêche pas de conti­nuer à se fémi­ni­ser, puisque 70% de ces emplois sont désor­mais occu­pés par des femmes. Au total, en 2002, l’emploi dans les asso­cia­tions repré­sente 12% de l’emploi pri­vé fémi­nin (contre 7,3% de l’emploi total), tan­dis qu’il n’en repré­sen­tait que 9% en 1992 (5,5% de l’emploi total). La très forte fémi­ni­sa­tion des emplois asso­cia­tifs est liée au carac­tère ter­tiaire de ces emplois, aux fonc­tions exer­cées (fonc­tions admi­nis­tra­tives, de secré­ta­riat, d’accueil) et aux champs d’activité (ser­vices sociaux, san­té, édu­ca­tion) dans les­quels les femmes sont très présentes. »

Il s’agit bien des sala­riées de toutes les asso­cia­tions (sports, loi­sirs, cultu­relles, cari­ta­tives, huma­ni­taires, sociales, etc.). Même dans celles où les hommes sont domi­nants en tant que membres, les salarié.e.s sont en majo­ri­té des femmes, secré­taires, à l’accueil, etc. En effet, « de nom­breux emplois asso­cia­tifs, et en par­ti­cu­lier la forte pré­ca­ri­té des emplois et l’importance du tra­vail à temps par­tiel dans le sec­teur asso­cia­tif contri­buent aus­si à expli­quer l’important taux de fémi­ni­sa­tion de ces emplois ». Donc même dans les asso­cia­tions sup­po­sées plu­tôt « mas­cu­lines » (tir au fusil, sports de com­bat, etc.) le per­son­nel sera plu­tôt fémi­nin, car ce sont plu­tôt les femmes qui occupent les emplois pré­caires, à temps par­tiels et peu payés… La fémi­ni­sa­tion du monde des asso­cia­tions s’inscrit donc dans une logique sociale de posi­tion « gen­rée », comme dans de nom­breuses entre­prises, les tâches de ménage, d’accueil, de secré­ta­riat, etc. seront d’emblée plau­si­ble­ment plus fémi­ni­sées, plus que dans les postes situés au som­met des hié­rar­chies. C’est la « for­clu­sion sociale de la cui­si­nière ». Les chefs connus sont des hommes en grande majo­ri­té, mais ce sont encore des femmes qui font la cui­sine le plus sou­vent dans les foyers et aus­si par exemple dans les entre­prises de pro­duc­tion de pré­pa­ra­tions ali­men­taires lactées.

Cette dis­sy­mé­trie de genre dans le monde du sala­riat doit être sai­sie dans le contexte glo­bal de notre ques­tion : pour­quoi, en 2018, les femmes semblent-elles plus pré­sentes dans les asso­cia­tions de soin, sociales et/ou huma­ni­taires en France ? La sur­re­pré­sen­ta­tion des femmes comme mili­tantes béné­voles de base semble consti­tuer une constante, des groupes Réseau édu­ca­tion sans fron­tières (RESF) jusqu’aux sec­tions locales la LDH, sans par­ler des groupes cari­ta­tifs. Nous par­lons bien des mili­tantes de base béné­voles. Des femmes plu­tôt âgées puisque l’adhésion pro­gresse avec l’âge et culmine entre 60 et 75 ans. Elle est éga­le­ment plus fré­quente par­mi des femmes plu­tôt diplô­mées, cadres, pro­fes­sions inter­mé­diaires et les per­sonnes les plus aisées. Être adhé­rent est plus rare dans les grandes agglomérations.

Pour­quoi n’est-on pas éton­né de voir plus de femmes béné­voles faire les petits-déjeu­ners pour des per­sonnes exi­lées, don­ner des cours dans le cadre des RESF ? Dans un congrès de la LDH, ce sont les femmes ensei­gnantes retrai­tées qui sont incroya­ble­ment pré­sentes dans les amphi­théâtres. Les sta­tis­tiques tou­jours en mou­ve­ment peuvent aider à affi­ner un modèle qui semble trop évident. C’est tout le tra­vail du fémi­nisme his­to­rique d’avoir remis en ques­tion les choix de rêves iden­ti­taires enfan­tins « gen­rés », entre « infir­mière » et « pilote », et plus tard les choix de filières entre « lettres » et « mathé­ma­tiques », etc. Et pour­quoi dit-on les « mères pour la paix » dans de nom­breux pays ? Pour­quoi les « mères de dis­pa­rus » depuis plus de qua­rante ans en Amé­rique latine et main­te­nant en Rus­sie, Syrie, là où l’oppression mas­sacre hommes et femmes ? Pour­quoi ne voit-on jamais les pères pour la paix les pères de dis­pa­rus ? A‑t-on affaire ici uni­que­ment à des méca­nismes d’imposition et donc d’aliénation de vieux mythes sexistes, dont les études de genre depuis Judith But­ler nous délivreraient ?

Il semble démon­tré que le lien entre sexua­li­té illé­gi­time et honte sociale-souillure iden­ti­taire des femmes consta­té dans de nom­breuses cultures (par­fois reli­gieuses) hété­ro­gènes (mais pas dans toutes), et qui ins­taure comme valeur iden­ti­taire cru­ciale des femmes leur vir­gi­ni­té, a pro­duit des catas­trophes his­to­riques en termes de souf­frances en chaine : que de femmes chas­sées, mas­sa­crées une fois leur « chute » dénon­cée, que d’avortements clan­des­tins de morts pré­ma­tu­rées, que d’enfants illé­gi­times aban­don­nés stig­ma­ti­sés, etc. L’emphase posi­tive por­tée sur la mater­ni­té dans ces cultures est à juste titre cri­ti­quée par le fémi­nisme. Mais le par­tage des champs entre les sexes relève peut-être en par­tie d’une autre pro­blé­ma­tique : qui peut déci­der de ce qui a le plus de valeur éthique et sociale entre faire la cui­sine ou faire la guerre ? Toute la ques­tion est là : est-ce parce que la pen­sée domi­nante assigne des valeurs inégales donc néga­tives aux tâches fémi­nines qu’elles sont effec­ti­ve­ment de valeur inégales du point de vue de leur créa­ti­vi­té, de leur richesse esthé­tique, de leur apport en termes de bien com­mun à l’humanité ? Il fau­drait reprendre les tra­vaux de Fran­çoise Héri­tier sur la « valence dif­fé­ren­tielle des sexes » qui aident à pen­ser la ques­tion du lien entre une dif­fé­rence et son inter­pré­ta­tion cultu­relle en termes d’inégalité de valeur, ain­si que l’ancrage anthro­po­lo­gique des champs « fémi­nins » et « mas­cu­lins ». Mais ici je vou­drais juste ris­quer une hypo­thèse eth­no­lo­gique liée à mon tra­vail de cher­cheure depuis quelques décen­nies : si, dans notre socié­té actuelle, les femmes sont pré­sentes dans le monde asso­cia­tif cari­ta­tif, c’est pour les mêmes rai­sons qui font que ce sont elles qui vont le plus au cime­tière, à l’hôpital, en pri­son visi­ter les morts et les vivants (pas seule­ment) de la famille, ce sont elles qui sont les actrices des mobi­li­tés courtes autour de leur habi­tat, de l’école à la grande sur­face, à l’école et à la mai­son. Ce sont elles, qui, à cause de ce qu’elles font dans leur vie quo­ti­dienne concrète, déve­loppent ce que j’avais appe­lé en 1997 la « culture du sou­ci »4, c’est-à-dire cet « habi­tus », aux sens suc­ces­sif de Mauss et Bour­dieu, une culture puis­sante du corps et du regard liée aux pra­tiques les plus ins­crites dans les lignes de vie non pen­sées, non pré­vues, non pro­gram­mées et que les hommes acquer­ront s’ils deviennent aus­si non seule­ment « sages hommes » mater­nant autour du nou­veau né, mais aus­si en par­ta­geant vrai­ment tout ce qui est encore de l’ordre du tra­vail fémi­nin invi­sible et obli­gé dans l’espace pri­vé. Ce tra­vail, indé­pen­dam­ment du fait qu’il soit alié­nant ou pas (relire et fémi­ni­ser la dia­lec­tique hégé­lienne du maitre et de l’esclave), sous-payé ou pas, déva­lo­ri­sé ou pas, pro­duit une culture comme celle du marin ou du ber­ger : on est ce qu’on fait, les études neu­ro­cog­ni­tives démontrent cela et une forme de pra­tique au long court pro­duit aus­si une vision du monde et une prise en compte de cer­taines valeurs… Pas­ser vingt ans à « éle­ver » un enfant pour le voir mou­rir à la guerre en trois minutes ne touche pas seule­ment les sen­ti­ments mater­nels et pater­nels, mais aus­si l’artisane dans la femme, celle qui a fait tant de gestes, qui tant de fois a orien­té sa main et ses yeux et tout son corps, orga­ni­sé son savoir et ses idées, son savoir-faire et ses intui­tions, autour de la crois­sance de l’enfant et de la civi­li­sa­tion esthé­tique de l’espace pri­vé, avec fleurs, tableaux, idées fonc­tion­nelles… Cet « habi­tus » fémi­nin, cette culture du sou­ci qui change son regard poli­tique en face de la sphère publique, de cette place publique où dorment les exclus « enfer­més dehors », ceux qui sont pri­vés de niche à soi, d’espace pri­vé. Cette culture du sou­ci fait que la per­cep­tion de « la misère » peut être aus­si une sorte d’expertise « gen­rée », et non pas seule­ment un dégou­tant pen­chant « cha­ri­table » per­vers, caté­go­rie exé­crée. Le don de temps, de savoir, de gestes autant que de nour­ri­ture est alors la forme non mar­chande de ce qu’implique une réelle com­pé­tence gen­rée, cette forme de culture qui per­çoit for­te­ment le gâchis de la domi­na­tion mor­ti­fère, la catas­trophe navrante de toute misère comme pou­vant être contre­car­rée dans le quo­ti­dien, forme de culture qu’un jour les hommes pour­raient partager.

  1. Insee, 2008, divi­sion Condi­tions de vie des ménages.
  2. Rec­ma, Revue inter­na­tio­nale de l’économie sociale, n° 297, 2014, p. 61 – 81.
  3. Asso­cia­tion char­gée par délé­ga­tion de ser­vice public de la ges­tion de l’assurance chô­mage en France, en coopé­ra­tion avec Pôle emploi.
  4. Nahoum-Grappe V., Le fémi­nin, Paris, Hachette, coll. « Ques­tions de socié­té », 1997.

Véronique Nahoum-Grappe


Auteur

anthropologue, chercheuse à l’EHESS, au Centre Edgar Morin