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Stéréotypes et domination des femmes

Numéro 5 Mai 2013 par Sophie Heine

mai 2013

Les formes de vio­lence envers les femmes se sont com­plexi­fiées et sont deve­nues plus sub­tiles, pas­sant par la mani­pu­la­tion et l’abus ver­bal et psy­cho­lo­gique. Ain­si, elles doivent se confor­mer à leur « nature », être belles sui­vant les canons de la mode, douces, altruistes… Ces croyances affectent toutes les femmes, mais faci­litent les abus d’une par­tie d’entre elles dans la sphère pri­vée. Les mêmes cli­chés dif­fé­ren­cia­listes sont mobi­li­sés pour légi­ti­mer les pri­vi­lèges déte­nus par les hommes dans la socié­té et pour ins­tau­rer une oppres­sion plus ouverte sur cer­taines femmes dans la sphère pri­vée. D’un point de vue stra­té­gique, les fémi­nistes devraient plu­tôt faire valoir les voies d’un dif­fé­ren­cia­lisme émancipateur.

Cer­tains sté­réo­types sur la sup­po­sée « nature fémi­nine » légi­ti­ment de nom­breuses injus­tices encore subies par les femmes. Celles-ci vont des situa­tions de vio­lence les plus extrêmes aux rap­ports inégaux « ordi­naires » entre les sexes (Méda, 2008), en pas­sant par des formes plus sub­tiles de contrôle, y com­pris au sein du couple. La domi­na­tion dans la sphère pri­vée est en effet de plus en plus défi­nie par le har­cè­le­ment et l’abus — de type ver­bal, émo­tion­nel, sexuel ou finan­cier — autant que par la coer­ci­tion phy­sique1. Ces formes « nou­velles » de vio­lence dans le couple semblent s’être accrues ces der­nières années, paral­lè­le­ment à la plus grande indé­pen­dance gagnée par les femmes et à la condam­na­tion plus forte des actes de vio­lence expli­cite. Or, les mêmes sté­réo­types dif­fé­ren­cia­listes faci­litent ces diverses formes de domi­na­tion. Il est dès lors néces­saire d’aller au-delà des approches psy­cho­lo­gi­santes de la domi­na­tion (Bou­choux, 2011) pour mettre en évi­dence ses res­sorts sociaux et idéo­lo­giques plus larges. Explo­rons à pré­sent les usages pos­sibles de cer­tains sté­réo­types aujourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment en vogue.

Contraintes esthétiques

De tout temps, on a vou­lu que les femmes se sou­cient de leur appa­rence. Depuis tou­jours éga­le­ment, on consi­dère leur allure comme l’un de leurs atouts majeurs dans la séduc­tion de l’autre sexe. Mais le « mythe de la beau­té » s’est inten­si­fié depuis les années 1980 (Heine, 2011a). Posant que la valeur intrin­sèque des femmes réside avant tout dans leur beau­té, les exi­gences décou­lant de cet idéal se sont accrues et diver­si­fiées, au point d’en deve­nir qua­si inac­ces­sibles. De fait, l’idéal contem­po­rain de beau­té fémi­nine est à la fois étroit et dif­fi­ci­le­ment attei­gnable : min­ceur, jeu­nesse, épi­la­tion par­faite, che­veux soyeux, peau lisse, poi­trine géné­reuse… Que ce soit sur les écrans de télé­vi­sion, dans les jour­naux, les films, la publi­ci­té ou les maga­zines, les repré­sen­ta­tions de tels canons esthé­tiques sont enva­his­santes. Plus fon­da­men­ta­le­ment, la beau­té ne cesse d’être appré­hen­dée comme une carac­té­ris­tique et un atout spé­ci­fi­que­ment fémi­nins. Pour plaire, les femmes doivent être belles. Pour sen­tir qu’elles plaisent, elles doivent entendre qu’on les trouve belles. Et pour se sen­tir belles, elles doivent suivre les recom­man­da­tions de la culture domi­nante. Peu importe les sacri­fices que cela requiert, « il faut souf­frir pour être belles », comme cela se répète de mères en filles depuis des générations.

Je ne m’intéresserai pas ici à la ques­tion de savoir si la plus grande atten­tion por­tée par les femmes à leur appa­rence est natu­relle ou construite. Comme dans le cas des autres sté­réo­types sur la sup­po­sée « nature fémi­nine », la meilleure posi­tion par défaut est celle du scep­ti­cisme par rap­port à tous les dogmes, dif­fé­ren­cia­listes comme construc­ti­vistes. Il est pro­bable que les dif­fé­rences dans ce domaine soient avant tout le fruit d’une construc­tion sociale, tout comme les autres dis­tinc­tions com­por­te­men­tales entre les sexes (Mill, 2008, p.528, 532). Tou­te­fois, tant que les indi­vi­dus des deux sexes ne seront pas socia­li­sés de façon iden­tique, on ne peut véri­ta­ble­ment ni démen­tir la vision dif­fé­ren­cia­liste ni prou­ver l’approche construc­ti­viste. Ce qu’il importe avant tout de sou­li­gner, c’est à quel point la contrainte de la beau­té s’imposant aux femmes tend à conso­li­der leur infé­rio­ri­té et à limi­ter leur liber­té. Ces canons esthé­tiques sont en effet lourds et pesants. Peu de femmes s’opposent à l’idée même de la coquet­te­rie ou de la séduc­tion par l’apparence, mais beau­coup d’entre elles trouvent ardu de se confor­mer aux cri­tères domi­nants en la matière. Un grand nombre de femmes souffrent éga­le­ment d’être réduites à leur appa­rence et sou­hai­te­raient être appré­hen­dées sur d’autres bases. Les cri­tères de beau­té sont en effet sou­vent uti­li­sés comme un car­can débi­li­tant et infé­rio­ri­sant. Le fait d’être avant tout per­çues à tra­vers ce prisme désa­van­tage les femmes à maints égards. Ain­si, cela peut consti­tuer un obs­tacle de taille à leur impli­ca­tion dans les postes de pou­voir, qui sup­posent sou­vent de la visi­bi­li­té et de la représentation.

Coro­lai­re­ment, la réduc­tion des femmes à leur appa­rence les empêche de peser autant que les hommes sur les grandes orien­ta­tions socié­tales, poli­tiques et éco­no­miques. Outre le fait qu’elles consti­tuent des bar­rières sup­plé­men­taires à l’obtention de postes clés, les contraintes de beau­té pesant sur les femmes contri­buent plus lar­ge­ment à les insé­cu­ri­ser (Wolf, 1991). En plus d’être par­ti­cu­liè­re­ment exi­geants, les canons esthé­tiques aujourd’hui domi­nants incluent un idéal de jeu­nesse qui les rend néces­sai­re­ment éva­nes­cents. L’impossibilité d’atteindre par­fai­te­ment cet idéal, tout comme le fait qu’il soit aus­si déter­mi­nant dans l’autodéfinition des femmes, expose for­cé­ment ces der­nières à une insé­cu­ri­té permanente.

Les remarques sur le phy­sique des femmes peuvent être uti­li­sées comme un ins­tru­ment de contrôle et de domi­na­tion très puis­sant. Tant les com­men­taires subrep­tices des conjoints que les remarques de la part de col­lègues ou de connais­sances conduisent à affai­blir chez les femmes leur estime d’elles-mêmes. Même si de telles remarques sont sou­vent pro­non­cées sans mau­vaise inten­tion, elles n’en ont pas moins pour effet de ren­for­cer l’idée chez la plu­part des femmes que leur appa­rence est pri­mor­diale. Par ailleurs, ces cri­tères peuvent consti­tuer des outils de domi­na­tion beau­coup plus forte, comme dans les cas de vio­lence domes­tique incluant du har­cè­le­ment et de l’abus. On l’a dit, pour contrô­ler leur par­te­naire, de plus en plus d’hommes « domi­na­teurs » uti­lisent d’autres moyens que la simple force phy­sique. Par­mi l’arsenal des abu­seurs figurent la cri­tique, l’insulte et le déni­gre­ment. S’il est aisé de réduire l’estime de soi de n’importe qui par des cri­tiques por­tant sur l’apparence, de telles attaques sont sus­cep­tibles de créer un plus grand doute chez les femmes étant don­né les normes esthé­tiques aux­quelles elles sont sou­mises. La plu­part d’entre elles consi­dèrent en effet tou­jours que la beau­té — sur­tout aux yeux de leur conjoint — est essen­tielle à leur iden­ti­té per­son­nelle. Cer­taines études montrent même qu’une majo­ri­té de jeunes filles pré­fère être belle plu­tôt qu’intelligente (Banyard, 2010, p.26). Par consé­quent, elles sont davan­tage sus­cep­tibles de se sen­tir humi­liées et dimi­nuées dans leur estime d’elles-mêmes quand elles subissent des déni­gre­ments à cet égard. Dans l’abus, ce sté­réo­type peut être uti­li­sé de façon posi­tive ou néga­tive, la vio­lence ver­bale jouant sans cesse sur ces deux aspects. Or, l’alternance entre insultes et com­pli­ments a pour effet de créer la confu­sion, l’insécurité et une pro­fonde perte d’estime de soi.

« Femme objet » versus « femme décente »

L’image de la femme-objet imbibe les esprits des hommes comme des femmes et trans­pa­rait dans les médias, la publi­ci­té et la culture domi­nante (Daoust, 2007, p.84). Elle est inti­me­ment liée à une vision dif­fé­ren­ciée de la sexua­li­té selon laquelle si les hommes sont cen­sés avoir une sexua­li­té pré­da­trice et domi­nante, les femmes sont tou­jours consi­dé­rées avant tout comme des « proies » sexuelles. La pas­si­vi­té est per­çue comme plus impor­tante dans la sexua­li­té et la séduc­tion fémi­nines. Per­çues comme des objets plu­tôt que comme des sujets de désir, les femmes doivent davan­tage répri­mer leurs élans. Elles n’ont inté­rêt à se mon­trer expli­cites ni dans l’entreprise de séduc­tion ni dans la recherche de par­te­naires sexuels. Une femme à la sexua­li­té active et libé­rée conti­nue à être jugée néga­ti­ve­ment. En revanche, un homme se com­por­tant de la même façon, loin d’être déni­gré, est sou­vent valo­ri­sé pour sa viri­li­té et sera même par­fois qua­li­fié, avec admi­ra­tion, de « Don Juan » ou de « Casanova ».

L’image de la « femme-objet » fonc­tionne comme un sté­réo­type ambi­va­lent : il peut être tour à tour posi­tif ou néga­tif ou les deux à la fois. En effet, qu’il s’agisse de leur incli­na­tion natu­relle ou qu’elles veuillent se confor­mer à un sté­réo­type en appa­rence valo­ri­sant, beau­coup de femmes aiment être des objets de désir. Pour­tant, ce sté­réo­type peut aus­si être uti­li­sé pour les dimi­nuer, les insé­cu­ri­ser ou les contrô­ler. Les qua­li­fi­ca­tifs de « salope » ou de « putain » — inti­me­ment liés à l’image de la femme-objet — ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment posi­tifs. Le pre­mier est uti­li­sé comme un repous­soir ser­vant à dis­sua­der les femmes d’adopter des com­por­te­ments sexuels trop libé­rés. Quant au second, il évoque la figure extrême et hon­nie de la « femme-objet », celle qui l’est pour tous les hommes et qui a pour unique fonc­tion la satis­fac­tion du désir masculin.

Ces deux repré­sen­ta­tions néga­tives indiquent aux femmes le juste milieu qu’elles doivent adop­ter : si une sexua­li­té auto­nome et domi­nante leur est sym­bo­li­que­ment décon­seillée, deve­nir les objets de tous les hommes ne consti­tue pas non plus une voie socia­le­ment accep­table. La femme idéale, selon la norme sexuelle domi­nante, est celle qui se conduit en objet, mais uni­que­ment pour son partenaire.

L’image de la femme objet peut éga­le­ment être uti­li­sée comme un repous­soir pour contrô­ler non seule­ment la sexua­li­té, mais aus­si les tenues des femmes, par oppo­si­tion à la figure de la « femme décente ». Cette anti­no­mie sym­bo­lique, typi­que­ment patriar­cale, ne consti­tue l’apanage d’aucune culture en par­ti­cu­lier. Il existe d’ailleurs des stra­té­gies de récu­pé­ra­tion du sté­réo­type de la « femme décente » à des fins d’émancipation. C’est l’une des inter­pré­ta­tions poten­tielles du port du fou­lard isla­mique par cer­taines « fémi­nistes musul­manes » (Heine, 2011b). Mais dans les cas de domi­na­tion extrême, l’opposition sym­bo­lique entre « femme-objet » et « femme décente » se trans­forme en véri­table pri­son. Comme on l’a déjà men­tion­né, l’un des objec­tifs des hommes abu­seurs dans les rap­ports de couple est le contrôle de leur par­te­naire. Ce contrôle peut s’appliquer au com­por­te­ment géné­ral de la femme, à sa sexua­li­té ou à ses contacts avec l’autre sexe (Cra­ven, 2008).

À cet égard, l’image néga­tive de la « femme-objet », oppo­sée à la figure valo­ri­sée de la « femme décente », peut aisé­ment deve­nir un outil de contrôle très puis­sant. Ce double cri­tère peut aus­si être uti­li­sé pour impo­ser aux femmes cer­taines règles ves­ti­men­taires strictes. Dans les confi­gu­ra­tions les plus domi­na­trices, enfreindre ces règles peut conduire à de la vio­lence phy­sique ou ver­bale usant des images de la « salope » et de la « putain ». Impré­gnés des croyances domi­nantes sur la sexua­li­té, les abu­seurs estiment légi­time d’opérer un contrôle sur l’habillement ou la sexua­li­té de leurs par­te­naires et de les sanc­tion­ner quand elles ne s’y conforment pas. Les femmes subis­sant un tel contrôle tendent, quant à elles, à être pri­son­nières des mêmes repré­sen­ta­tions sur la sexua­li­té féminine.

« Nature féminine » et empathie

On trouve éga­le­ment dans le dif­fé­ren­cia­lisme domi­nant l’idée que la « nature fémi­nine » se défi­ni­rait par une plus grande capa­ci­té d’empathie : les femmes seraient plus coopé­ra­tives, douces, sen­sibles, paci­fiques et use­raient faci­le­ment de la parole et de l’interaction pour résoudre les pro­blèmes. Ces apti­tudes par­ti­cu­lières sont en géné­ral oppo­sées à une nature mas­cu­line défi­nie comme ten­dan­ciel­le­ment plus égoïste, conflic­tuelle, agres­sive, com­pé­ti­tive et usant de la confron­ta­tion en cas de pro­blèmes. La lit­té­ra­ture de vul­ga­ri­sa­tion sur les pro­blèmes de couple et les rap­ports amou­reux (Gray, 1999), les médias ain­si que des écrits à pré­ten­tion scien­ti­fique (Baron-Cohen, 2004) usent abon­dam­ment de tels stéréotypes.

Cette croyance est dotée d’une base scien­ti­fique bien faible (Wal­ter, 2010), alors que la socia­li­sa­tion dis­tincte des indi­vi­dus en fonc­tion de leur sexe a été maintes fois ana­ly­sée. Ain­si, alors que les petites filles sont inon­dées de jouets les encou­ra­geant à se sou­cier d’autrui — pou­pées et autres petites créa­tures à trai­ter avec atten­tion et dou­ceur, mini-cui­sines et petites trousses d’infirmières —, les petits gar­çons conti­nuent à rece­voir des jeux de construc­tion et de stra­té­gie, des pis­to­lets, des sol­dats et des épées. De manière géné­rale, les com­por­te­ments agres­sifs sont accep­tés et même applau­dis quand ils sont adop­tés par les gar­çons, tan­dis que les mêmes atti­tudes sont désap­prou­vées chez les filles (Loe­ber et Far­ring­don, 2000).

Mais au-delà de ces contro­verses « scien­ti­fiques », le cli­ché de l’empathie fémi­nine per­met sur­tout de légi­ti­mer de nom­breuses inéga­li­tés. Ain­si, il four­nit une jus­ti­fi­ca­tion aisée au fait que les femmes conti­nuent à être majo­ri­taires dans les pro­fes­sions liées au soin, au ménage, à la prise en charge des enfants — emplois sou­vent peu payés et peu valo­ri­sés socia­le­ment. Il faci­lite aus­si la stig­ma­ti­sa­tion des femmes qui ne se conforment pas à cette attente de dou­ceur, d’empathie et de coopé­ra­tion : les femmes de car­rière, ambi­tieuses, chefs d’entreprise ou, tout sim­ple­ment, dotées d’un fort tem­pé­ra­ment se voient sou­vent repro­cher de ne pas être de véri­tables femmes. Beau­coup de femmes ambi­tieuses essaient alors d’adapter leur com­por­te­ment aux cli­chés domi­nants sur la fémi­ni­té. Ain­si, des femmes occu­pant des postes de pou­voir insis­te­ront davan­tage sur la coopé­ra­tion et la col­la­bo­ra­tion ou sur le fait qu’elles dirigent leur entre­prise, leur pays ou leur orga­ni­sa­tion comme un ménage harmonieux.

Par ailleurs, le pré­sup­po­sé lar­ge­ment par­ta­gé d’une empa­thie fémi­nine natu­relle — asso­cié à une accu­sa­tion d’anormalité contre les femmes qui s’en éloignent — pour­rait avoir pour effet d’inciter les femmes à adop­ter des com­por­te­ments plus pas­sifs, voire, sou­mis. Or, ce pos­tu­lat inté­gré par les femmes elles-mêmes pour­rait les pous­ser à tolé­rer des situa­tions inac­cep­tables et les rendre plus vul­né­rables à cer­taines formes de mani­pu­la­tion, de vio­lence ou de har­cè­le­ment. Comme on l’a déjà remar­qué, l’intimidation et la coer­ci­tion sont rare­ment les seuls élé­ments empê­chant les femmes de sor­tir de situa­tions de mal­trai­tance (Women’s aid). Le fait que la plu­part des femmes par­tagent l’idée qu’elles sont natu­rel­le­ment plus douces pour­rait aus­si contri­buer à expli­quer pour­quoi autant de vic­times de mal­trai­tances excusent ou par­donnent leurs abu­seurs. Com­bien de femmes dans ce genre de situa­tions n’affirment-elles pas aimer leur conjoint mal­gré tout ? Com­bien d’entre elles ne répètent-elles pas les excuses mises en avant par leur par­te­naire pour jus­ti­fier des com­por­te­ments vio­lents ou har­ce­lants ? Bien enten­du, ce genre de com­por­te­ment indul­gent sup­pose des sen­ti­ments intenses pour le conjoint mal­trai­tant. Mais la ten­dance des femmes à aimer de façon beau­coup plus dés­in­té­res­sée et altruiste que les hommes pour­rait contri­buer à expli­quer pour­quoi elles ont des dif­fi­cul­tés à sor­tir de ce genre de situa­tions. Autre­ment dit, le fait que les femmes sont per­çues et se consi­dèrent elles-mêmes comme plus empa­thiques, plus altruistes et plus com­pré­hen­sives, pour­rait accroitre leur vul­né­ra­bi­li­té face aux hommes usant de diverses formes de violence.

De même, si les femmes s’autorisent rare­ment à adop­ter les mêmes com­por­te­ments que les hommes abu­seurs, c’est sans doute aus­si parce qu’elles ont été édu­quées à la pas­si­vi­té. Ain­si, la plu­part des femmes ont du mal à user de la menace phy­sique, ver­bale ou juri­dique et encore plus à recou­rir à de véri­tables formes de coer­ci­tion. Bien enten­du, la peur des repré­sailles joue un rôle pré­pon­dé­rant dans le fait que la vio­lence phy­sique soit le fait des hommes plu­tôt que des femmes. On ne peut nier la supé­rio­ri­té phy­sique de la plu­part des hommes par rap­port à la majo­ri­té des femmes. Cepen­dant, rien n’empêcherait en théo­rie les femmes de recou­rir à des menaces ou à de l’intimidation, par exemple en usant de cer­taines armes ou de forces exté­rieures. Des études très convain­cantes tendent en effet à démon­trer que les femmes ne sont pas natu­rel­le­ment moins agres­sives que les hommes, même si elles tendent ensuite à nier ou à atté­nuer cette agres­si­vi­té pour se confor­mer à la norme sociale en la matière. Étant don­né la com­plexi­té des liens entre hor­mones et com­por­te­ments, le niveau plus éle­vé de tes­to­sté­rone chez les hommes ne garan­tit nul­le­ment un degré d’agressivité plus éle­vé (Light­dale and Pren­tice, 1994). Néan­moins, le niveau natu­rel de com­bat­ti­vi­té des femmes se tra­duit beau­coup plus rare­ment par des actes d’intimidation, de menaces ou de vio­lence. Il est éga­le­ment excep­tion­nel que les femmes uti­lisent les enfants pour contrô­ler leur conjoint ou répondre à l’abus de ce der­nier. Peu de femmes décident d’abandonner homme et enfants pour se concen­trer sur leurs besoins égoïstes, contrai­re­ment aux nom­breux hommes qui adoptent ce genre de com­por­te­ments. Les femmes se ris­quant à ce genre d’attitudes sont d’ailleurs vite per­çues comme des irres­pon­sables ou des malades men­tales (Greer, 1970, p.361‑362). Par ailleurs, dans les situa­tions de vio­lence ver­bale et émo­tion­nelle, il est rare que les femmes réagissent en ten­tant d’insécuriser leur par­te­naire par des formes simi­laires d’attaque ou de dénigrement.

Certes, les femmes subis­sant du har­cè­le­ment ou de la vio­lence sont rare­ment tota­le­ment pas­sives. Tou­te­fois, leurs réac­tions ne consistent pas sou­vent à user des mêmes pro­cé­dés que leur par­te­naire. Le fait que la majo­ri­té des femmes pensent être plus empa­thiques que les hommes pour­rait en par­tie expli­quer leur réti­cence à adop­ter ce genre d’attitudes. D’autant plus que ce pré­sup­po­sé va de pair avec le cli­ché d’un égoïsme et d’une agres­si­vi­té intrin­sèques aux hommes. Beau­coup de femmes conti­nuent en effet à valo­ri­ser les diverses expres­sions de l’égo et de la force phy­sique com­mu­né­ment attri­bués à la gente mas­cu­line. L’intégration de ces pon­cifs par les deux sexes dès le plus jeune âge pour­rait consti­tuer un fac­teur sup­plé­men­taire expli­quant l’indulgence géné­rale dont jouissent encore les hommes — de la part de la socié­té et des femmes elles-mêmes — quand ils se montrent vio­lents, inti­mi­dants ou har­ce­lants (Greer, 1970, p.354‑355).

L’instinct et le devoir des mères

Un autre cli­ché dif­fé­ren­cia­liste proche de celui d’une « nature fémi­nine » empa­thique et qui est rede­ve­nu par­ti­cu­liè­re­ment en vogue est celui de la « mère sacri­fi­cielle ». De plus en plus de dis­cours font en effet appel au sup­po­sé « ins­tinct mater­nel » pour jus­ti­fier les nom­breux renon­ce­ments encore et tou­jours atten­dus de la part des mères. Celles-ci sont encore cen­sées faire pas­ser leur car­rière, hob­bys et pré­fé­rences per­son­nelles après ceux de leurs enfants, par­ti­cu­liè­re­ment quand ils sont encore des bébés, alors qu’on conti­nue à attendre des hommes qu’ils fassent de brillantes car­rières et gagnent le plus gros salaire du ménage. Ces dis­cours mobi­lisent à pro­fu­sion le pré­ju­gé d’une « nature » plus altruiste des femmes et ajoutent que cette empa­thie spon­ta­née s’appliquerait avant tout aux enfants. L’idée que le rôle de mère com­pren­drait des devoirs plus impor­tants que celui du père et que ces dif­fé­rences seraient fon­dées sur la bio­lo­gie est sou­vent com­plé­tée par l’argument — impla­cable — du bien-être des enfants. Les mères sont alors faci­le­ment culpa­bi­li­sées de ne pas pas­ser assez de temps avec leurs bébés et jeunes enfants (Badin­ter, 2010). Ce genre de dis­cours légi­time donc le fait que de nom­breuses femmes sacri­fient une grande par­tie de leurs plai­sirs, objec­tifs per­son­nels ou pro­fes­sion­nels pour se consa­crer à leur pro­gé­ni­ture. Ces contraintes sym­bo­liques s’imposent extrê­me­ment tôt, les femmes étant édu­quées dès leur plus jeune âge à prendre soin de mille-et-une ado­rables poupées.

À l’âge adulte, les attentes sociales liées à la mater­ni­té les assaillent tout par­ti­cu­liè­re­ment pen­dant la gros­sesse et au moment de déci­der ou non d’allaiter leur nou­veau-né. Leur liber­té de choi­sir leur propre façon de vivre la mater­ni­té, y com­pris dans des aspects aus­si intimes que l’allaitement, se voit dès lors dra­ma­ti­que­ment réduite.

En dehors des rap­ports de domi­na­tion « ordi­naires » entre les sexes, les hommes par­ti­cu­liè­re­ment contrô­lants peuvent faci­le­ment mobi­li­ser les sté­réo­types ambi­va­lents sur la mater­ni­té. Ain­si, il est fré­quent qu’ils traitent leur conjointe de « mau­vaise mère » (Women’s aid). Que l’objectif soit d’impliquer davan­tage les femmes dans la prise en charge des enfants, de les insé­cu­ri­ser ou de dimi­nuer leur estime d’elle-même, le manie­ment ver­sa­tile de ce sté­réo­type est sou­vent très effi­cace (Cra­ven, 2008). Dans cer­tains cas, les femmes concer­nées se mettent alors à réel­le­ment dou­ter de leurs apti­tudes mater­nelles. D’autres n’osent plus rien deman­der à leur conjoint abu­seur concer­nant le ménage ou les enfants, per­met­tant alors à ce der­nier de se trans­for­mer en véri­table « roi de la mai­son » (Cra­ven, 2008). Les normes sociales sur la mater­ni­té affai­blissent donc les femmes face aux hommes vio­lents, irres­pon­sables, contrô­lants ou égoïstes.

Beau­coup d’hommes abu­seurs ont de leur côté des croyances très conser­va­trices sur les rôles res­pec­tifs des hommes et des femmes dans le foyer qui leur per­mettent de jus­ti­fier leur propre com­por­te­ment. Dans un tel sché­ma, il revien­drait aux femmes d’accomplir toutes les tâches ména­gères et d’assumer l’essentiel de la prise en charge des enfants. Dans les pires situa­tions, ils peuvent aus­si mal­trai­ter leur femme devant les enfants. Mais alors qu’ils se com­portent eux-mêmes très sou­vent en mau­vais parents ou en parents défi­cients, le recours aux cli­chés bien ancrés sur la mater­ni­té les met en mesure de culpa­bi­li­ser avant tout les mères. Il peut même arri­ver que les hommes abu­seurs par­viennent à impu­ter à leur vic­time la res­pon­sa­bi­li­té des actes de har­cè­le­ment ou de vio­lence qu’ils ont eux-mêmes com­mis (Fish et al, 2009). L’argument des enfants est ici déci­sif, en par­ti­cu­lier quand les femmes réagissent de façon expli­cite aux attaques dont elles font l’objet : les mères vic­times d’abus finissent alors par se sen­tir res­pon­sables des mots et gestes dont leurs enfants sont témoins. Les abu­seurs peuvent aus­si employer le sté­réo­type « bonne mère ver­sus mau­vaise mère » pour contrô­ler leur par­te­naire en mena­çant cette der­nière de la dénon­cer comme inapte à la paren­té (Cra­ven, 2008). Ils sus­citent alors chez cette der­nière la peur de subir un opprobre social ou de perdre la garde de ses enfants en cas de sépa­ra­tion. De telles menaces ont sou­vent pour effet de pous­ser les femmes vic­times d’abus, de contrôle ou de mani­pu­la­tion à s’enfermer dans le mutisme et à res­ter coin­cées dans des situa­tions intolérables.

S’attaquer à la domination plutôt qu’à la différence

Que ce soit à cause de l’évolution de la légis­la­tion — aujourd’hui beau­coup plus puni­tive — ou de l’amélioration de la condi­tion fémi­nine, les formes de vio­lence dans le couple se sont clai­re­ment com­plexi­fiées. Glo­ba­le­ment plus édu­quées, moins dépen­dantes finan­ciè­re­ment et davan­tage conscientes de leurs droits, moins de femmes peuvent aujourd’hui être main­te­nues dans des situa­tions de sujé­tion mani­feste. En revanche, des formes plus sub­tiles de vio­lence se sont accrues, qui com­portent de la mani­pu­la­tion, et de l’abus ver­bal et psy­cho­lo­gique. Or, on ne peut sai­sir ces formes par­ti­cu­lières d’abus sans prendre en compte le rôle joué par les sté­réo­types plus larges concer­nant les dif­fé­rences sociales et com­por­te­men­tales attri­buées aux deux sexes. Dès lors, les formes extrêmes de contrôle qui peuvent s’installer dans les couples ne se dis­tinguent que par leur inten­si­té des rap­ports de domi­na­tion plus larges faci­li­tés par ces sté­réo­types. Les mêmes cli­chés dif­fé­ren­cia­listes sont mobi­li­sés pour légi­ti­mer les pri­vi­lèges déte­nus par les hommes dans la socié­té et pour ins­tau­rer une oppres­sion plus ouverte sur cer­taines femmes dans la sphère pri­vée. En d’autres termes, les diverses mani­fes­ta­tions des rap­ports de domi­na­tion entre les sexes se dif­fé­ren­cient par leur degré plu­tôt que par leur nature. Par consé­quent, il est dans l’intérêt de toutes les femmes de prendre conscience de l’usage de cette rhé­to­rique différencialiste.

Tou­te­fois, la ques­tion de savoir s’il existe ou non des dis­tinc­tions cog­ni­tives et com­por­te­men­tales natu­relles entre les sexes est non seule­ment dif­fi­cile à tran­cher, mais, en fin de compte, assez secon­daire. Plu­tôt que de dépen­ser leur éner­gie à ten­ter de prou­ver — sou­vent en vain — le carac­tère construit des dif­fé­rences attri­buées aux deux sexes, les orga­ni­sa­tions fémi­nistes devraient sur­tout dénon­cer les domi­na­tions légi­ti­mées par ces dis­cours. Par ailleurs, une rhé­to­rique alter­na­tive ne devrait pas néces­sai­re­ment repo­ser sur des pos­tu­lats construc­ti­vistes. En effet, il serait à la fois plus pru­dent et plus intel­li­gent d’un point de vue stra­té­gique de ne pas reje­ter en bloc la croyance dans des dif­fé­rences natu­relles dans les com­por­te­ments des hommes et des femmes. Ne pour­rait-on pas à la place explo­rer les voies d’un dif­fé­ren­cia­lisme de type éman­ci­pa­teur ? Si les fémi­nistes veulent être enten­dues par une majo­ri­té de femmes (et par une quan­ti­té sub­stan­tielle d’hommes), elles ne peuvent inlas­sa­ble­ment cam­per sur la pos­ture construc­ti­viste clas­sique. En effet, ce qui pose pro­blème dans les cli­chés sur la « nature fémi­nine », c’est avant tout qu’ils per­mettent de main­te­nir les femmes dans une situa­tion d’infériorité.

La prio­ri­té devient alors de pro­po­ser des prin­cipes per­met­tant aux femmes de sor­tir des domi­na­tions qui affectent l’ensemble des femmes et de deve­nir plus libres d’orienter leur exis­tence. Si cette tâche doit être entre­prise d’abord et avant tout par les femmes, elle devrait se faire en col­la­bo­ra­tion avec les hommes se bat­tant pour l’émancipation de tous. Même si les inté­rêts des hommes et des femmes sont sou­vent incon­ci­liables dans la sphère pri­vée, une approche fémi­niste géné­ra­le­ment « anti-hommes » serait en pra­tique tout bon­ne­ment irréa­liste. En effet, la plu­part des femmes conti­nuent à aimer les hommes. Et y com­pris dans les cas de vio­lence et d’abus, les sen­ti­ments sont rare­ment absents. Dès lors, si cer­tains chan­ge­ments for­cés des com­por­te­ments mas­cu­lins sont néces­saires pour empê­cher les inéga­li­tés et la domi­na­tion, il est tout aus­si impé­ra­tif de ren­for­cer la coopé­ra­tion entre les indi­vi­dus des deux sexes, là où leurs inté­rêts sont compatibles.

  1. Voir la défi­ni­tion très com­plète adop­tée par le gou­ver­ne­ment britannique.

Sophie Heine


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