Simulation dystopique
Villes fantômes, couvrefeux, achats de panique dans les supermarchés, port massif du masque en rue, construction d’hôpitaux de campagne par des militaires, pleins pouvoirs accordés aux gouvernements, etc. Notre catastrophe actuelle offre un impressionnant stock d’images dignes de productions hollywoodiennes. Sans doute ne suis-je pas le seul à trouver de la jouissance coupable dans cette situation […]
Villes fantômes, couvrefeux, achats de panique dans les supermarchés, port massif du masque en rue, construction d’hôpitaux de campagne par des militaires, pleins pouvoirs accordés aux gouvernements, etc. Notre catastrophe actuelle offre un impressionnant stock d’images dignes de productions hollywoodiennes. Sans doute ne suis-je pas le seul à trouver de la jouissance coupable dans cette situation inédite1, comme le philosophe Jean Baudrillard l’avait déjà ressentie pour les attentats du 11 septembre 2001 lorsqu’il écrivait : « Que nous ayons rêvé de cet évènement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut que souhaiter la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait […] À la limite, ce sont eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu2. » D’ailleurs, les premiers à avoir ressenti une excitation à l’approche de la catastrophe ont dû être les collapsologues qui voulaient l’effondrement plus qu’ils ne le redoutaient. Ceux-là peuvent désormais narguer leurs détracteurs.
Toutefois, ce plaisir ne cherche en aucun cas à offenser le personnel soignant, à polémiquer pour polémiquer, ni à sous-estimer les morts et les souffrances dues à la pandémie.
Ainsi, la crise de la Covid-19 participe à une forme de « simulation dystopique » que certains voyaient déjà au moment où Donald Trump accédait à la Maison Blanche3, et que les producteurs hollywoodiens des dernières décennies situaient bel et bien dans le premier tiers du XXe siècle : Retour vers le futur 2 en 2015 ; Running man en 2017 ; Rollerball en 2018 ; Blade Runner, Akira et The Island en 2019 ; Soleil vert en 2022 ; Terminator et Ghost in the shell en 2029, etc.
Les conséquences de ce coronavirus encouragent en cela non seulement l’excitation de tout cinéphile, mais de tous les êtres fascinés par la fiction, l’imaginaire, le spectaculaire.
De l’autre côté
L’envie d’être plongé dans l’univers d’une fiction n’est évidemment pas nouvelle, et a connu plusieurs étapes, plusieurs procédés, plusieurs techniques pour arriver à cette fin. En 1947, avec La Dame du lac, Robert Montgomery tourne le premier long métrage entièrement filmé en caméra subjective. L’idée est simple, mais innovante : les plans filmés le sont à travers les yeux du personnage principal (un détective privé qui enquête sur la mort d’une femme), et donc ceux du spectateur. Voir ce qu’il voit.
En un sens, le found footage (littéralement, « enregistrement trouvé ») n’en est que la continuité. L’objectif ici va plus loin : il s’agit de faire croire que le métrage diffusé, filmé en général avec une caméra basse qualité, avec ses défauts, est vrai. Ce que vous voyez s’est réellement produit.
Dans un autre registre, le jeu vidéo est aussi une occasion de participer à un univers : les mondes ouverts de Far Cry 5 ou Red Dead Redemption sont à ce point larges et réalistes qu’ils donnent à l’intervenant, à travers sa réplique en avatar, toutes les clés pour réaliser son propre film. En outre, concernant le septième art, c’est sans nul doute la « stéréoscopie » qui redéfinit la ligne de démarcation entre le réel et le fictionnel. C’est dans le courant des années 1950 que le cinéma, alors déserté parce qu’en concurrence avec la nouvelle télévision, inventa la « projection en relief », empruntée à la vision binoculaire de l’être humain. Le cinéma 3D (voire 4D pour les parcs d’attractions, comme le Futuroscope) révolutionna alors notre rapport à l’image pour donner « le sentiment d’avoir ouvert une fenêtre sur un monde4 », selon James Cameron (Avatar) qui imagine aujourd’hui un tel dispositif sans lunettes. À l’évidence, bien qu’elle ne soit pas encore au point, la VR (Virtual Reality) peut se targuer d’aller plus loin en mobilisant d’autres sens que la vue et l’ouïe. En effet, dans les expériences les plus récentes, il faut même « se munir d’un casque audio, de gants, d’un sac à dos à vibrations…5 »
L’histoire cinématographique, des frères Lumière à aujourd’hui, a donc toujours été une course folle à l’immersion la plus intense possible. Les multiples technologies et trucages visuels n’ont jamais eu d’autre objectif que celui, ambitieux, de transformer le spectateur en acteur de l’histoire.
Simulation utopique
Mais il y a possibilité d’aller encore plus loin, de mener des simulations utopiques ou des « expériences hétérotopiques ». Michel Foucault voyait dans l’hétérotopie une localisation de l’utopie (la cabane dans le jardin étant l’exemple parfait)6. Il s’agit ici, en un lieu et un temps donné, de faire entrer les codes du cinéma américain dans notre réel, que ce dernier et le fictionnel ne fassent plus qu’un, non pas en intégrant le spectateur dans une réalité virtuelle, mais en inversant la tendance : faire venir à nous les éléments caractéristiques du genre (personnages caricaturaux, la narration manichéenne, le happy-end, etc.). Nous cherchons inlassablement à ce que tel ou tel évènement de notre vie se déroule « comme dans un film », tous les âges confondus. Les métrages hollywoodiens sont devenus le point de référence de la perfection dans le réel. Lors de vacances d’été à la mer, lorsqu’il creusera dans le sable avec sa pelle, l’enfant souhaitera trouver un trésor et reproduire les aventures fantastiques des Goonies. Même chose pour l’adolescent qui s’apprête à avoir son premier rapport sexuel et espère reproduire les images de la pornographie qu’il consomme. Même chose encore pour le rendez-vous galant ou le date de l’adulte qui se devra d’être à la hauteur des comédies romantiques type Woody Allen (conversations passionnées, sans blanc, coucher de soleil comme décor, etc.).
Que cela soit un mariage, un bal de promotion ou un enterrement de vie de garçon, il s’agit pour les intervenants de produire un remake des films hollywoodiens, de vivre une simulation utopique de l’évènement, de reconstituer un film sans ratés. À l’évidence, la perfection n’existant jamais, les artifices souhaités, qui laisseraient penser à un film américain, ne s’enchaineront jamais. Il s’agit d’un alignement des planètes impossible dans le réel : les intervenants seront toujours déçus du résultat partiel de la tentative. L’expérience hétérotopique, avec la meilleure volonté, restera toujours fade.
Un déjà vu-lu catastrophe
Par contre, concernant la Covid-19, ce que nous vivons n’est pas l’Apocalypse, mais il s’agit clairement d’un « déjà-vu-lu catastrophe » qui provoque une excitation cinéphilique. Les plans des mégapoles désertées nous renvoient à ceux de Je suis une légende ou 28 jours plus tard ; des médecins en scaphandre à ceux de Contagion ou Alerte !; du confinement à ceux que nous avions imaginés à la lecture de La Peste de Camus ou L’aveuglement de Saramago ; que ce soit à travers L’armée des douze singes, Resident evil et encore d’autres, même des téléfilms du dimanche ou des romans de gare, personne n’a pu faire l’économie de ces images angoissantes. Nous avons déjà vu et/ou lu ce qui se passe, à des degrés variables, parce que cela puise dans un vaste répertoire de l’imaginaire collectif.
Ainsi, la Covid-19 réalise dans l’absolu notre désir de crever l’écran, de réduire à néant ce qu’il y avait entre ici, chez nous, dans la salle de cinéma, de théâtre, et « de l’autre côté », dans ce monde de tous les possibles. La fine frontière entre réalité et fiction a été terrassée par le brusque bulldozer de la pandémie. C’est plus puissant que la caméra subjective, le found footage, la stéréoscopie ou même la réalité virtuelle. C’est bien au-delà de la 4D ou de la 4K. Est enfin venu le moment de ne plus être spectateur, mais acteur « total », d’être « dans le film », ce qui comprend le risque de finir blessé, mort ou survivant du désastre.
Simulation dystopique
Qu’il s’agisse des fosses communes à New York, de Boris Johnson ou de Donald Trump emmené aux soins intensifs ou de la colonne de corbillards à Bergame, le plaisir coupable ressenti vient probablement de ce que la pandémie de la Covid-19 est un extraordinaire catalogue d’images saisissantes qui nous plongent au plus près de la simulation cette fois-ci dystopique. Là où la simulation utopique est une initiative volontaire, personnelle ou groupée, la simulation dystopique est une intégration forcée. Le lundi 16 mars à 20 heures, aux prémices de la crise, lorsqu’Emmanuel Macron adopta dans son allocution un ton martial — « nous sommes en guerre » —, le chef de l’État français « accéléra » le processus imagé, joua le rôle d’amplificateur, confirma en quelque sorte notre rôle dans un scénario de type hollywoodien. À la limite, si les salles de cinéma sont fermées comme d’autres sites pour limiter la propagation du virus, ce sont les éditions spéciales du journal télévisé qui pallient notre manque de divertissement cauchemardesque.
Quant à l’espace public, avec ses masques, ses paiements électroniques, ses distributeurs de gel hydroalcoolique, ses interdictions et obligations, chaque pas foulé est littéralement un pas vers une dystopie, une dys-topia : « vers un lieu inexistant », au sens étymologique du terme, inexistant pour nous, car cela ne peut se produire que dans les films.
- En Chine, dès l’apparition du virus, les ventes du jeu Plague Inc ont explosé : le joueur y contrôle une maladie dont le succès est corolaire à son évolution morbide.
- Baudrillard J. (3 novembre 2001), L’esprit du terrorisme, LeMonde.fr. Voir aussi De Sutter L. (2016), Théorie du kamikaze, Paris, PUF, p. 21 – 23.
- L’une des images les plus partagées des manifestations anti-Trump fut celle d’une pancarte « This episode of black mirror sucks » (cet épisode de Black Mirror craint), du nom d’une célèbre série d’anticipation anglaise.
- Blumenfeld S., (6 avril 2012), « James Cameron, explorateur de la 3D », Le Monde.
- Paturel C. (2019), « La VR à l’épreuve du cinéma », Upopi.ciclic.
- Foucault M. (1967), « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales, Architecture, Mouvement, Continuité, n°5.
