Sexfriends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, de Richard Mèmeteau
La sociologie des réseaux sociaux comme celle qui s’attache à analyser la vie quotidienne, les sexualités ou les rapports sociaux de genre, regorge d’articles consacrés au « phénomène » du « sexfriending » — des « potes de cul » — et des « applications de rencontres » utilisées notamment à cette fin. Au milieu de cette surabondance de prose plus ou moins empiriquement fondée, le philosophe Richard Mèmeteau […]
La sociologie des réseaux sociaux comme celle qui s’attache à analyser la vie quotidienne, les sexualités ou les rapports sociaux de genre, regorge d’articles consacrés au « phénomène » du « sexfriending » — des « potes de cul » — et des « applications de rencontres » utilisées notamment à cette fin. Au milieu de cette surabondance de prose plus ou moins empiriquement fondée, le philosophe Richard Mèmeteau propose dans son essai1 une réflexion qui, à bien des égards, s’avère une forme de mythoclastie méthodique. Faisant résonner les concepts en vogue, il en montre toute la vacuité avec une forme de (fausse) candeur assez jubilatoire. Avec un style parfaitement cru, que certains qualifieront même de « pornographique », il dissèque le phénomène des « sexfriends » et au passage, les errements exaltants (voire parfois outrageusement moralistes) des études de sciences sociales consacrées à la sexualité contemporaine…
Un marché sexuel ?
La première notion qui en prend pour son grade est celle de marché sexuel. Rappelant l’usage bourdieusien du « marché matrimonial », Mèmeteau suggère que c’est au tournant (néo)libéral incarné par Gary Stanley Becker2 que l’on doit l’imposition de cette figure dans les discussions savantes ou non. « Là où la sociologie insistait sur le partage des préférences et le délicat jeu de la réciprocité dans la manifestation de l’intérêt, l’économie néolibérale assume la brutalité d’un choix présupposé rationnel. Là où il y avait du théâtre et du jeu, il n’est plus censé y avoir que de la marchandise » (p. 46 – 47).
Et Mèmeteau pointe avec justesse l’incorporation de ce schéma extrêmement réducteur sans autre forme de procès dans la littérature scientifique, notamment la sociologie critique contemporaine. Prenant appui sur les travaux d’Eva Illouz3, il souligne qu’ainsi, les applications de rencontres finissent par n’être analysées que sous une seule focale, qui amène à penser que « le marché amoureux représenterait l’ultime réplique du séisme culturel que la naissance de l’Homo economicus a provoqué. Enfin appliqué aux passions les plus profondes, il aurait transformé l’ancien érotisme de la même façon que les règles traditionnelles du commerce » (p. 54). Or, à le suivre, cette manière de voir les applications de rencontres reste prisonnière de la conception matrimoniale de la relation : la métaphore du « marché sexuel » ne tient que par l’inféodation au marché matrimonial. Et il pourrait y avoir une autre perspective sur la chose, en suggérant que l’on puisse voir dans les modes d’interaction sexuelle contemporains une « dérégulation des rapports non au sens économique, mais au sens éthique du terme, c’est-à-dire une dépotentialisation des différences de genre » (p. 56). Il conclut ainsi son second chapitre par une formule aux parfums quelque peu soixante-huitards : « Vilipender la pseudomarchandisation du sexe permet […] intentionnellement ou non, d’exonérer la norme matrimoniale de toute critique, ceci aux dépens d’une réelle réflexion sur la liberté que pourrait nous offrir un sexe sans attache » (p. 56).
L’effet du dispositif technique
Un second mythe qui est clairement déconstruit dans ce livre est celui d’une forme « d’unicité » du phénomène de « l’application de rencontres », héritier du « site de rencontres ». Mèmeteau pointe avec précision les différences entre les différentes applications, et trouve dans l’apparition vers 2001 de l’application destinée aux gays Grindr, un élément de rupture : en effet, celle-ci se fonde non sur un « matching » de qualités (comme les sites de rencontres traditionnels ou les agences matrimoniales), mais sur une simple géolocalisation. Il ne s’agit plus de savoir si le partenaire est « idéal », mais de savoir qui est le plus proche. La temporalité de la rencontre change également : Grindr a pour finalité majoritairement une interaction courte et donc immédiatement sexuelle. Si la discussion des modalités techniques des applications (depuis leur interface jusqu’aux fonctionnalités concrètes) peut sembler parfois superflue à celles et ceux qui entendent « brosser les grands traits » des interactions entre évolutions sociales et technologiques on sait pourtant que l’on ne peut faire l’impasse sur la dimension technique, en ce compris matérielle, des dispositifs de communication interactive depuis les travaux de sociologie des usages des années 1980 – 1990 initialement consacrés au minitel4. L’usage construit le sens et les pratiques n’échappent pas aux dimensions matérielles de l’interaction avec la machine. Et c’est amusant que ce soit finalement un philosophe qui propose une réflexion de cet ordre appliquée aux applications de rencontres.
Mèmeteau ignore cependant la dimension d’interaction entre ces applications, ce que nous avons appelé dans cette revue le « biotope numérique »5 dans lequel évolue l’utilisateur. Cela l’amène à négliger les effets retour qui font que l’installation de Grindr sur un smartphone génèrera l’affichage de publicités ciblées dans d’autres applications, notamment sur Facebook, ces effets participant à contraindre l’imaginaire érotique dudit utilisateur.
Il n’empêche, Mèmeteau trouve dans sa description minutieuse de l’usage — en fait, de son usage personnel — d’excellents arguments pour suggérer que certaines applications de rencontres permettent effectivement, dans une mesure sans doute réduite, un affranchissement des déterminants du « marché matrimonial » et, peut-être, d’échapper ce faisant quelque peu au « marché sexuel ».
L’éthique sexuelle
Mèmeteau prend ensuite un énorme risque avec le troisième mythe, s’attaquant directement aux écrits sur la sexualité de Michel Foucault. Foucault sert en effet souvent à « faire taire » les militants jugés « communautaires » : « combien de débats entre intellectuels se sont conclus par une citation malfaisante de Foucault pour dire aux minorités de rester sagement minoritaires et subversives, et surtout de ne pas chercher à gagner en visibilité ? » (p. 90).
Il note que Foucault, lorsqu’il s’agit de parler de sexualité, finit par oublier le sexe, au profit d’une vision éthérée « des amours » non conformes et ignore sciemment le souci que pose la représentation des relations sexuelles jugées non conformes. Or il s’agit là, à son estime, d’une erreur théorique : « aujourd’hui […] les films qui racontent des bluettes entre jeunes gays ou lesbiennes, ça passe. Les amours tragiques de deux cowboys, ça passe […]. Mais la scène de sexe de Brokeback Mountain, ça passe moins. […] C’est bien la sexualité qui choque, son idiotie, son entêtement, son incapacité à la transcendance » (p. 91). Il entend donc combattre la « foucaldisation du sexe » consistant à « préférer la généalogie ou l’archéologie des sexualités à un examen sérieux de notre propre éthique sexuelle » (p. 91).
À partir de cette troisième déconstruction, l’ouvrage prend complètement une autre orientation, entendant questionner l’«éthique sexuelle » et, progressivement, en proposer une (que l’auteur veut sciemment limiter, proposant une « éthique minimale »).
Ceci amène Mèmeteau à un réexamen de l’éthique kantienne du désir : il affirme avec Kant le caractère indissociable de la fétichisation (et donc de la réification) et du sexe… « le sexe est bel et bien un moment dangereux ». Mais le désir étant par essence éphémère, « le désir fétichisant sera toujours trivialisé par un retour à la réalité ». Il suggère d’ouvrir la possibilité d’un jeu sur la fétichisation passant précisément par le fait de « garantir du non sexuel dans la relation » et permettre une échappatoire consciente au fantasme en dehors des échanges sexuels.
Il oppose dès lors une forme « éthique » de désir à un « fétichisme global » qui « fige les rôles sexuels ». Son analyse résonne tout particulièrement avec l’idée de Colette Guillaumin qui soulignait la permanence de la réduction « sexuelle » de la femme, sans échappatoire possible. Mais à suivre Mèmeteau, une forme de rupture est envisageable, peut-être dans l’adoption des quelques règles des Ethical sluts, Dossie Easton et Catherine A. Liszt, dont le livre paru en 1997 a participé à sortir de l’ombre le mouvement « polyamoureux ». Parmi celles-ci, il insiste sur le « refus de la collection », qui est souvent pointée comme le pendant inexorable de l’usage des applications de rencontres.
Passant par la critique de l’Éthique de la sexualité de Norbert Campagna, il saborde toutefois les velléités de « recherche de perfection » et de hiérarchisation des plaisirs, cette éthique étant d’ailleurs plus une forme de justificatif contemporain d’un libertinage classique, destiné à des élites intellectuelles. « Ce qui compte est de maintenir la coexistence la plus large possible des amants dans l’écosystème sexuel », note-t-il, insistant toutefois : « je ne veux pas dire multiplier les plans cul avec le plus grand nombre de personnes possibles. Car ce serait le meilleur moyen d’accroitre les risques de pollution de l’écosystème sexuel ou de finir par ne plus entretenir qu’un rapport de consommation aux autres, sans valoriser la disponibilité ou la confiance réciproque. »
Une thèse fondamentale
Finalement, sa réflexion sur l’éthique l’amène à poser une thèse absolument fondamentale pour tout qui veut appréhender la question des « sexfriends » : « associer sexe et amitié, ce paradoxe a suffi à faire grésiller pendant des millénaires les synapses des philosophes, qui ont préféré déclarer les deux comme étant irréconciliables. Et pourtant, c’est exactement ce que l’on peut désormais décider de faire » (p. 186).
En formulant cette phrase pour mieux défendre son projet utopique d’éthique sexuelle (bien que certains considèreront sans doute qu’elle est bien peu ambitieuse, cette éthique paraît pour quiconque s’intéresse à la sociohistoire des sexualités une utopie à part entière), Mèmeteau pulvérise une masse impressionnante de travaux sociologiques récents qui se sont en effet systématiquement attachés à décrire le « sexfriending » comme une évolution des relations amoureuses (souvent sous l’angle d’un déclinisme particulièrement marqué). Or, il faut peut-être plutôt — ce que nous avons défendu par ailleurs — envisager la chose avant tout comme une évolution des relations amicales et du rapport à la sexualité qui n’est ni une « banalisation » ni une « désymbolisation ».
Le mérite de cet ouvrage regorgeant d’anecdotes personnelles, de formules volontairement brutes, mais aussi d’allers-retours intellectuels, de témoignages de doutes et d’une certaine dose de névroses, repose précisément dans le refus du catastrophisme ambiant lorsqu’on évoque la sexualité — singulièrement celle « des jeunes » — et d’offrir une contreproposition. Ce bouquin hérite quelque part du formidable optimisme soixante-huitard, tout en débarrassant son discours sur la sexualité d’une forme de naïveté qui marquait l’époque… Sexfriend rappelle l’impossibilité de la domestication complète du désir et ce texte résonne, à l’époque des applications de rencontres, de la PrEP et des militant.e.s du « polyamour » comme rien de moins qu’un appel à une nouvelle libération sexuelle.
- Mèmeteau R., Sexfriends, Comment bien rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, coll. « Zones », La Découverte, Paris, 2019.
- Il est amusant de constater qu’à l’instar de Foucault, Mèmeteau trouve chez Becker « la » figure de l’économiste qui s’attaque à la vie familiale et amoureuse. Lorsqu’on considère ce que Becker lui-même en dit dans son Treatise on the Family [Harvard University Press, 1993 (1981)], on constate toutefois qu’une partie de son inspiration pour décrire le « marché des relations » vient directement d’Adam Smith (p. 299).
- Illouz E., Les sentiments du capitalisme, Le Seuil, Paris, 2016.
- Voir par exemple Jouët J., « Des usages de la télématique aux Internet Studies », dans J. Denouël et F. Granjon (dir.), Communiquer à l’ère numérique. Regards croisés sur la sociologie des usages, Presses des Mines, Paris, 2011.
- Maes R., « Nous ne désirerons pas sans fin », La Revue nouvelle, 72(4), 2017.
