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Sentient·es

Numéro 2 Février 2026 par Florence Verney

février 2026

À présent, la nuit m’environne. Le vent m’enveloppe de son fluide, comme s’il était la mer. Je caresse sa saveur pâle à chaque inspiration. Mon épiderme écoute ses chuchotements. La lune est voilée par les nuages, mais l’ancien sentier des douaniers sur la côte guide mes pas. Il fait maintenant le tour du monde. Plus aucune […]

Italique

À présent, la nuit m’environne. Le vent m’enveloppe de son fluide, comme s’il était la mer. Je caresse sa saveur pâle à chaque inspiration. Mon épiderme écoute ses chuchotements. La lune est voilée par les nuages, mais l’ancien sentier des douaniers sur la côte guide mes pas. Il fait maintenant le tour du monde. Plus aucune villa privative avec vue n’y impose de détour. Seules quelques ruines demeurent après la décisive opposition, là où l’horizon était encore aveugle pour qui cheminait sans moteur. On peut désormais sinuer le long de toutes les terres émergées, sans jamais cesser de frôler l’océan. Alors, je l’arpente tranquillement. Je ne le vois pas, mais j’entends ses souffles polyphoniques. Quand bien même il ferait encore jour, je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux. Les paupières closes, je goute les embruns avec ma peau. Ils sont sucrés et électriques. Par écholocalisation, je situe chaque pierre, chaque obstacle sur ma route. Je sais qu’à quelques mètres au pied des falaises, un cormoran bat des ailes à fleur d’océan, tandis que la marée monte en un grand concert d’eau. Elle lèche, goutte, suinte, dégringole, dévale, s’amasse, déguste la roche, et l’oiseau dans un battement d’aile survole sa surface frémissante. Sur les dernières langues d’estran à découvert, les gastéropodes crépitent comme un foyer humide entretenu par la brise. En suivant leurs indications, je retrouverai un peu plus loin sur la dune le feu de camp des ami·es qui, comme moi, ont emprunté pour survivre cette voie inattendue : apprendre à scruter du tympan, palper du regard, humer de la pulpe du doigt. Les artistes de l’ancien monde-sans-issue avaient lancé de premières pistes pour appréhender ce savoir sensoriel. Les animaux, eux, le connaissent de toute éternité. La mémoire emplie de leurs circonvolutions, de leurs traces colorées, de leurs encres expressives, de leurs cris et ritournelles, nous avons amorcé cette mutation vers une sentience démultipliée. Peut-être en avez-vous aussi semé les prémices, vous qui nous avez précédé·es. Les récits que nous amenons près du feu embrassent vivant·es et mort·es, humain·e·s et autres qu’humain·es, symbiotes, chimères. Aussi chacun·e de nous véhicule-t-iel un peu de votre présence.

Nous sommes bien conscient·es qu’il vous est précieux de comprendre comment se tissent les continuités et les ruptures entre vos existences passées et les nôtres. C’est pourquoi nous nous adressons à vous par l’un des derniers canaux de communication qui subsiste à ce jour : les hommages qu’on se dédie sans bruit. Qu’ils vous parviennent sous forme de rêve ou de lecture, de voix intérieure ou d’image, ils établissent entre nous un lien et c’est là l’essentiel.

Déjà, nos parcours convergent. Nous sommes chargé·es d’histoires à déposer. Je ne dirais pas que nous sommes une masse. Nous ne nous comptons pas — ni sur les doigts des mains, ni sur les tentacules, ni sur les rémiges ou antennes. Nous avons tout simplement arrêté de compter. Mais notre groupe s’étend à perte de vue, et même au-delà des mers. Peut-être nous y remettrons-nous plus tard, lorsque nous aurons exploré d’autres perspectives, et que les séquelles dues à la pathologie collective du calcul-sans-fin seront résorbées en nous. En attendant, joignez-vous à nous par le moyen qui vous est le plus cher. Nous retracerons les étapes nécessaires à votre compréhension, quelle que soit l’époque à laquelle vous avez vécu. À commencer par le parcours de nos ascendant·es, qui nous font la grâce de nous rattacher à vous.

Avec le fol espoir d’abolir l’accaparement de nos vies, des biens communs, et la ferme intention d’empêcher la toute-puissante loi du profit de dévaster les plaines, d’empoisonner les rivières, d’épuiser les océans, d’enflammer les forêts, de décimer toujours plus d’humain·es et d’autres qu’humain·es pour le compte de quelques nababs, nos parent·es se sont démené·es : iels ont défendu la terre comme leur propre destin, seule voie possible pour éviter l’extinction générale. Grâce à leur acharnement, nous nous retrouvons ici, avec nos sens innombrables. En secret, iels avaient expérimenté quelques symbioses réparatrices. Iels employaient à ces fins des nouveautés technologiques plus ou moins abouties, dans des bidouilles qui feraient aujourd’hui sourire les plus jeunes parmi nous. C’étaient de premières tentatives — la science et la technique de l’époque considéraient encore qu’elles inventaient l’avenir, sans remise en cause de leurs fonctionnements, ni de leurs financements. Les résultats en termes médicaux étaient parfois époustouflants et salvateurs, mais dans d’autres cas il s’agissait plutôt de bricolages malhabiles, qu’il n’y avait pas toujours lieu de tenir pour l’expression du futur. Quoi qu’il en soit, ma mère s’était fait greffer des sensilles de collemboles sous la plante des pieds. Lorsqu’on y passait la main, on pouvait toucher quelques-unes de ses soies sensorielles. Grâce à cet implant, en posant le pied nu sur le sol, elle percevait immédiatement les dangers imminents. Je préfère taire les mutilations qu’elle subit, lorsqu’elle fut capturée par l’élite nantie et rétrograde de son temps. Ce passage de nos vies entremêlées reste trop douloureux pour moi. Je ne suis pas encore en mesure de l’exposer à vos attentions réunies.

Ces groupements d’humain·es déterminé·es à en finir avec l’exploitation du vivant, étaient peu enclin·es à l’usage des armes à feu. C’est pourquoi iels s’étaient intéressé·es à l’augmentation de leurs capacités par les implants. Évidemment, iels furent secoué·es de débats houleux, car il était questionnable de vouloir continument augmenter les humain·es, au lieu de considérer autrement les capacités qu’iels possédaient déjà. Pourtant, dans l’urgence de la situation, ces tentatives s’avéraient parfois d’une aide extraordinaire pour survivre aux pires attaques. Les dominant·es étaient doté·es d’armées, de matériel de guerre et de systèmes de surveillance auxquels il était très difficile d’échapper, mais ces capacités sensorielles leur étaient encore peu connues. Iels étaient donc étonné·es que leur arrivée fût parfois perçue bien plus tôt que n’auraient pu le permettre leurs propres radars. Les vents solaires qui se déchainaient à cette période interrompaient les messages des réseaux cellulaires, si bien que les anciens systèmes numériques perdaient de la vitesse. Les grèves massives, juxtaposées aux mutineries des militaires et aux houspillages menés par les groupes résistants aux quatre coins des territoires, affaiblirent considérablement les bourgeoisies en place. Celles-ci étaient par ailleurs déjà à bout de souffle, à cause de leurs guerres interminables. À force de ténacité, et du fait d’une conjoncture hasardeuse où les énergies s’unirent en un moment crucial, les vieux systèmes primitifs d’accumulation et d’exploitation furent mis hors d’état de nuire. Les dégâts engendrés par des siècles de destruction furent colossaux, et nous ne sommes qu’à l’aube de nos nouveaux êtres-au-monde, mais nous avons gagné la condition essentielle à leur développement : le temps pour déployer nos sensibilités et agir en conséquence. J’y ai perdu ma mère, et bon nombre d’entre nous ici pleurent aussi leurs proches, mais nous savons qu’en tissant les fils que nous tendent leurs histoires, nous construisons pour toutes les générations passées et à venir de précieux ancrages. Ainsi pourrons-nous offrir un futur à leurs plus subtiles intuitions. Certain·es de nos ancêtres étaient déjà conscient·es qu’écouter et mimer des autres-qu’humain·es, partager nos vies avec elleux, pouvait mener à des transformations essentielles. Mais ce qu’iels n’imaginaient pas, c’est la vitesse à laquelle ces adaptations nous modifieraient, jusqu’à s’inscrire dans nos gènes.

Lorsque ma mère me cacha dans la cave où je vécus la majeure partie de mon enfance, durant la décisive-opposition, elle ne se doutait pas de l’impact que cela aurait sur mes capacités auditives, quand bien même elle m’avait présenté de son propre chef le petit rhinolophe qui y avait élu domicile. Cette caisse de résonance voutée en pierre fut mon école, et l’attachant chiroptère, mon maitre en écholocalisation. À force de nous fréquenter, nous commencions à comprendre nos fonctionnements mutuels. J’apprenais ses vocables et méthodes comme l’enfant devient bilingue auprès de parent·es venus de pays différents. En passant mon temps à l’observer, à l’écouter et à l’imiter, même maladroitement au début, je me suis formé·e. Parallèlement, ma vue déclinait à mesure que je continuais de vivre dans la semi-obscurité des sous-sols. Une fois sorti·e de cette prison de guerre, je n’avais plus besoin de mes yeux fragiles pour marcher, y compris dans les rues les plus encombrées. Les bruits du monde m’apparaissaient tout autres. Au lieu de rester en trame de fond, ils devenaient les principaux guides de mes trajectoires. Je me suis aussi rendu·e compte que je n’avais pas seulement appris de cette chauve-souris, mais de tous les écosystèmes qui m’environnaient : fourmis, lichens, bactéries. Le champ d’action de mes sens me semblait parfaitement infini, et je n’étais qu’au début de l’exploration de mes perceptions actuelles.

Aujourd’hui, les sons me parviennent avec une singulière acuité. Je suis capable de les toucher, d’en connaitre la texture, la couleur et la senteur. Ainsi, de nuit, lorsque la lune est voilée, je n’ai jamais peur. Les indices pour comprendre les situations sont pour moi nombreux et précis. Je sais exactement quel type d’être, humain, animal, intermédiaire ou autre, quelle espèce est en train de marcher vers moi, à quelle distance elle se trouve et je suis souvent capable de gouter sur mes lèvres la saveur de ses intentions. Si elle est amère, je m’éloigne, si au contraire elle est sucrée ou légèrement acide, je peux tenter la rencontre. Pour m’orienter, je hume l’horizon. Je l’observe, le renifle, fixe ses tracés en mes muscles. Après quelques secondes à appréhender sa distance en un point, je sais dans quelle position je me situe par rapport à sa ligne infiniment mobile. Ma proprioception a dépassé les frontières de mon corps. Elle englobe l’étendue miroitante et son clair de lune. Ses effluves iodés mêlés à l’odeur anisée de la salicorne tintent à mon oreille. J’oscille à leurs mélodies secrètes.

Ayant perçu les chaleurs réunies, je m’assieds un moment pour mieux flairer notre calme assemblée. Nos corps dessinent une ombre arborescente, faite de ramilles en arabesques, de ramages et vibrisses frissonnants. Il y a parmi nous des humain·es sentient·es, des symbiotes, des autres-qu’humain·es, des vivant·es et des disparu·es.

Qui possède une bonne vue distinguera certainement, à la lueur de notre foyer, des fourrures chatoyantes, des visages blêmes et lumineux, d’autres plus sombres, des museaux pointus, des mâchoires acérées, des mains à longues griffes, des chevelures en cascade, des crêtes, des caroncules, des collerettes, des jabots, des plumages diaprés, des pédoncules, des sabots, des tentacules, des ocelles, des écailles argentées, des manteaux moirés, des iris jaunes, noirs, rouges, bleus, des pelages à rosette, des taches, des pointillés, des stries, des zébrures, des rayures et des tourbillons. Malgré l’obscurité, l’œil sera ébloui par toutes ces teintes éclatantes et leurs reflets, perceptibles à chaque craquement de braise.

Mais, déjà, nous inspirons l’air nocturne avec la fébrilité des amorces de rituels. Posées sur le sable, mes paumes grésillent à l’approche de nos récits silencieux. Les veillées nous relient. Par petites touches et étincelles d’abord, puis plus ouvertement, elles nous embrassent dans l’élan des réminiscences conjuguées. Il faut être ensemble pour affronter notre lot de souvenirs douloureux, accueillir les expériences vécues, tenter de conjurer les périls à venir et déployer de nouveaux élans de joie. Nous gardons précieusement la mémoire des combats de nos ancêtres, car ils fondent notre force. Le feu réchauffe nos enveloppes corporelles et attise nos sens les plus affutés. Nos pensées tracent des volutes dans l’espace, plus ou moins colorées et odorantes selon les sensibilités. Certain·es ici les gouteront de leurs dermatoglyphes, d’autres les recevront sur leurs papilles, d’autres sur les duvets qui parcourent leurs corps. Chacun·e a ses propres préférences, mais le fond de nos messages nous parvient à toustes avec la même puissance. Je me souviens d’un ancêtre, et déjà, mes congénères reçoivent une douce alerte : à leur frémissement, je sais qu’iels ont senti ma mémoire s’activer et qu’iels sont prêt·es à accueillir ce que je souhaite leur transmettre. Nous nous laissons emporter par les échos des un·es et des autres, sans sentiment d’appartenance. Cet aïeul était-il le mien ? Je n’en suis pas sur·e et peu importe. Je suis prêt·e à traverser son histoire comme la mienne. Peut-être est-elle aussi un peu la vôtre.

Dans le souffle du vent, j’entends son regard apaisé se poser sur moi, lui qui devait être si inquiet, de son vivant. En son temps, il fallait imaginer toutes sortes de stratégies pour se livrer à cette activité subtile du corps-esprit qui fait aujourd’hui l’essentiel de nos existences : contempler et ressentir, tâter son environnement du fond de l’âme. Même pendant le peu de temps que les humain·es d’alors appelaient « libre », ce type d’occupation n’était pas toujours considéré comme légitime. Du moins n’avait-elle pas d’existence en tant qu’»activité ». L’une des rares qui était tolérée comme telle, et principalement pour les êtres binaires hommes de l’époque, était la pêche à la ligne. Un parfait moyen de donner l’impression que l’on faisait quelque chose, quand pour la perception d’alors, on était inactif·ve. Cet aïeul évitait ainsi de répondre à la principale nécessité communément admise en son monde disparu : produire, faire des choses, surtout ne pas perdre son temps. C’est grâce à lui que j’ai appris à savourer mon ancrage dans un lieu, et à connaitre les êtres plus ou moins microscopiques qui l’habitent. Sa présence dans l’enfance me fut précieuse. Comme tant d’autres, ce défunt poursuit son existence à nos côtés, et je fleure l’expérience qu’il veut ce soir nous rapporter : celle du travail qu’il mena toute sa vie de marin, à une époque où on se repérait encore à l’oreille dans la navigation.

Sa remémoration se déploie en moi. Au souffle des vagues échouées sur le sable se superpose le son de sa voix tremblotante :

Avant les systèmes de positionnement par satellite, les sonars et la navigation automatique, nous marins, connaissions chaque roche et le bruit particulier de l’océan quand il s’y brisait. Au large, nous évaluions la distance à laquelle nous nous trouvions des bouées magnétiques par la simple sonorité de leurs ballottements. Certaines bouées, en oscillant au vent, émettaient un mugissement un peu nostalgique, vague et prolongé ; d’autres, plutôt un crissement régulier. En les écoutant, nous pouvions nous situer sur la carte. Parfois, notre écoute était interrompue par des sons venus d’une autre direction : une voiture sur la route ou un treuil au port. C’était alors signe que le vent tournait. Si nous entendions un bruit bien précis de succion d’eau contre une cavité que nous connaissions bien (sa description s’assortit d’une aspiration d’air entre les dents, humectée par la langue frôlant le palais), c’était que la mer serait grosse le lendemain — nous restions prudents. Quand le tintement des cloches du village nous parvenait avec précision, cela annonçait un vent solaire : à l’est le matin, et à l’ouest le soir, parfait pour la pêche. Il y avait entre la mer et nous une sorte de continuité. Plus exactement, nous étions pris dans un réseau de perceptions vaste, où l’enveloppe de nos corps s’ouvrait pour embrasser la mer. Alors certes, avec les nouvelles techniques il y eut peut-être moins d’accidents (encore que le nombre croissant de navires et de leur vitesse augmentât les risques), peut-être les manœuvres de navigation furent-elles simplifiées, mais, d’une certaine façon, nous avons perdu un sens. Or, ce sens-là et les capacités qu’il nous donnait faisaient notre fierté. Croyez-moi, l’humanité a été autre chose que ce à quoi son dernier système économique dévorant la vouait… 

À peine émet-il cette supplication que parmi nous se déclenche une vague d’émotions contraires. Si certain·es manifestent leur compassion avec cette voix de l’au-delà, mon ami·e Ovèle s’agite. Iel n’aime pas qu’on prenne la défense de l’humanité de cette époque, qu’iel juge coupable d’attentisme et d’inaction.

Si iels s’étaient bougé·es un peu au lieu de se plaindre, on aurait aujourd’hui moins de parcelles d’océan acidifiées à restaurer, on ne croulerait pas sous les cadavres de créatures marines qui s’entassent sur les rivages, lance-t-iel fiévreusement comme on propulse une poudre dans les airs.

Bercé·e par le clapotis du ressac et l’amorce de débat qui s’anime entre nous, je repense au bruit assourdissant des drones et des avions dans le ciel, ces boucans incessants dont m’avait parlé mon père. Il m’avait longuement décrit comment, dans son enfance, les moteurs saturaient l’espace sonore. Pour fabriquer du béton, les camions-bennes venaient extraire le sable ici, décimant toutes les espèces, aussi nombreuses, fourmillantes et enthousiastes fussent-elles. Le vrombissement des machines, interrompu de bips aigus quand elles reculaient, l’emportait sur tout autre communication, humaine ou animale. À l’époque, il fallait toujours plus de béton. On imperméabilisait les sols, les constructions, on n’hésitait pas à laisser à l’abandon des bâtiments indestructibles, des matériaux polluants. On rendait l’eau turbide à force d’extraire les sables, les fluides fossiles. Au passage, on anéantissait faunes et flores sans scrupule. Cette ère de grande dissociation a duré plusieurs siècles, et elle a occasionné des blessures dont il nous faut à présent prendre soin.

Nos aïeul·les sont beaucoup souffert, tentai-je au milieu de notre controverse. Toustes les humain·es d’alors n’étaient pas conscient·es que leur séparation d’avec le reste du vivant était une cause marquante de leur malheur. L’idéologie de l’époque faisait tout pour masquer ces dissociations qu’elle entretenait. Les humain·es erraient donc d’une douleur à l’autre, d’un sentiment d’impuissance à un mal intime moins identifié, sans savoir toujours ce qui les rendait profondément tristes. Il y avait tant de destructions autour d’elleux. En ce temps-là, tout tendait à faire croire qu’on pouvait vivre tranquillement sur un continent, quand celui d’en face était en pleine dévastation. Les appétits impérialistes brandissaient toujours plus de dangers imminents et d’urgences imparables pour justifier leurs méfaits. La plupart des populations des pays en paix n’avaient pas voulu ces exactions. Au contraire, certaines les condamnaient, quelle que soit la distance à laquelle elles étaient perpétrées. Elles parvenaient parfois à se mobiliser et à laisser ensemble exploser leur colère dans de grandes marches collectives, mais leur impact était restreint. Il leur fallait par ailleurs continuer d’exister, aussi difficile que cela pût paraitre. Alors, certaines par moments se fermaient les oreilles, s’obstruaient temporairement la vue, afin de ménager le minimum de calme intérieur nécessaire à leur survie. Bien sûr, c’était parfaitement illusoire et cela ne durait jamais plus de quelques heures, sauf pour celleux dont les exactions en cours sauvegardaient d’une manière ou d’une autre les intérêts…

Et il y en avait beaucoup ! interrompt Ovèle.

Mais leurs démarches ont fini par payer, et nous n’aurions pas pu développer nos sens comme nous l’avons fait s’iels n’avaient pas mené leurs luttes, intervient Basalte. Aujourd’hui, ça nous parait difficile à concevoir. Nous ne pouvons faire autrement que de sentir ce qui arrive à nos congénères. Leurs émotions sont comme des paysages mobiles qui traversent nos regards ou nos chairs, des effluves avec lesquels nous pouvons interagir afin de nous apporter mutuellement assistance. Mais les cœurs des ancien·nes aussi étaient chargés de douleurs. Iels n’avaient simplement pas toustes l’habitude de les écouter, de les comprendre, et leur pouvoir comme leurs sens étaient limités. Pour elleux, il n’était pas simple de se considérer comme un vaste corps réparti sur toute la planète, qui ne souffre pas de massacre en un point sans être gangréné en un autre. Tout les poussait à considérer qu’un membre abattu n’avait pas de conséquences sur le reste de l’organisme.

Verde intervient à son tour : Ovèle, n’oublie pas que les mutilé·es de l’époque ont été les premier·es à approfondir les perceptions des sens qui leur restaient. Leur handicap les poussait à développer des capacités extraordinaires. C’est à leur contact que nous avons appris à connaitre la salinité de l’eau en y trempant les doigts, à entrer dans la matière à force d’observations muettes, au point de caresser les ondes sonores, de les repérer au toucher. Si nos papilles, nos tympans, nos cils olfactifs oscillent, frémissent et ondoient aujourd’hui en liberté, c’est grâce à elleux.

Tandis que nous discutons, une autre remémoration apparait à la lueur du feu. Sélène nous signale discrètement qu’iel souhaiterait partager à son tour une histoire. Nous nous apaisons pour nous rendre plus disponibles à son récit :

À l’échelle de l’Histoire, me chuchota ma mère avant de mourir, son sacrifice n’était pas grand-chose. Ses yeux voyaient au-delà du quotidien, loin après sa propre existence, comme si la ligne d’horizon lui offrait un champ d’observation beaucoup plus ample qu’à n’importe qui. Elle sentait la chaleur des rayons du soleil à travers les cumulonimbus les plus touffus, savait retrouver le souvenir corporel de la brume de sa jeunesse par les temps les plus secs. Elle avait appris ça au cours de sa formation de comédienne, afin d’interpréter toutes sortes de scènes, indépendamment du contexte extérieur. Un jour, je l’avais vue grelotter en plein été, assise sur le sol de la cuisine. Quand je lui avais apporté un châle, elle m’avait expliqué en souriant qu’elle était juste en train de répéter un rôle. Pour moi, son sens de l’étendue du temps était lié à cette capacité à se projeter au-delà d’elle-même, dans d’autres corps que le sien. Mais ses collègues n’étaient pas toustes aux prises avec cette disposition-là, quel que soit leur talent. C’était son choix à elle, l’orientation qu’elle avait voulu donner à son travail. Je lui dois d’avoir creusé cette voie et de m’y avoir entrainée. Au théâtre, au concert, elle me montrait comment écouter un geste, percevoir la couleur d’une partition sonore, le timbre d’une émotion. Aujourd’hui encore, ses paroles bruissent au creux de mes bronches. 

Nos larmes et sourires intérieurs se croisent. La colère d’Ovèle, aussi précieuse soit-elle, a fini par s’apaiser. Ellui aussi descend d’artistes. Iel connait ce qu’iel leur doit, malgré leur passivité en bien des situations dommageables. Iel prend son mal en patience. Si iel peut chaque jour parcourir en toute liberté les parcelles de forêt revenues à la vie, sans devoir consacrer la plupart de son temps à un travail avilissant, inutile et destructeur, c’est grâce aux combats de certain·es de ces humain·es qui parvinrent à se projeter par-delà les générations pour imaginer les nôtres. Et si l’extinction généralisée progressait à vue d’œil dans leur ancien monde prétendument vivable, elle est aujourd’hui stoppée. Nous avons de nombreux travaux de réhabilitation à mener, mais le temps qui nous a été rendu, et nos sens déployés en des directions toujours plus imprévisibles nous permettent de vivre désormais des existences dignes et salutaires.

Dès demain, Verde retournera survoler les océans à la recherche des morceaux de plastique qui y flottent encore. Au passage, iel savourera la chaleur douce du soleil ou la fraicheur des brumes sur la peau de son visage. Peut-être s’arrêtera-t-iel sur un morceau d’ile rocheuse, pour contempler l’étendue des eaux encore hospitalières. Pendant ce temps, Basalte palpera les contours du fond des océans, goutera du bout de ses cent doigts ses formes et couleurs. Ses cellules chromatophores se les approprieront en une série de parures protéiformes et fantasques dont iel alimentera nos fêtes et nos savoirs. À terre, nous élaborerons toutes les médecines à même de rééquilibrer les parcelles de mers acides, de sols déshydratés, stériles et d’airs pollués. Je cuisinerai pour mes congénères les insectes devenus malgré eux gras et invasifs, que j’aurai attrapés au long de ma route aveugle. Sélène m’apportera les plantes qu’iel aura récoltées pour agrémenter nos repas. Puis, nous apprendrons à connaitre les peuples migrateurs qui nous arrivent par milliers du ciel, des eaux et de la terre. Nous tâcherons d’accueillir celleux qui doivent se reposer avant de repartir, et d’autres qui peut-être s’installeront parmi nous. Iels nous donneront des nouvelles des autres coins du globe, des dernières trouvailles de nos populations entremêlées, ou des difficultés que nous n’aurons pas perçues à distance.

Ovèle, quant à ellui, retournera tracer les lignes de sa colère sur de vastes surfaces planes ou rondes, anguleuses, pierreuses, terreuses ou lisses. Les paysages non figuratifs qu’iel déploie dans les espaces terrestres et aériens, à coups de teintures, poudres ou huiles colorées laissent trace de son énergie aussi dévastatrice que créatrice, et suscitent parmi nous des sentiments variés au fil des années, des saisons et des heures de la journée. Souvent, nous nous réunissons devant ses œuvres pour pleurer, rire, danser ou crier. Iel donne forme à tout ce qui nous traverse, et nous unit dans ces émotions que les ancien·nes humain·es avaient en si grand nombre, quand bien même iels les négligeaient.

Qui sait si d’autres qu’humain·es encore n’y ajouteront pas à leur tour leurs propres danses, leurs courses folles dans les vallées ou dans les airs, leurs reniflements, leurs gazouillements, leurs cris, leurs feulements, leurs grognements, leurs glapissements, leurs couinements, leurs rugissements, leurs hurlements, leurs brames, leurs cancans, leurs jappements, leurs cacardements, leurs gloussements, leurs jargons, leurs sifflements, leurs babillements, leurs piaillements, leurs pépiements, leurs ramages. Et nos rondes expressives s’orienteront vers le désir de vous donner de nouvelles sources de réjouissance, où que vous vous trouviez. Peut-être sentirons-nous vos voix caresser nos corps, ou bien nous exhorter. Peut-être que l’un·e de vous interviendra pour nous livrer sa propre expérience. Quoi qu’il en soit, nous prendrons le temps d’apercevoir vos intentions comme les nôtres, d’étreindre nos douleurs, de caresser nos peines, de porter haut nos enthousiasmes, d’humecter et de colmater nos irritations, nos brèches, de soutenir nos plaisirs, de sculpter nos liesses, de les disséminer aux quatre coins de nos territoires, de gouter nos convivialités, de rouler dans nos ivresses et de modeler l’arôme de nos futurs.

Le soir venu autour du feu, nous travaillerons encore et toujours à élargir le champ de nos mémoires, de nos perceptions et canaux de transmission, avec ou sans mots. Ainsi, ce qui pendant des millénaires fut consigné dans des livres, puis de manière prétendument indélébile sur de gigantesques serveurs aujourd’hui tombés en ruine, revient à l’organicité d’une transmission de pair à pair. Je ne sais par quel biais vous aurez reçu ces morceaux de nos vies, mais je pétris l’espoir qu’ils vous seront parvenus à chacun·e, et que nous nous retrouverons à la prochaine veillée pour de nouveaux partages.

Début 2025, la librairie Herbes Folles, installée au 30, rue Saint-Guidon à Anderlecht, lançait un concours de nouvelles invitant à imaginer d’autres mondes possibles. Par cette initiative, la librairie affirmait son engagement pour la création littéraire et son désir de faire germer des imaginaires neufs.

En octobre dernier, le jury a couronné Florence Verney pour Sentient·es, un récit utopique qui se distingue par son usage de l’écriture inclusive, célébrant ainsi la pluralité des voix. Une belle manière, pour Herbes Folles, de rappeler que la littérature demeure un terrain fertile pour rêver d’autres mondes.

N’hésitez pas consulter leur page internet : https://www.librairie-herbes-folles.be/accueil

Florence Verney


Auteur

Après des études littéraires à l’École Normale Supérieure de Lyon, Florence Verney travaille depuis 11 ans dans le milieu du théâtre en France et en Belgique, tout en écrivant.
La Revue Nouvelle
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