Skip to main content
Lancer la vidéo

Sens commun

Numéro 5 – 2020 - genre ordre sexuel théorie du genre par Éric Fassin

juillet 2020

Décrié par la sociologie critique, le sens commun refait aujourd’hui irruption comme revendication positive, s’ancrant dans un anti-intellectualisme qui rejoint la rhétorique populiste néolibérale.
Comment y répondre ?

Dossier

En 1776, Thomas Paine publie Common Sense. Ce pamphlet appelle de ses vœux l’indépendance des États-Unis ; il y contribue d’ailleurs. Son retentissement est d’autant plus considérable qu’il fait appel au « sens commun », synonyme (dans la traduction française de 1791) du « bon sens » cartésien : « Je ne donnerai dans les pages suivantes que de simples faits, des raisonnements naturels et du bon sens ». Utiliser le langage ordinaire pour rendre les arguments accessibles à tout le monde : ce philosophe des Lumières revendique une conception démocratique du sens commun. « Je n’ai d’autres préliminaires à régler avec le lecteur, sinon qu’il se dépouille de tout préjugé et de toute prévention, et qu’il laisse sa raison et sa sensibilité juger par elles-mêmes. » C’est pourquoi ce texte de circonstance a continué de résonner, bien au-delà de la Révolution américaine, dans maint combat démocratique.

À l’inverse, en France, la pensée critique s’est développée, à partir des années 1950, contre le sens commun qu’elle renvoie aux préjugés. À l’instar d’Émile Durkheim, père fondateur de la sociologie française, Pierre Bourdieu définit ainsi le travail scientifique contre les prénotions, que pour sa part il appelle la doxa. La science supposerait, selon la formule bachelardienne reprise par Louis Althusser, une « rupture épistémologique ». Loin d’être l’emblème de la démocratie, dans cette perspective, le sens commun apparait comme le discours par excellence de la bourgeoisie : c’est avec celle-ci en même temps qu’avec celui-là qu’il convient de rompre. On le voit bien dans les Mythologies de Roland Barthes, qui procèdent d’une logique de dévoilement. Bref, le sens commun n’est nommé par la pensée critique que pour être dénoncé.

C’est précisément sur ce point que l’on assiste en France, depuis les années 2010, à un renversement : désormais, le sens commun fait l’objet d’une forte revendication positive. Un mouvement va même jusqu’à porter le nom de Sens commun, répondant à la condescendance critique par la fierté de proclamer de droite. Né en novembre 2013 de la réaction catholique autour de La Manif pour tous, il en propose une version ouvertement politique en lien avec l’UMP puis Les Républicains, en particulier avec son futur candidat à l’élection présidentielle de 2017, François Fillon. Il s’agit bien d’un seul et même combat pour la définition de l’ordre sexuel, du mariage à la théorie du genre, dans la famille et à l’école. Une banderole le résume lors des manifestations : « Mariage pour tous = théorie du gender pour tous ».

En vue de défendre la famille traditionnelle, le mouvement mêle donc les combats contre l’avortement, le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe, contre la PMA et la GPA, mais aussi contre le droit du sol. Autrement dit, cette mobilisation politique s’inscrit dans le renouveau d’une « droite décomplexée ». Faut-il le préciser ? Il n’est évidemment pas question de renouer avec le sens commun démocratique de la Révolution américaine ; à l’inverse de toute logique progressiste, il s’agit bien d’une réaction : la « majorité silencieuse » prend la parole et s’empare de la rue, quitte à poser en victime véritable des minorités réputées… victimaires. La droite catholique participe ainsi du regain d’un discours bruyant qui prétend dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et que la censure du « politiquement correct » leur interdirait d’exprimer. Or cette rhétorique droitière de la « tyrannie des minorités » a bénéficié, de manière décisive, des mobilisations contre la (supposée) « théorie du genre ».

Depuis 1995, et la conférence mondiale de l’ONU sur les femmes à Pékin, le Vatican s’est inquiété de la montée en puissance de « l’idéologie du genre ». Il ne s’agit pas seulement d’égalité ; parce qu’il appréhende l’ordre sexuel comme une construction sociale, le concept de genre menacerait, non seulement la différence des sexes, mais aussi la norme hétérosexuelle. Face à la dénaturalisation opérée par les études de genre, il conviendrait donc d’ériger un rempart théologique. C’est l’œuvre du cardinal Ratzinger dès le pontificat de Jean-Paul II puis à partir de 2005 sous le nom de Benoît XVI : ne compare-t-il pas le mariage hétérosexuel, paradoxale « institution naturelle », aux « forêts tropicales » en danger ? Son « écologie humaine » vise à fonder en nature l’ordre sexuel. La théologie vaticane se rallie ainsi au sens commun de droite : en effet, la loi naturelle de la tradition catholique se confond dès lors avec les lois de la nature.

C’est la condition première du succès des croisades ambigenres. Encore fallait-il que cette rhétorique fût reprise au-delà des cercles religieux. C’est ce qui s’est passé en France dans la dernière décennie. Une première escarmouche est livrée en 2010 contre un dessin animé destiné aux enfants des écoles primaires, Le Baiser de la Lune. Sébastien Watel y montre comment l’amour entre deux poissons, Félix et Léon, amène la vieille Agathe, chatte prisonnière d’un château de contes de fées, à renoncer à ses préjugés homophobes. Le militantisme catholique juge « hétérophobe » ce conte pédagogique. L’année suivante, l’offensive reprend, à nouveau sur le terrain scolaire, avec la bataille contre les manuels de sciences de la vie et de la terre, accusés de promouvoir la « théorie du genre » au lycée : le programme inclut, en effet, un chapitre intitulé « Devenir homme ou femme ». L’écho beauvoirien faisait oublier qu’il traitait de biologie plus que de sociologie… C’est alors que cette rhétorique polémique s’étend, à partir des cercles religieux, chez beaucoup de parlementaires de droite qui se réclament, face à l’islam, d’une laïcité exigeante.

Dans Le Monde du 14 juin 2011, une première tribune lancée par l’Institut Émilie du Châtelet, qui promouvait en Ile-de-France les travaux sur les femmes, le sexe et le genre, répond aux attaques en invoquant l’autonomie de la science : « il n’appartient nullement aux politiques de juger de la scientificité des objets, des méthodes ou des théories ». Et de mettre en garde : « Si nous restons silencieux aujourd’hui, nous dira-t-on demain que l’évolution n’est qu’une idéologie ? À quand les pressions pour imposer l’enseignement du créationnisme, au nom de la liberté de conscience ? » Dans le même quotidien, le 16 septembre 2011, alors que la polémique enfle, un second manifeste d’universitaires démonte, au nom de la science critique, l’argumentaire de la réaction ambigenre : « Nous nous élevons avec force contre des conceptions antiscientifiques qui s’autorisent du “bon sens” pour imposer leur ordre rétrograde. Interroger les “préjugés” et les “stéréotypes” pour les remettre en cause, c’est précisément le point de départ de la démarche scientifique. » 

Qu’elles soient religieuses ou non, les attaques contre les études de genre, taxées d’idéologie, en récusent la scientificité ; toutefois, c’est pour leur opposer le sens commun. Un député des Yvelines, Jacques Myard, répond par exemple dans France-Soir, le 31 aout 2011, à la dérive féministe supposée du programme de SVT : « On nait homme, on nait femme ». Mais c’est au nom de ce qu’on pourrait appeler, au risque de l’oxymore, « l’évidence scientifique » : « Nous appartenons au monde des mammifères, c’est structurel ». C’est toute l’ambigüité rhétorique qu’on retrouve, à partir de 2012, avec La Manif pour tous et d’autres groupes comme Sens commun. Elle apparait en particulier dans le double sens du mot « biologie » : d’un côté, l’évidence empirique des corps, de l’autre, la connaissance scientifique. Le savoir disciplinaire ne serait que la confirmation de l’expérience ordinaire. Autrement dit, la biologie, c’est le sens commun : « Pas d’ovules dans les testicules », proclame un autre slogan. Comment nier cette vérité d’évidence ?

L’autorité de la science ne vaut donc que pour contester des courants académiques. En réalité, la bonne science ne ferait que valider le sens commun : pour faire un enfant, il faut un père et une mère. D’où l’omniprésence de la tautologie, qui conforte l’ordre des choses : un homme est un homme, une femme est une femme. La version proprement française de ce discours, qui parle de « théorie du genre » (plutôt que d’«idéologie »), montre bien la logique de ce rapport à la science. Christine Boutin, ancienne égérie des antiPacs à la fin des années 1990 qui revient sur le devant de la scène avec la campagne contre les manuels de SVT en 2011, refuse de « considérer comme une explication scientifique ce qui relève d’un parti pris idéologique ». Mais, pour la présidente du Parti chrétien-démocrate, consulteur auprès du Conseil pontifical pour la famille, il ne s’agit pas seulement d’idéologie : « comment ce qui n’est qu’une théorie peut-il faire partie d’un programme de sciences ? ». Or s’il est vrai que le darwinisme n’est qu’une théorie, il en va de même pour la relativité : c’est la nature même de la démarche scientifique.

Il ne suffit pas d’objecter que le genre est un concept, c’est-à-dire un outil, comme l’a montré l’historienne Joan W. Scott dès 1986, et qu’il peut donc être mobilisé dans des théories du genre différentes, voire divergentes. En particulier, la philosophe Judith Butler s’inscrit en faux contre John Money, le psychologue qui l’a forgé dans les années 1950. Depuis les années 1970, les féministes se sont approprié ce concept médical normatif à des fins critiques. De multiples théories ont fleuri depuis lors dans le champ féministe des études de genre : par exemple, l’anthropologue Gayle Rubin oppose de manière frontale sa théorie et sa politique à celles de la juriste Catharine MacKinnon. Enfin, les ennemis de cette « idéologie » ont leur propre théorie du genre, fondée sur une autre idéologie, à commencer par le Vatican dans son Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques publié en français en 2005. Quant aux manifestants qui veulent assigner le bleu aux garçons et le rose aux les filles, ils mobilisent bien une théorie du genre : la différence des sexes est à leurs yeux une nature qu’il est nécessaire d’étayer par la culture — d’où le double enjeu du mariage qui institue et de l’école qui transmet. De cette fragilité fondamentale de l’ordre sexuel témoigne un de leurs slogans : « Pas touche à nos stéréotypes de genre ! ».

Bref, l’enjeu des campagnes ambigenres n’est pas tant d’ériger la science contre l’idéologie, non plus que contre la théorie. Le fond de la rhétorique politique du sens commun, dans la dernière décennie, est anti-intellectuel. Bien entendu, si la formulation française de la « théorie du genre » en est le révélateur, cet anti-intellectualisme résonne un peu partout dans le monde – et pas seulement contre les minorités sexuelles : il en va de même pour les minorités raciales (ou religieuses), et pour les personnes exilées. Le sens commun de droite, c’est celui des « nôtres », pas des « autres» ; non pas celui, démocratique, de toutes et tous (du moins potentiellement), mais celui, identitaire, d’un « nous » défini par l’exclusion de ceux qui constituent en miroir un « eux ». C’est ainsi par exemple que l’on peut comprendre l’ire suscitée par l’écriture dite « inclusive », non pas seulement dans telle ou telle forme nouvelle (le point médian), mais dans son principe (« toutes et tous »), quand bien même il relève de la tradition la plus vénérable (« Françaises, Français ! »).

Cet anti-intellectualisme résonne avec la rhétorique populiste, qui dresse les « vraies gens » contre les « bobos » (le néologisme en anglais, forgé en 2000 par un journaliste conservateur, est aussitôt traduit en français). En effet, ce qui définit ce « bourgeois bohème », des États-Unis à la France (et bien au-delà, avec ou sans le mot), c’est son capital culturel, traduit ou trahi par ses goûts : des fromages français comme le Brie au café italien tel le latte, des films étrangers sous-titrés à la musique d’opéra, du vélo au véganisme… C’est au fond une manière de pervertir l’analyse sociologique de Pierre Bourdieu : à côté du capital économique, celui-ci a montré l’importance du capital culturel. Sa critique du monisme marxiste ne visait pourtant pas à substituer celui-ci à celui-là, mais à les articuler. Si ce retour réflexif révèle un point aveugle des intellectuels, il est aux antipodes de l’anti-intellectualisme, puisqu’il commence par la rupture savante avec le sens commun, y compris intellectuel.

Cet anti-intellectualisme est donc bien un antiélitisme ; cependant, il permet plus précisément de rediriger le ressentiment populaire des élites économiques vers les élites culturelles. Aux États-Unis, la droite républicaine, avec le soutien de grandes fortunes, pourra ainsi jouer cette carte de l’antiélitisme contre les Démocrates. Le succès de cette rhétorique explique qu’elle aille crescendo : pas besoin d’être raciste pour s’en prendre à Barack Obama ou sexiste contre Hillary Clinton ; il suffit d’être antiélitiste. L’usage populiste du sens commun est donc parfaitement compatible avec les politiques néolibérales, que l’on songe à Donald Trump aux États-Unis, à Jair Bolsonaro au Brésil ou à Viktor Orbán en Hongrie. Les campagnes ambigenres menées au nom du sens commun sont ainsi la cheville ouvrière d’une rhétorique populiste portée par des champions du néolibéralisme.

Reste que ce populisme néolibéral, en se radicalisant, débouche sur une contradiction. Si la rhétorique du sens commun oppose une soi-disant « minorité » (blanche, mâle, hétérosexuelle et nationale) au « politiquement correct » des « bobos », ce contrepied systématique peut mener jusqu’à un rejet de la science, comme pour la sélection naturelle. Deux exemples de déni le montrent bien, face au réchauffement climatique et devant la pandémie de la Covid : les « climatosceptiques » et les « coronasceptiques » ne s’exposent-ils pas à proposer une version du sens commun en rupture avec le bon sens, c’est-à-dire avec ce que tout le monde sait bien ? Autrement dit, au lieu de s’appuyer sur des évidences apparentes, telle que la différence des sexes, ne vont-ils pas jusqu’à nier ce que chacun peut constater, de la fonte des glaciers à la contagion du virus ? D’ailleurs, les attaques de Donald Trump contre les médias trop peu complaisants auxquels le président reproche leurs fake news ne débouchent-elles pas en 2017, dans la bouche d’une de ses conseillères, pour justifier des contrevérités, sur l’apologie des alternative facts ?

Il ne faudrait pourtant pas que cette contradiction de l’anti-intellectualisme de droite amène les tenants de la pensée critique à se rassurer trop vite. Celle-ci est, en effet, confrontée à un problème majeur. Si sa vocation est de mettre au jour les fondements implicites des discours qu’elle prend pour objet, quel est son rôle aujourd’hui, quand tout est sur la table et qu’il n’y a plus rien à expliciter ? On sait que les humoristes sont confrontés à une difficulté comparable : comment forcer le trait, quand des chefs d’État ne se distinguent plus de leur caricature ? Comment faire le clown aux dépens de bouffons ? On pourrait s’interroger pareillement pour la pensée critique : que subsiste-t-il du dévoilement, lorsque l’extrême droite avance sans masque ? Quel est le rôle de l’intelligence et du savoir face à des leadeurs qui retournent la bêtise et l’ignorance en emblèmes de l’homme ordinaire ?

Depuis quelques années, on voit émerger à gauche des pensées et des pratiques du « commun » : face à la nouvelle vague des « enclosures » qui rappelle les débuts du capitalisme analysés par Marx, il s’agit d’échapper à la logique de la propriété. Dès lors que c’est l’usage qui définit le commun, on peut penser un autre rapport aux biens, dont le « nous » ne suppose aucunement la figure négative d’un « eux » dont il faudrait se prémunir. Peut-être, parallèlement avec cette économie politique, notre épistémologie politique doit-elle, contre le sens commun de la droite, renouer aujourd’hui avec le sens commun démocratique, qui n’est pas la propriété exclusive d’un groupe, mais l’enjeu d’un effort partagé. Autrement dit, cela revient à opposer au « nous » identitaire un « nous » qui refuse l’élitisme sans céder pour autant à l’antiélitisme. Bref, contre l’anti-intellectualisme, et à rebours de la célébration de la bêtise, c’est faire le pari de l’intelligence collective.

Éric Fassin


Auteur

sociologue, université Paris 8 Vincennes, Saint-Denis, Laboratoire d’études de genre et de sexualité (Legs)
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.