Se plaindre est un acte de résistance
La plainte serait un signe de faiblesse. Quand on est un homme, un vrai, on ne chiale pas, on ravale sa morve, on agit. « Pleurnicher » est une insulte que j’observe souvent sur les réseaux sociaux. Elle est surtout adressée aux minorités qui « pleurnichent » parce qu’elles revendiquent une vie décente, une reconnaissance collective et politique. Pour […]
La plainte serait un signe de faiblesse. Quand on est un homme, un vrai, on ne chiale pas, on ravale sa morve, on agit. « Pleurnicher » est une insulte que j’observe souvent sur les réseaux sociaux. Elle est surtout adressée aux minorités qui « pleurnichent » parce qu’elles revendiquent une vie décente, une reconnaissance collective et politique. Pour ma part, je dois dire que je suis un champion en la matière. La lamentation, c’est ma came quotidienne, mon identité, un art ancestral transmis précieusement de génération en génération (qu’il faudrait faire sauvegarder par l’UNESCO), mon horizon d’espoir, mon mode de communication, à toute heure, en tous lieux, avec tout le monde. Que l’on m’offre un regard geignard, et je tomberai amoureux ! Un jour, je voudrais rentrer au Guinness Book comme « l’homme le plus plaintif de l’histoire ». Mais, malheureusement, je ne pense pas y arriver, le défi est trop ambitieux…
Certes, depuis quelque temps, j’ai de la concurrence. Une sacrée compétition. Les gens soupirent à tour de bras, et ils ont raison. La vie leur est trop pénible. L’univers gémit dans une bruyante lamentation. Certains geignent de la plainte des autres. D’autres sanglotent sur l’état de notre monde tout en ne cessant de dire « que, privilégiés, on n’a pas le droit de se plaindre ». Il semble exister une hiérarchie des jérémiades acceptables. Car l’on sent que, dans notre société, malgré certains progrès à davantage penser en termes de bienveillance, se désoler trop vocalement dérange. Il faut faire face avec stoïcité à l’adversité. Enfouir ses émotions négatives. Prétendre que tout va bien. Ne pas dramatiser. Relativiser. Ravaler ses pleurnicheries. Arrêter de s’y complaire. La plainte irrite. Elle exaspère alors qu’il nous est inculqué de tendre l’autre joue. Un coach salvateur silencera vos larmoiements et, surtout, vous remettra sur le droit chemin du bonheur et du labeur, bref de l’aliénation.
Vous me direz : te voilà en train de chouiner, à nouveau. Je vois dans ce désespoir ritualisé une expression de la dignité. Se plaindre, même si cela peut agacer comme une porte qui grince, c’est avant tout manifester un « je suis humain, donc je suis fragile », pathétique et nécessaire. Se plaindre, c’est reconnaitre que nous sommes sans peau, écorchés, face aux violences. Se plaindre, c’est soutenir que l’on a besoin d’une tendresse que le monde ne souhaite pas nous offrir, entre coupes budgétaires, guerres, autoritarisme et j’en passe. Savoir écouter la plainte est, aussi, une vertu. C’est avoir du souci pour l’autre. Accepter sa peine et prendre le temps de l’accueillir. Lui permettre de s’oublier dans le miel humain.
Alors, de l’avenir souffrant qui vient, je prédis : il va nous falloir des déluges de jérémiades. Écrasons-les sous nos litres de sanglots qui constituent autant d’actes de résistance. À leurs projets cruels, leurs oreilles insensibles, opposons-leur des murs de lamentations.
