Savoirs sous pression
Depuis plusieurs années, le monde universitaire est traversé par un malaise qui ne relève plus du simple « bruit de fond ». Dégradation des conditions de travail, inflation évaluative, précarisation des carrières, mise en concurrence généralisée : les symptômes sont bien identifiés, largement documentés et souvent rassemblés sous la bannière commode — mais trompeuse car trop floue — de « crise de l’université ». […]
Depuis plusieurs années, le monde universitaire est traversé par un malaise qui ne relève plus du simple « bruit de fond ». Dégradation des conditions de travail, inflation évaluative, précarisation des carrières, mise en concurrence généralisée : les symptômes sont bien identifiés, largement documentés et souvent rassemblés sous la bannière commode — mais trompeuse car trop floue — de « crise de l’université ». Le présent dossier part d’un constat plus précis : ce qui est aujourd’hui sous pression, ce n’est pas seulement l’institution universitaire, mais les savoirs eux-mêmes, dans leurs conditions de production, de transmission et de reconnaissance.
Les contributions réunies ici montrent que cette pression ne s’exerce pas de manière uniforme ni abstraite. Elle passe par des dispositifs concrets — managérialisation, évaluation, financement par projets, hiérarchies épistémiques — qui transforment en profondeur le travail scientifique. Loin d’un discours nostalgique sur une université idéalisée, ce dossier propose une lecture située et critique des recompositions en cours, en prenant au sérieux leurs effets sur les pratiques intellectuelles, les collectifs de travail et les trajectoires individuelles.
L’entretien avec Bernard Lahire ouvre le dossier en offrant un cadrage général particulièrement éclairant. À partir du diagnostic d’« infobésité » scientifique et de la critique du modèle Publish or Perish, il montre comment l’inflation des publications, loin de renforcer la production de savoirs, tend à en affaiblir la qualité, les normes éthiques et les ressorts collectifs. En reliant ces évolutions à la diffusion des logiques managériales issues du capitalisme contemporain, l’entretien met en lumière les conditions structurelles qui pèsent aujourd’hui sur le travail scientifique.
L’article de François Fecteau prolonge cette réflexion en analysant un dispositif central de la gouvernance universitaire européenne : l’assurance qualité. À partir d’une enquête approfondie sur les agences européennes, l’auteur montre comment le vocabulaire consensuel de la « qualité » fonctionne comme un instrument normatif puissant, redéfinissant les modes de gouvernance et participant à la marchandisation des savoirs, tout en restreignant l’autonomie institutionnelle et intellectuelle.
Avec Maria Carlotto, le regard se déplace vers le Brésil, sans jamais se réduire à une étude de cas périphérique. Son article analyse l’articulation entre coupes budgétaires, numérisation du travail académique, dévalorisation de la carrière et montée de l’anti-intellectualisme. Il met en évidence la manière dont ces dynamiques convergentes fragilisent la profession universitaire et reconfigurent durablement ses missions.
Le texte de Vinicius Kauê Ferreira approfondit la question de la précarisation en la déplaçant vers un endroit encore trop peu visible, celui des droits épistémiques. En introduisant la notion de « confinement épistémique », il montre comment les hiérarchies globales du savoir et les régimes contemporains de financement restreignent l’autonomie intellectuelle, en particulier pour les chercheur·euses du Sud global.
Enfin, Simon Saint-Onge propose une contribution volontairement dissonante, à la frontière du témoignage et de l’analyse critique. En articulant précarité académique, maladie et injonction à la performance, son texte met à nu la violence symbolique du modèle Publish or Perish et interroge les formes contemporaines de la pédagogie universitaire.
Pris ensemble, ces textes dessinent un même paysage : celui de savoirs soumis à des pressions multiples, mais aussi d’espaces intellectuels où subsistent des résistances, des fissures et des possibles.
