Sauves-en un !
Prix Nuit blanche du noir 2025
Participez au jeu, Sauves-en un ! Faites franchir des frontières à des Pions que la Game Team vous proposera et obtenez des milliers de points bonus. Mais, puisque vous suivez
déjà assidûment ce jeu, vous n’ignorez pas que les Pions sont des êtres humains.
Et qu’à la moindre erreur de votre part…
Blog d’Emilie
7 juin
Certaines vérités éclatent trop tard. On se prend les morceaux dans la gueule, on en sort tout écorché. Il ne reste qu’à en tirer les conclusions, douloureuses. Forcément.
Dans mon cas, c’est clair : je n’aurais jamais dû participer à ce jeu. J’étais trop fragile. Avoir réussi la sélection psychologique ne garantissait rien. Une petite voix intérieure me l’avait d’ailleurs susurré : n’y va pas, tu le regretteras.
Je l’avais muselée et m’étais inscrite, étouffant les balbutiements de réticence. Un jour, j’analyserai mes motivations secrètes. Pas maintenant. Pas ici.
Aujourd’hui, je souhaite uniquement partager une souffrance concrète, la mienne. Et j’ai l’audace de le faire au nom de tous les autres participants, nous, les grands oubliés de cette tragique épopée.
Nul ne l’ignore : beaucoup d’associations, composées de gauchistes bien-pensants, de guignols arrogants, se sont bruyamment indignées de la mise en place du jeu Sauves-en un !. Tout le blablabla au nom de la dignité humaine. Que les choses soient claires : OK, c’est vrai, je l’admets, ils ont raison, ce jeu est choquant.
Mais la vie est choquante. Point.
Alors, par pitié, ne venez pas encombrer mon blog avec des commentaires à ce sujet. Car qui s’est réellement préoccupé des participants ? Personne !
Les Pions, eux, ont été défendus, ils ont fait la Une des réseaux sociaux, de la presse. Il y a eu des manifestations de soutien et tout ce qui va avec. Au passage, je reconnais volontiers que l’appellation
« Pion » était une erreur de communication assez grossière de la part de la Game Team de Sauves-en un !. Mon but n’est pas de revenir là-dessus.
En tant que finaliste de la première édition de ce jeu, ce que je souhaite partager avec vous, c’est un témoignage sincère des dommages psychiques que ma participation a entraînés dans ma vie actuelle, des répercussions tragiques – qui méritent sans aucun doute d’être reconnues comme traumatiques. (Et je me fous des crétins qui prétendent que je n’accepte pas ma défaite.)
8 juin
Inutile de rappeler les règles du jeu, vous les avez encore en tête. Juste signaler que les sources-origines de mes dix Pions garantis avaient été établis en suivant les conseils de mon Expert Attitré (j’en reparlerai de celui-là). Deux pour l’Afrique, quatre pour le Moyen-Orient (zone spécifique ciblée), trois pour l’Asie (zone externe) et un pour l’Amérique centrale. Le quota hommes, femmes, enfants, mineurs isolés, était évidemment aléatoire. Je ne m’en plains pas. Dans un jeu, il faut des règles, le hasard peut en faire partie.
Au début de la première partie, je m’en suis admirablement bien sortie. Émotionnellement parlant. Tactiquement, c’est tout à fait discutable, mais ce n’est pas le propos. Bref je me sentais sereine et forte. Confiante, en fait.
Un simple exemple : quand mon Pion guinéen s’est noyé, j’ai perdu huit mille Bonus. D’un seul coup ! J’avais merdé au moment du choix du passeur, faire confiance au vieux Marocain à moustaches était une grossière erreur. Résultat : le gamin s’est retrouvé sur un Zodiac pourri, le canot est tombé en panne d’essence avant Gibraltar, puis a commencé à se dégonfler moins de deux heures plus tard. La Game Team alternait les gros plans : d’un côté, le gosse qui roulait des yeux (le pauvre paniquait, son gilet de sauvetage était une contrefaçon, enfin là, il ne le savait pas encore) et de l’autre, moi qui m’arrachais les cheveux. Devais-je sacrifier dix mille Bonus pour envoyer le bateau d’une ONG espagnole tout proche, avec le risque d’une amende européenne à vingt mille Bonus pour sauvetage illicite ? Ou juste laisser couler ? Triste image, n’est-ce pas ?
J’ai assumé. Sans tergiverser. Et c’est ainsi qu’Abou a été hors-jeu dès le premier Prime.
Mes larmes m’ont quand même attiré trois mille Bonus de sympathie. J’en ai dépensé mille cinq cents pour le pack complet (repêchage du corps, rapatriement au pays et soutien financier au village).
Franchement, à ce stade, je n’ai pas trop mal vécu tout ça. J’avais été avertie, les traversées en Méditerranée sont risquées.
9 juin
C’est clair, la première partie de Sauves-en un ! est la plus dure en termes d’éliminations. Mais c’est assez rapide, on ne connaît pas encore nos Pions. C’est navrant de l’admettre, mais bon, normalement, on passe facilement à la suite.
Le jeune Pakistanais — pardon, mais j’ai oublié son drôle de prénom ‑eh ben, lui, je l’ai perdu dans un port, comme ça, hop disparu. Il était pourtant arrivé assez vite jusqu’en Turquie, le gars avait traversé l’Iran sans problème. Débrouillard et même mignon. Puis, au moment d’embarquer dans les soutes d’un gros paquebot vers l’Italie, envolé !
Pas de chance pour lui. Mais je n’ai pas cherché. Trop de lumières clignotant sur mon screen, pas assez de Bonus à gaspiller. J’ai juste cliqué sur une recherche Croix- Rouge Internationale (dix petits Bonus). Par principe quoi. Tout le monde le sait, cela ne fonctionne jamais. Mais d’après mon Expert Attitré (oui, encore lui), ce clic pour la Croix-Rouge m’a ramené plus de cinq cents Bonus sympathie public.
En fait, je l’admets volontiers, dès le début, c’est la famille afghane qui m’a tenue en haleine. Voilà, c’est dit.
Ce sera d’ailleurs mon leitmotiv : c’est le facteur humain qui pourrit ce jeu.
Les trois gosses étaient si beaux avec leurs yeux énormes et leurs sourires en rayon de soleil. Les parents scintillaient d’espoir, de force. Je les ai suivis quand ils ont pris l’avion jusqu’à Izmir, ils n’avaient pas besoin de visa pour rejoindre la Turquie, tout était en ordre. Le père était prof de math à l’université de Kaboul. Il avait pu payer le voyage. Franchement, ils avaient de l’allure, pas du tout la gueule de désespérés d’autres Pions.
Résultat : quand ils ont embarqué dans un camion frigorifique, je me suis prise à espérer.
10 juin
Quand on a un peu de recul (comme c’est mon cas aujourd’hui), cela devient facile d’en prendre plus (du recul). Mais sur le moment, j’étais tellement confiante. Tout émue. Je tenais mes gagnants, une intuition en quelque sorte.
Je les ai vus embarquer dans la cache du camion frigo. L’équipe a zoomé sur le visage de la mère, elle avait des yeux de biche. Je sais, c’est cliché, mais des cils si longs et denses, une peau dorée et lisse, elle a souri à son mari. My God, si ça ce n’était pas de l’amour ! Ils se sont installés, par terre. Les gosses étaient sages.
Alors je me suis concentrée sur autre chose, j’avais un Mohammad en situation critique, un Pion syrien bloqué en Libye. J’allais être obligée d’y renoncer. Je voulais quand même vérifier s’il n’y avait pas un joker humanitaire à jouer sur ce coup-là. J’ai bipé mon EA (expert attitré donc, promis, juré, je vous raconterai plus tard). Je dois reconnaître que ses conseils ont été limpides et m’ont évité de perdre du temps. Et de précieux Bonus. « Écoute, Élise, une prison libyenne, c’est comme une mine au Stratego. Boum, tu perds ton Pion et tu continues à avancer avec les autres. OK ? »
J’ai eu du mal car, ici, contrairement à mon Pion pakistanais, le contact était maintenu. La Game Team nous inondait de gros plans sur son visage tuméfié. C’était franchement dur. J’ai fini par éteindre mon screen.
C’est là que j’ai remarqué que l’alarme clignotait pour mes Afghans. Je n’ai pas compris, ils semblaient paisibles, ils dormaient. J’ai cru à une erreur système et n’ai pas interpellé mon EA.
J’avais Angèle, une Congolaise du Sud-Kivu réinstallée en Ouganda qui atterrissait à Zaventem, grâce à un programme du HCR. C’était un Pion qualifié d’office pour le second tour, mais je préférais vérifier que tout se passait bien pour elle. Elle avait franchement l’air perdu et j’ai dépensé dix Bonus pour lui envoyer une bénévole avec un manteau chaud.
Puis j’ai contrôlé mes autres screens, deux Soudanais bloqués à la frontière Algérie- Maroc. Un avocat turc, qui changeait de vol à Munich, et tant d’autres. On y reviendra plus tard.
Extrait de la lauréate du concours 2025

En collaboration avec l’Instituto Cervantes, et dans le cadre d’Europalia Espagne, le festival La Nuit Blanche du Noir fera cette année résonner les voix ibériques du roman noir.
Les 8 et 9 novembre 2025, les Dames du Noir explorent les ténèbres flamboyantes des lettres espagnoles : romans noirs ruraux, thrillers politiques, polars urbains.
Comme chaque année, La Revue nouvelle vous invite à plonger dans le programme du Festival et à rejoindre la Chapelle des Capucins (rue André Masquelier, à 7000 Mons).
Progamme de la Nuit Blanche du Noir : https://nbdn.blog/programme-festival-2025/
La nouvelle paraitra aux éditions Nuit Blanche du Noir et sera en vente aux prix de 10€ lors du Festival. Tous les bénéfices seront reversés à la Fondation contre le cancer.
