Rigidité(s)
La rigidité est l’un des mots-clés du néolibéralisme. Pour comprendre l’utilisation de cette notion par les nouvelles droites, il faut recontextualiser cette origine et sa diffusion progressive.
La rigidité est au cœur de l’argumentaire néolibéral qui va se déployer dès le début des années 1970, d’abord sous la forme d’un discours patronal, avant de se muer, à la fin de cette même décennie, en un programme politique appliqué aujourd’hui de façon hégémonique dans la plupart des pays et prôné par les organisations économiques internationales (BM, FMI, OCDE) ou l’Union européenne (UE).
Il est de ces mots à ce point centraux dans l’argumentation qui vise à affirmer la légitimité d’une doctrine politique qu’ils ne vieillissent pas ; ils circulent dans les discours depuis des décennies. Et dans certains cas même, ils sont à ce point décisifs dans l’argument qu’ils ne changent guère de signification. Rigidité(s) en fait partie.
Le développement de son usage contemporain dans le discours politique nous renvoie au début des années 1970. Un rappel sociohistorique détaillé est nécessaire pour comprendre quel acteur sociopolitique va l’utiliser, comment et pourquoi.
L’après 1968 : un monde en ébullition sociale
Nous sommes alors dans un contexte mondial de développement d’une contestation sociale tous azimuts : de « nouveaux mouvements sociaux » apparaissent et se développent, à côté des mouvements ouvriers et syndicaux. Celles et ceux qui subissent des dominations remettent en cause les hiérarchies sociales héritées des siècles passés, et les figures d’autorité qui les symbolisent : le chef d’entreprise au sein de l’usine avec la diffusion du mot d’ordre de l’autogestion — voir « l’affaire LIP » (France) ou celle des « Balais libérés » (Belgique) —, le mari au sein du couple, le modèle de l’hétérosexualité face aux homosexualités, le professeur face à ses élèves dans l’école, l’autorité familiale face aux droits de l’enfant, l’autorité religieuse face aux croyants (à la suite du Concile de Vatican II)… De nouveaux mouvements et thèmes de contestation émergent et s’amplifient : les luttes des comités de quartiers pour empêcher une urbanisation sauvage des grandes villes, les combats des consommateurs pour contrôler la qualité des produits fabriqués, la révolte des écologistes contre la production de masse ou l’extension des centrales nucléaires, les militants pacifistes contre la prolifération des missiles nucléaires…
De la revendication à… des lois et de nouveaux droits
Ce monde en ébullition sociale suscite des réactions ambivalentes de la part des pouvoirs politiques suivant chaque contexte national : entre répression, indifférence et application des revendications à travers des réformes législatives…
Dans certains cas, comme au Chili, les peuples de gauche observent le développement d’une expérience de gouvernement socialiste populaire à la suite de l’élection présidentielle d’Allende en 1970…
À certains niveaux de pouvoir, des décideurs politiques plus sensibles à ces revendications accèdent aux pouvoirs exécutifs et font adopter des lois qui renforcent la démocratie socioéconomique et les missions publiques d’économie ou de services. Willy Brandt en République fédérale d’Allemagne bien sûr, mais aussi à la présidence de la Commission européenne où Franco Malfatti puis Sicco Mansholt associent les dirigeants syndicaux à l’élaboration d’un ambitieux programme social européen qui donna naissance aux premières directives sociales européennes (renforcement de droits collectifs du travail) en envisageant de programmer pour toute l’Europe des Six les quarante heures hebdomadaires et les quatre semaines de congés payés1 pour tous.
En Belgique, le 26 janvier 1973, le nouveau Premier ministre Edmond Leburton, socialiste, annonce son programme devant le Parlement dans sa déclaration gouvernementale : « Nous rendons hommage aux gouvernements précédents qui ont changé le visage du pays en le dotant d’une infrastructure économique et technique. Nous pensons qu’il est temps qu’un effort semblable se concrétise désormais dans le secteur social et culturel. »
La loi du 17 aout 1974 ouvre pour tout adulte domicilié en Belgique un droit inconditionnel à un revenu minimum. Le poids du budget de la Sécurité sociale passe de 17% du PNB en 1970 à 22% en 1975. La masse salariale grignote de plus en plus les gains de productivité grâce à une amélioration en 1968 du système d’indexation, à la négociation salariale entre interlocuteurs sociaux programmée tous les deux ans, à la fixation en 1975 d’un salaire minimum interprofessionnel2.
Le monde patronal : du rejet du progrès social à l’offensive « réformatrice »
Le monde patronal, à l’échelon international, voit dans cette montée de la contestation sociale, puis de l’institutionnalisation de nouveaux droits, une menace directe, forte et grave de ses valeurs centrales comme l’initiative privée, la libre entreprise, et plus généralement la pérennité du système capitaliste.
D’autant plus que les révoltes « internes » dans les pays centraux du capitalisme prolongeaient les multiples luttes d’indépendance des peuples des « pays de la périphérie » et que la coupure bipolaire du monde capitalisme versus communisme imposait le prisme de lecture « Qui n’est pas avec nous est contre nous ».
Il faut se défendre dès lors contre le « collectivisme » et pour cela élaborer une nouvelle doctrine politique qui institue les lois du marché en lois scientifiques auxquelles nul ne peut déroger sous peine de dérèglement complet de l’économie. Des clubs patronaux internationaux s’y attèlent : le forum économique mondial de Davos se met en place en 1971, la Commission trilatérale en 1973… Y circulent les théories conservatrices de Friederich Hayek et de Milton Friedman, notamment sur la restriction monétaire qui prennent le contrepied complet des idées keynésiennes3. Ce « monétarisme » va peu à peu se diffuser sous l’appellation de « néolibéralisme ».
Et en Belgique ? Un ouvrage remarquable retrace l’émergence et la mise en place de l’offensive néolibérale du patronat belge4.
On y trouve tout d’abord l’idée d’une lutte contre les idées progressistes, parfaitement résumée par cette citation de Pol Provost, président de la FEB (1973): « Qu’il s’agisse de la participation, de la cogestion ou de l’autogestion, de la société de consommation, de la civilisation des loisirs, du contrôle de l’entreprise, des finalités de la communauté, de la pollution et de la qualité de la vie, du développement des nations jeunes de la planète, les théories abondent, les bestsellers surgissent de partout, les débats se multiplient dans les radios ou sur les écrans bleus […]. Ces idées, on a souvent démontré avec pertinence, avec logique, qu’elles étaient incohérentes, incompatibles, trop agressivement négatives pour pouvoir construire. Quoi qu’on fasse, elles champignonnent5. »
C’est ici qu’entre en scène la rigidité, notamment dans un discours de Jacques Solvay de 1975, en tant que président de la Fédération des industries chimiques de Belgique : « Je crois qu’il devient indispensable pour les entreprises […] de faire, vis-à-vis du public, un effort considérable d’information coordonnée. Nous devons lui faire connaitre les principes fondamentaux liés au type de société que nous défendons […]. Nous devons lui faire percevoir que l’avènement d’un système de type collectiviste signifierait l’instauration d’un pouvoir combien plus contraignant que l’actuel, […], une économie rigide et un abaissement du standard de vie6. »
Les usages discursifs de la rigidité
Le mot est lâché : la rigidité renvoie à la doctrine ennemie — socialisme, collectivisme — qui en Belgique se traduirait par un « interventionnisme de l’État » excessif car influencé par toute cette contestation sociale relayée, pour sa partie économique, par les syndicats assimilés à des intérêts corporatistes ou particularistes, sans oublier le poids du socialisme wallon, constellations qui seraient éloignées de l’intérêt général.
Ainsi, pour Paul‑F. Smets, administrateur délégué de la Fédération des industries chimiques dans un discours de 1979 : « Depuis la liaison quasi générale des revenus au cout de la vie, jusqu’aux législations les plus corporatistes, nous n’avons cessé d’introduire des rigidités, de figer des déséquilibres, de supprimer les incitants à la mobilité, de remplacer la liberté des contrats par la sécurité des statuts. La représentation légitime des différents intérêts dans notre société de concertation s’est muée en un carcan de pouvoirs particularistes qui se sont attribué un droit de véto […]7. »
De façon plus concrète, quelles seraient ces « rigidités » ?
Dans un sens général, elles correspondent à toute loi et règlementation qui contrarierait l’initiative privée et la liberté d’entreprendre : restriction de l’activité économique dans le domaine du travail, de la consommation, de l’environnement…
Dans le sens le plus souvent utilisé, les rigidités renvoient plus particulièrement aux protections et sécurités définies par le droit du travail.
Voici ce qu’en dit en 1979, Jacques De Staercke, administrateur délégué de Fabrimétal (aujourd’hui Agoria): « Certains ont voulu assurer la sécurité de l’emploi par la rigidité de l’emploi ; ils ont cru qu’en multipliant les contraintes, ils préserveraient l’emploi. Ils ont cru qu’en le garantissant en toutes circonstances et en rendant de plus en plus difficiles et couteux les licenciements, on limiterait l’extension du chômage. En fait, ils sont devenus des fabricants de chômage8. »
Cette argumentation est fondamentale pour comprendre la forte diffusion
et légitimation du néolibéralisme, précisons-la !
Pour diriger l’économie, il ne s’agit pas d’être « gentil », « idéaliste » ou « généreux », il faut connaitre les lois du marché. Trop de règlementations étouffent et tuent les entreprises. Or une fois que l’État commence à produire de la bureaucratie, celle-ci se démultiplierait « naturellement », engendrant sans fin de nouvelles contraintes et rigidités. Ces idéalistes voulaient à priori bien faire, mais ils font juste l’inverse : ils ont créé un cercle vicieux infernal qui détruirait l’économie. L’économie doit être alors préservée de toute « conception politique », elle ne peut être le fait que d’experts, d’économistes drillés à la stricte observance des lois du marché.
D’un discours patronal… à un programme politique intemporel
Et cette présentation experte, dépolitisée, de l’économie, va, en effet, progressivement dès la fin des années 1970, être adoptée par des gouvernements nationaux (Thatcher, Reagan, Martens-Gol, Lubbers…), ensuite devenir le noyau des recommandations économiques portées et/ou appliquées par les organisations économiques internationales telles la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international. Le mot rigidités a alors tendance à s’y installer durablement comme expression technocratique toute faite en un sens restreint, les rigidités du marché du travail, avec comme conséquence le développement des réformes politiques de dérèglementation du droit du travail et du droit syndical.
À l’échelon de la construction européenne, c’est la Commission Thorn qui dès 1981 va stabiliser cette doctrine patronale en programme économique européen.
La Commission Delors en 1985 reprend les projets de Thorn sous l’appellation de l’Europe sans frontières, pour réaliser un grand marché intérieur débarrassé de toutes les entraves qui contrarieraient le développement des libertés commerciales.
Elle publie en 1993 le livre blanc Croissance, compétitivité et emploi9, qui définit la ligne à suivre en matière de politique économique et de l’emploi : le thème de la « rigidité » y est mobilisé pas moins de seize fois.
Pour aider à la réalisation de l’Union économique et monétaire, les gouvernants de l’UE ont introduit dans le Traité de Maastricht de 1991, l’obligation régulière de fournir aux États membres de grandes orientations de politiques économiques (Gope) qui guident les « réformes structurelles » (de très long terme) à opérer dans leur système socioéconomique.
J’ai expliqué ailleurs10 pourquoi je considère que ces textes forment la substance même du programme économique néolibéral de l’UE : ils sont au nombre de vingt s’étalant de 1993 à 2018.
Ce corpus de textes nous en dit long sur l’imaginaire politique néolibéral qui construit l’économie de marché comme la seule possible et comme un projet sociétal mondial et intemporel où le modèle de l’entreprise privée devrait être appliqué à chaque rapport social quel qu’il soit11.
Le thème de la rigidité s’y développe à huit reprises.
Mais l’examen approfondi de ces textes nous fait découvrir un trait essentiel pour comprendre le succès du néolibéralisme et le fait qu’il a pu devenir un programme politique « apolitique » repris par la plupart des partis politiques qui ont accédé au pouvoir ces quatre dernières décennies, quelle que soit leur « couleur » affichée.
Les termes « négatifs » sont, en effet, très peu nombreux ; à chacun d’eux correspond un terme positif qui va être beaucoup plus utilisé !
Ainsi, la face claire de la rigidité est la flexibilité qui s’égrène au fil des Gope en vingt-huit occurrences !
Plus parlant encore : un des mots les plus fréquents dans ce corpus est plus (présent cinq-cent-vingt-deux fois) qui ne renvoie jamais à la négation, mais s’insère dans des exhortations à faire plus (plus grande, plus grand, plus efficace(s), plus attrayant, plus poussée, plus forte, plus dynamique, plus rapidement, plus généralisée, plus tôt, plus compétitifs…). Il fonctionne régulièrement avec mieux (présent cinquante-six fois).
Ceci permet de comprendre que, plus qu’un programme de société, le néolibéralisme se pense avant tout comme un « état d’esprit », « un bon comportement»… l’état de nature enfin retrouvé ?
Une caractéristique des « nouvelles droites » et de leur rhétorique est un renvoi à un passé idéal et à ses traditions qui s’opposent à la société contemporaine dont le « cosmopolitisme » imposerait une contrainte terrible sur « le peuple ». Dans cette optique, on pourrait croire que le projet de ces nouvelles droites s’oppose à l’agenda néolibéral. Cependant, un examen de leur programme économique montre que c’est parfois plutôt l’inverse. La politique économique de Jair Bolsonaro en est un excellent exemple, son ministre de l’Économie se réclamant même de l’héritage de Milton Friedman. Sans doute faut-il voir cette « compatibilité » qui n’est pas évidente à priori précisément dans cette idée de « retour à l’état de nature » qui transparait des textes institutionnels qui ont contribué à installer la doctrine et les réformes néolibérales.
- Cf. Gobin C., « De la Communauté économique européenne à l’Union européenne. Aperçu d’une double histoire : l’enchevêtrement de la politique sociale et syndicale (1958 – 1997)», L’Année sociale, Les Éditions de l’Atelier, Paris, 1998, p. 153 – 174.
- Pour un développement de cette histoire, cf. C. Gobin, « From “Wage-friendly” to “Employment-friendly” Growth. Looking back on 44 Years of European Union History (1968 – 2012)», The Wage Under Attack. Employment Policies in Europe, B. Clasquin et B. Friot (eds), p. 245 – 272, PIE Peter Lang, Bruxelles, 2013.
- Dixon K., dans Les nouveaux évangélistes du marché, Éd. Raisons d’agir, Paris, 1998, retrace l’histoire de la diffusion des idées de Hayek au sein du monde patronal et politique conservateur européen.
- Moden J. et Sloover J., Le Patronat belge. Discours et idéologie 1973 – 1980, Crisp, Bruxelles, 1980. Cette offensive se fit d’autant plus virulente que les deux chocs pétroliers des années 1970 montrent à la fois que les anciennes puissances économiques peuvent perdre le contrôle sur des domaines cruciaux et que les États-Unis peuvent jouer contre l’Europe pour améliorer leur propre croissance économique. L’ouvrage de P. Souyri, La Dynamique du capitalisme au XXe siècle, Payot, Paris, 1983, montre comment « les chocs pétroliers » ont été « gonflés » dans le discours patronal européen pour renforcer leur offensive doctrinale et comment les États-Unis ont utilisé la hausse du pétrole contre l’Europe.
- Cité par Moden et Sloover, op. cit., p. 22.
- Ibid., p. 72.
- Ibid., p. 195.
- Ibid., p. 158.
- Bulletin des Communautés européennes, supplément C/93.
- Gobin C., « Discours constituant, austérité et néolibéralisme : des dynamiques énonciatives imbriquées. Le cas des grandes orientations des politiques économiques de l’Union européenne », Discours austéritaires : histoire, diffusion et enjeux démocratiques, Guilbert Th., Lebaron F. et Peñafiel R. (dir.), Langage et Société, 2019/1, n° 166, p. 31 – 51.
- Cf. Denord F., Le néolibéralisme à la française. Histoire d’une idéologie politique, Éd. Agone, 2016.
