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“Restons humains”

Numéro 1 - 2018 par Renaud Maes

février 2018

Le 12 jan­vier 2017, Ange­la Mer­kel venait à Bruxelles pour rece­voir un doc­to­rat hono­ris cau­sa conjoint des uni­ver­si­tés de Gent et Leu­ven, dans les locaux « modu­laires » de l’un des nom­breux centres de congrès et d’évènements pro­duits par les poli­tiques « d’attractivité bruxel­loise ». Dans un espace ultra­mo­derne de 5000 m² en plein cœur d’Anderlecht, à deux pas de la gare […]

Billet d’humeur

Le 12 jan­vier 2017, Ange­la Mer­kel venait à Bruxelles pour rece­voir un doc­to­rat hono­ris cau­sa conjoint des uni­ver­si­tés de Gent et Leu­ven, dans les locaux « modu­laires » de l’un des nom­breux centres de congrès et d’évènements pro­duits par les poli­tiques « d’attractivité bruxel­loise ». Dans un espace ultra­mo­derne de 5000 m² en plein cœur d’Anderlecht, à deux pas de la gare du Midi, la chan­ce­lière s’entendit van­ter les mérites de sa poli­tique euro­péenne par les rec­teurs parés de leurs toges les plus soyeuses. Le pro­fes­seur Rik Torfs et la pro­fes­seure Anne De Paepe lan­cèrent, pour intro­duire leur dis­cours un vibrant « Wir schaf­fen das ! » (Nous y arri­ve­rons!), résu­mant en ce slo­gan mer­ke­lien la « poli­tique cou­ra­geuse » de la chan­ce­lière « en faveur de l’accueil des migrants ». Com­pa­rée à Rosa Parks, Gand­hi et Mar­tin Luther King, Ange­la Mer­kel ne mas­qua pas une cer­taine gêne face à la lita­nie sans fin des éloges dont elle était cou­verte. Elle s’employa avec vigueur à rendre la pareille dans un dis­cours van­tant l’ouverture d’esprit du monde aca­dé­mique, son rôle essen­tiel pour gui­der les peuples euro­péens et les éclai­rer de valeurs telles que la soli­da­ri­té envers « celles et ceux qui souffrent »… Elle insis­ta, en apo­théose de son dis­cours : « nous devons res­ter humains ».

Après une salve d’applaudissements, tout le monde affi­cha un sou­rire écla­tant pour les pho­to­gra­phies offi­cielles de l’évènement… même Mme Mer­kel, pour­tant peu cou­tu­mière des airs enjoués.

Il faut dire que tout avait été fait pour que cette céré­mo­nie se passe au mieux. Les auto­ri­tés com­mu­nales, régio­nales et aca­dé­miques des deux uni­ver­si­tés se sont coor­don­nées étroi­te­ment pour qu’aucun accroc ne puisse sur­ve­nir. Et par­mi les fac­teurs de risque à éli­mi­ner, il y avait une série de sans-abris, en majo­ri­té des migrants, qui dor­maient sous la « rue cou­verte » joux­tant direc­te­ment la gare, à côté de l’arrêt des trams Stib 81 et 82. La voi­ture de Mme Mer­kel devant pas­ser à proxi­mi­té, on éva­cua donc manu mili­ta­ri les­dits migrants, les emme­nant au poste pour une « véri­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive » le temps que le trot­toir soit « net­toyé », en leur inti­mant l’ordre de ne pas y reve­nir avant la fin de la visite. Quelques heures plus tard, Mme Mer­kel ren­trée en Alle­magne, ils se réins­tal­lèrent, non sans avoir dû au préa­lable cher­cher de nou­veaux car­tons en guise de mate­las et de para­vents de for­tune. Mais le suc­cès de l’opération Mer­kel venait de don­ner une grande ambi­tion aux bourg­mestres et à la Stib : l’expulsion définitive.

On atten­dit le 21 mars 2017, la fin de l’hiver. Il s’agissait en effet, d’après la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle des auto­ri­tés de « res­ter humains ». Le 21 mars au petit matin, donc, les « habi­tants » de la rue sou­ter­raine du Midi furent à nou­veau délo­gés. On les expul­sa cette fois pure­ment et sim­ple­ment, pour ins­tal­ler à leur place une série de… grilles, déli­mi­tant un grand espace de pave­ment vide. Ces sans-abris trou­vèrent alors refuge quelques cen­taines de mètres plus loin, tou­jours sous des voies de che­min de fer, dans un tun­nel pour pié­tons paral­lèle à la rue des Vété­ri­naires. Ils y ins­tal­lèrent de nou­veaux car­tons en guise de mate­las et d’autres fai­sant office de para­vents, se blot­tis­sant comme ils le pou­vaient contre les murs de briques jaunes tachés de pol­lu­tion et de tags. Bien sûr, les auto­ri­tés res­pon­sables de l’expulsion sou­li­gnèrent avoir « pro­po­sé des solu­tions de relo­ge­ment » et regret­tèrent l’attitude de ceux que la porte-parole de la Stib consi­dé­ra légi­time de nom­mer « squat­teurs ». La solu­tion pro­po­sée à nombre de migrants était pour­tant simple : l’introduction d’une demande d’asile en Bel­gique augu­rant, en appli­ca­tion du règle­ment de Dublin, clé de voute du dis­po­si­tif d’asile euro­péen, une expul­sion qui vers les camps ita­liens, qui vers les camps grecs… voire turcs, puisque, ins­pi­rés par les poli­tiques aus­tra­liennes et sou­te­nus par la pres­sion conti­nue du gou­ver­ne­ment de Mme Mer­kel pour faire abou­tir un « grand accord » avec le gou­ver­ne­ment du très démo­crate M. Erdo­gan, nous par­quons désor­mais dans un « pays tiers » ces migrants que l’on ne sau­rait voir dans nos sta­tions de tram.

Récem­ment, Ai Wei­wei, artiste chi­nois ins­tal­lé… à Ber­lin pour évi­ter les tra­cas­se­ries que son art contes­ta­taire lui cau­sait régu­liè­re­ment lorsqu’il habi­tait Pékin, s’est lan­cé dans une grande tour­née de pré­sen­ta­tion de son docu­men­taire Human Flow. On y voit ces camps turcs tels qu’ils sont : dépour­vus d’assistance huma­ni­taire et sur­peu­plés. On y voit des familles qui se retrouvent à la cam­pagne, sans rien (ni eau cou­rante ni élec­tri­ci­té), à dor­mir dans le sque­lette d’une mai­son inache­vée. On voit aus­si les tombes de celles et ceux qui n’ont pas tenu le coup et sont morts faute de soins, même d’une simple infec­tion bac­té­rienne qui aurait cédé face à de banals anti­bio­tiques. C’est que le méde­cin le plus proche est à un jour de marche, au mini­mum, pour quelqu’un en bonne san­té. Tou­te­fois, là encore, nos diri­geants res­tent « humains » : de l’argent a été trans­fé­ré à la Tur­quie pour garan­tir la mise en place des camps. Et puis, com­ment auraient-ils pu pré­voir que le gou­ver­ne­ment Erdo­gan ne rem­pli­rait pas ses engagements ?

Mais reve­nons à Bruxelles : depuis le prin­temps 2017, une mobi­li­sa­tion consi­dé­rable autour des migrants du parc Maxi­mi­lien s’y est déve­lop­pée. Ces évè­ne­ments ont per­mis aux poli­ti­ciens en charge de rap­pe­ler à l’envi ce man­tra : « nous devons res­ter humains ». « Fermes, mais humains » : le ren­voi de Sou­da­nais vers un pays où ils risquent la tor­ture à l’issue d’une pro­cé­dure menée à l’invitation de la Bel­gique par une délé­ga­tion d’un gou­ver­ne­ment tota­li­taire, les rafles, notam­ment dans les trans­ports en com­mun et aux abords des gares, le refus de mettre en place la moindre struc­ture d’accueil pour « évi­ter une jungle de Calais »… 

Récem­ment, pour indi­quer qu’il res­tait humain, notre Pre­mier sou­li­gnait même son plai­sir d’avoir dans les rangs de son par­ti un gou­ver­neur de pro­vince jouant à des jeux de socié­té avec les migrants héber­gés par sa famille, tout en conti­nuant à défendre la pos­si­bi­li­té de doter de méca­nismes propres aux pro­cé­dures pénales, les pro­cé­dures admi­nis­tra­tives rela­tives au séjour sur le ter­ri­toire. De même, le ministre Ducarme pro­cla­mait que « les soins de confort gra­tuits pour les migrants, c’est fini », pla­giant au pas­sage Marine Le Pen et son obses­sion du soi-disant « tou­risme médi­cal ». Il ne man­quait pas d’ajouter que « bien sûr, il faut res­ter humains » et donc, conti­nuer à garan­tir « les soins néces­saires, incon­tour­nables, essen­tiels ». Marine Le Pen aime à ajou­ter à ces trois adjec­tifs un qua­trième presque syno­nyme : « vitaux ». Si M. Ducarme a limi­té son emprunt aux trois pre­miers, nul doute que tout le monde aura com­pris son intention.

Il est de bon ton ces der­nières années d’exiger de tout un cha­cun qu’il se dis­tan­cie, dès que pos­sible, des actions et des dis­cours cra­pu­leux dont il pour­rait être com­plice par conta­gion, du fait d’une appar­te­nance reven­di­quée ou assi­gnée. « #NotIn­My­Name » est le hash­tag impo­sé, qui cir­cule sur nos réseaux sociaux. Ain­si voit-on les musul­mans som­més de se déso­li­da­ri­ser de tout évè­ne­ment cau­sé par une per­sonne por­tant une longue barbe ou un voile. De même, les fémi­nistes doivent pré­ci­ser qu’elles ne sont pas oppo­sées aux hommes et qu’elles n’ont rien à voir avec les hys­té­riques qui mal­mènent tant les mal­heu­reux membres de la gent mas­cu­line. On s’attend à un com­mu­ni­qué offi­ciel de déso­li­da­ri­sa­tion du sec­teur éolien à la suite de la pro­chaine inter­ven­tion radio­pho­nique de (insé­rer ici ta tête de turc pré­fé­rée) et à une réac­tion de la filière bovine wal­lonne s’il s’avère que les réunions des comi­tés sec­to­riels de Publi­fin se ter­mi­naient au res­tau­rant, devant une entre­côte. Aujourd’hui, nous pour­rions nous deman­der si, vu ce que « res­ter humain » semble signi­fier pour ceux qui pré­tendent nous diri­ger, il ne serait peut-être pas bon de se dis­tan­cier tout sim­ple­ment… de l’humanité.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il était devenu rédacteur en chef de La Revue nouvelle de 2016 à 2022. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).