Remplacement du F‑16, quels enseignements ?
Après quatre années de procédure et de rebondissements médiatiques, le gouvernement belge a pris la décision de remplacer ses chasseurs bombardiers F‑16 par des F‑35 Joint Strike Fighters du constructeur américain Lockheed Martin. Plusieurs leçons peuvent d’ores et déjà être tirées de ce dossier qui a fait couler tant d’encre. Écarter l’option du non-remplacement Le premier enseignement […]
Après quatre années de procédure et de rebondissements médiatiques, le gouvernement belge a pris la décision de remplacer ses chasseurs bombardiers F‑16 par des F‑35 Joint Strike Fighters du constructeur américain Lockheed Martin. Plusieurs leçons peuvent d’ores et déjà être tirées de ce dossier qui a fait couler tant d’encre.
Écarter l’option du non-remplacement
Le premier enseignement du dossier porte sur le fait que l’option du non-remplacement n’a jamais été considérée sérieusement. Personne ne s’est véritablement interrogé sur ce qu’il adviendrait si la Belgique n’achetait pas une nouvelle flotte aérienne. On aurait pourtant pu se demander si la Belgique se trouverait moins en sécurité si elle n’acquérait pas de nouveaux chasseurs bombardiers ou si d’autres types de dépenses n’auraient pas mieux contribué à renforcer sa sécurité. En lieu et place, la population belge a été la cible d’une série de déclarations — émanant des membres du gouvernement, mais également de l’ambassadrice des États-Unis en Belgique, de l’ambassadrice des États-Unis au sein de l’Otan, du secrétaire général de l’Otan — donnant à penser qu’il n’y avait pas d’alternative à ce remplacement. De plus, dans le contexte des déploiements des F‑16 en Afghanistan et en Irak — le premier ayant été décidé à la fin du gouvernement Di Rupo —, l’opinion belge a été exposée à des reportages journalistiques décrivant les missions de bombardement sous un jour généralement fort peu critique (nous revenons sur ces opérations plus loin dans ce texte). On se souviendra même qu’un quotidien belge francophone postera sur son site une vidéo « spectaculaire », provenant de la Défense d’un bombardement par un appareil belge.
Ajoutons que la rhétorique de l’Europe de la défense, qui a notamment été mobilisée par ceux qui demandaient que la proposition française, celle de Dassault et du Rafale, soit étudiée pour le remplacement du F‑16, a également contribué à légitimer l’option du remplacement. Précisons que, selon les autorités belges, cette proposition ne pouvait être prise en considération car les Français n’avaient pas répondu au questionnaire que la Défense leur avait adressé. Des conseillers juridiques travaillant pour le gouvernement belge ont aussi affirmé que, dans ces conditions, les autres industriels auraient pu poursuivre l’État belge en justice si le Rafale avait été retenu. Critiqué pour son manque de loyauté européenne, le Premier ministre Charles Michel a tenté de noyer le poisson, sans pour autant satisfaire le président Macron, en déclarant que la Belgique achetait également pour environ 1,5 milliard d’euros de véhicules blindés à la France. Par-delà cette controverse, on gardera aussi à l’esprit que Dassault et British Aerospace, qui avait également fait offre dans le cadre de la procédure de remplacement du F‑16, au même titre que Lockheed Martin, ont fait l’objet de critiques acerbes pour leurs pratiques commerciales1. On a régulièrement reproché à ces sociétés de vendre des armes à qui mieux mieux à des régimes autoritaires et de recourir à la corruption. On se souviendra par ailleurs du fait que Dassault a été impliqué dans un scandale financier en Belgique au cours des années 1990. En tout état de cause, invoquer ces sociétés pour bâtir un projet européen de sécurité digne de ce nom n’est guère enthousiasmant. Plus encore, il n’est pas sûr qu’un tel projet doive impérativement faire la part belle aux moyens coercitifs.
Les seuls acteurs qui ont frontalement cherché à questionner l’option du remplacement sont les militants pacifistes. Jugés trop idéologiquement marqués pour être pris au sérieux par certains experts, ils ont pourtant été parmi les plus clairvoyants sur ce dossier. Depuis plus de quatre ans, le Comité national d’action pour la paix et le développement (CNAPD), Agir pour la paix ou encore Vrede n’ont eu de cesse de mettre en garde contre la préférence pour le F‑35 Joint Strike Fighter de Lockheed Martin au sein de la défense belge. C’est d’ailleurs pour cette raison que ces organisations ont axé leur campagne contre le remplacement du F‑16 sur cet appareil et son cout. On notera au passage que ces mêmes organisations ont été conséquentes avec elles-mêmes. Leur critique de l’appareil américain n’a jamais signifié qu’elles soutenaient implicitement un autre candidat au remplacement, tel que le Rafale de Dassault. En d’autres termes, ces organisations ont assumé pleinement leur rôle qui consiste à rappeler que les achats militaires sont d’abord des dépenses et non, comme certains voudraient le faire croire de manière métaphorique, des investissements.
Certains parlementaires de l’opposition qui siègent en commission de la défense nationale ont également exprimé leur opposition au remplacement. Néanmoins, du fait du cadrage de l’affaire imposé par le gouvernement, ceux-ci ont été amenés à faire porter leurs critiques sur des points techniques. Dans ce contexte, certains esprits chagrins se sont émus de ce que ces parlementaires ne comprenaient rien aux affaires militaires, qu’ils étaient incapables de faire la différence entre certaines versions des F‑16 ou entre l’usure de la cellule et l’obsolescence des systèmes électroniques embarqués. À y regarder de plus près, on constate plutôt que le suivi parlementaire mené depuis quatre ans a été constant et que la plupart des parlementaires de la Commission de défense nationale ont sérieusement travaillé sur ce dossier. Des centaines de pages de compte rendu analytique des échanges entre les élus en attestent d’ailleurs. De par leur action, ces parlementaires ont forcé le gouvernement peut-être pas à débattre, mais à se justifier. Notons aussi que le fait que les parlementaires ne soient pas des experts peut s’avérer rassurant. En effet, un certain sens, espérer des parlementaires qu’ils deviennent des experts, c’est attendre d’eux qu’ils pensent comme les militaires et les industriels en charge de la production des armements. Est-ce vraiment à souhaiter ? On peut au contraire se réjouir que des parlementaires ne deviennent pas de simples porte-paroles d’intérêts corporatistes liés aux forces armées et à l’industrie de défense.
En fait, pendant les quatre années de procédure, l’attention s’est surtout focalisée sur la question de savoir par quel type d’appareils les F‑16 seraient remplacés. À défaut de débattre de la nécessité ou non d’acheter de nouveaux avions, les médias se sont donc beaucoup interrogés sur les mérites et les défauts des candidats au remplacement ainsi que sur l’existence d’une préférence inavouée pour le F‑35 au sein de la défense. Après que le choix en faveur de l’avion de Lockheed Martin a été rendu public, le Premier ministre Charles Michel a affirmé qu’un tel biais n’avait jamais existé. S’exprimant à la télévision, il n’a pas cherché à démontrer point par point qu’il n’y avait pas de biais, mais a mis au défi ceux qui l’affirmaient « d’aller présenter un dossier chez le procureur du roi ». Pour le dire autrement, le Premier ministre a tenté d’imposer un renversement de la charge de la preuve. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on considère le dossier sur la durée, on constate qu’il aurait été difficile de faire pire pour ne pas donner l’impression qu’un tel biais existait. Il y a d’abord eu les déclarations tonitruantes de l’ancien ministre de la Défense Pieter de Crem (dans le gouvernement Di Rupo, il est vrai, mais réitérées lorsqu’il était secrétaire d’État au Commerce du gouvernement Michel) en faveur du F‑35. Il y a ensuite eu les propos du chef d’état-major des Pays-Bas, invité à venir s’exprimer au sein du Parlement belge en février 2015, vantant le F‑35. Puis il y a eu un voyage du ministre Vandeput pour s’informer de la procédure de remplacement des F‑16 en Norvège, pays qui avait acheté des F‑35. Par après il y a eu l’annonce de la décision de faire fermer les installations d’entrainement aérien franco-belge de Cazeaux en février 2017 et de faire s’entrainer les pilotes belges dans le Nord-Texas à la place. Il y a bien entendu eu le retrait de Boeing de la procédure de remplacement, en avril 2017, au motif que l’appel était trop favorable à Lockheed Martin. En juillet 2017, c’était au tour de Saab de se retirer au motif que les liens stratégiques entre la Belgique et la Suède n’étaient pas assez étroits sur le dossier. Il y a aussi eu le fait que Steven Vandeput n’a jamais jugé nécessaire de s’exprimer sur ce qu’il adviendrait de la capacité belge à emporter des armes nucléaires américaines si un appareil européen était choisi. Enfin, il y a eu le manque d’empressement de la force aérienne à prendre au sérieux l’option de l’allongement de la vie des F‑16. Sur ce dernier point, on notera aussi que l’invalidation de cette option, lors d’auditions qui ont lieu en Commission de défense en avril 2018, résulte essentiellement des témoignages des ingénieurs de Lockheed Martin, ce qui ne va pas s’en poser de questions en matière de conflit d’intérêts potentiel2. Pour finir, le 24 juin 2018, Bart de Wever déclare que l’option de la prolongation du F‑16 ne peut être envisagée et ajoute que le Rafale n’est pas assez performant pour la défense. Trois jours plus tard, une importante délégation de la N‑VA, dont la présidente de la Commission de défense nationale, Karolien Grosemans, se rend à l’ambassade des États-Unis lors de la réception de la fête nationale. Peut-être n’y a‑t-il en effet pas eu de biais favorable au F‑35 en Belgique. Toutefois, le gouvernement aurait voulu y faire croire qu’il ne s’y serait pas pris autrement.
Faire advenir les menaces
Le second enseignement mis en évidence par la procédure est que le gouvernement actuel et les militaires sont prêts à dépenser des milliards d’euros pour du matériel sans jamais se poser de questions de fond quant à l’utilité politique de ce même matériel. Bâtit-on des hôpitaux au petit bonheur la chance sans s’interroger sur la pertinence de leur lieu d’implantation ? Construit-on des routes et des ponts sans analyser préalablement les problèmes de mobilité ? Au sein de la défense, on a visiblement cherché à acquérir du matériel sans jamais se poser la question de savoir si leur utilisation contribuait effectivement à produire davantage de sécurité. Les expériences des opérations passées donnent pourtant à penser qu’on est très loin du compte dans ce domaine.
L’exemple du Kosovo donne déjà à réfléchir à ce propos. En 1999, l’Otan y intervient par la voie aérienne pour faire cesser les exactions menées contre la communauté albanophone par des milices serbes. Des chasseurs bombardiers belges F‑16 participent à ces opérations. On sait maintenant que les appareils de l’Otan ont eu beaucoup de difficultés à trouver et détruire leurs cibles lors de ces opérations. L’organisation atlantique, qui ambitionnait de mener une campagne courte, aura besoin de septante-huit jours de bombardements pour s’imposer. La durée n’est cependant pas le seul problème de cette campagne. Certains analystes continuent de se demander jusqu’à quel point celle-ci a envenimé la situation pour les populations albanophones. Autrement dit, la campagne aérienne n’a‑t-elle pas surtout attisé les désirs de vengeance des Serbes contre les Kosovars albanais, ce qui aurait en définitive provoqué l’exode de ces derniers3. L’exemple, plus récent, de la Libye pose aussi question en matière d’efficacité politique de l’usage de la puissance aérienne. Lors de l’intervention de 2011, les forces de l’Otan, avec une contribution de chasseurs bombardiers F‑16 belges, éliminent le régime de Mouammar Kadhafi impliqué dans la répression de révoltes. Loin de stabiliser le pays, l’action de l’alliance atlantique crée davantage d’instabilité. En définitive, la Libye se trouve plongée dans une guerre civile de longue durée suite à cette intervention.
Les chasseurs bombardiers belges ont encore été déployés en Afghanistan, en Irak et, en moindre mesure, en Syrie, pour combattre l’État islamique à partir de 2014. Ces déploiements se sont donc, comme dans le cas de la Libye et du Kosovo, déroulés dans des contextes multilatéraux. Bien entendu, on ne peut certainement pas affirmer que la force aérienne belge est responsable de l’ensemble de l’instabilité des théâtres d’opérations. Par contre, on peut légitimement s’interroger sur le bienfondé de déploiements belges en soutien d’opérations multinationales aux effets pour le moins problématiques. En effet, plusieurs études récentes, basées sur des entretiens nombreux menés parmi les populations locales, montrent à quel point les opérations extérieures menées depuis plus d’une quinzaine d’années dans ces États ont eu des effets déstabilisant4. Comme ces études l’indiquent, ces opérations ont régulièrement contribué à monter les communautés les unes contre les autres, voire à activer des cycles de vendettas entre celles-ci. De façon générale, les actions militaires, dont les bombardements, menés dans ces États n’ont pas été neutres sur le plan politique. Selon les cas, elles ont favorisé les membres d’une communauté au détriment d’une autre, les « élites » rurales conservatrices au détriment des « élites » bourgeoises issues des villes, les tribus du Nord au détriment de celles du Sud, ou encore les notables d’un village au détriment de ceux d’un autre village. De fait, les militaires déployés en opérations extérieures se sont aussi retrouvés impliqués dans des luttes politiques locales. Plus encore, dans le contexte de ces opérations, les activités proactives de collectes de renseignements parmi les populations, sur base desquels les objectifs militaires sont sélectionnés, ont pu se transformer en appels à la délation. En conclusion, les études menées en Afghanistan et en Irak soulignent à quels points les opérations extérieures y ont généré de l’instabilité et fait advenir de nouveaux ennemis. La réémergence du mouvement taliban et la naissance de l’État islamique découlent en bonne partie de cette même instabilité.
En dépit de leur importance, on cherchera en vain des références à ces problèmes dans les documents « stratégiques » de la défense belge. L’argument selon lequel la Belgique avait besoin de nouveaux chasseurs bombardiers capables de mener des opérations extérieures s’est donc construit sur les dissimulations des effets politiques et sociaux dramatiques des campagnes militaires récentes.
Se déresponsabiliser par les coalitions
Le troisième enseignement porte sur la signification concrète du leitmotiv gouvernemental selon lequel il faut remplacer les F‑16 afin de faire de la Belgique un partenaire « loyal » de ses alliés. On notera tout d’abord que les F‑16 belges, sauf lorsqu’ils sont employés pour assurer la surveillance de l’espace aérien belge, ont systématiquement été utilisés dans le cadre d’opérations multinationales. Ces dernières années, les F‑16 ont ainsi été déployés au sein d’une coalition, dirigée par les États-Unis, en Irak et, en moindre mesure, en Syrie afin de lutter contre l’État islamique. Selon les militaires, la raison de ce déploiement est que notre sécurité ne s’arrête pas à nos frontières et qu’il faut donc lutter contre le terrorisme à l’étranger. Pourtant, le lien entre la situation au Proche et Moyen Orient et l’insécurité en Europe est ténu. D’une part, la majorité des responsables des attaques qui se sont déroulées dans les États européens, telles que celles qui ont eu lieu à Bruxelles en 2016, étaient issus de ces mêmes pays. D’autre part, comme des études sociologiques récentes et nuancées réalisées en France l’ont montré, ce que ce que l’on appelle la « radicalisation » s’explique davantage par les conditions sociales et économiques en Europe que par des supposées manipulations et autres lavages de cerveaux menés par l’entremise des réseaux sociaux à partir de pays lointains5. Comme le soulignent ces études, les individus impliqués dans les attentats sont en grande partie les produits d’environnements locaux très particuliers. En dépit de cela, si l’on fait exception des patrouilles militaires dans les rues des villes belges, on notera que la défense persiste à vouloir lutter contre le terrorisme le plus loin possible des frontières nationales. Au passage, on notera aussi que la défense, dont l’apport à la réduction de la menace terroriste n’est absolument pas évident à évaluer, dispose en fait d’un budget plus important que celui du ministère de la Justice, bien plus à même de s’attaquer aux risques de radicalisation sur le sol national.
Ce n’est pas tout. Afin d’être « loyale », la Belgique s’est engagée dans des opérations militaires dont elle ne contrôle pas le déroulement et dont les effets ont été dramatiques. À plusieurs reprises les parlementaires de l’opposition ainsi que des organisations de la société civile se sont d’ailleurs demandé si les actions des F‑16 en Irak n’avaient pas causé la mort de civils. À l’heure actuelle, aucune enquête officielle n’a prouvé la responsabilité des pilotes belges en la matière6. Ceci étant, pendant la période de déploiement des chasseurs bombardiers, une série de rapports publiés par des organismes non étatiques ont mis en question non seulement les pratiques horribles de l’État islamique mais aussi les actions militaires de la coalition dont la Belgique fait partie. Ainsi, en octobre 2015, un rapport publié par deux agences de l’ONU faisait état de destructions délibérées, par les forces gouvernementales irakiennes auxquelles la Belgique est alliée, d’infrastructures civiles. En juin 2017 paraissait ensuite un rapport du Comité international de la Croix rouge portant le titre J’ai vu ma ville mourir (I Saw My City Die). Il remettait également en cause les pratiques des insurgés autant que celles des autorités. Selon ce document, les objectifs à long terme de la stabilisation étaient perdus de vue par les forces armées luttant contre l’État islamique, seul comptait une victoire militaire par la destruction physique de l’ennemi. En juillet 2017, un rapport d’Amnesty International, qui se concentrait sur les actions menées dans la partie occidentale de la ville de Mossoul, mettait en évidence les destructions causées par la coalition. Le titre du rapport s’avérait très éloquent sur les effets des actions militaires : À tout prix. Une catastrophe pour les civils (At Any Cost. The Civilian Catastrophe in the West Mosul). En aout 2017, Amnesty International publie un autre document : Je n’oublierai pas ce carnage (I Won’t Forget this Carnage). Ce dernier évoque la situation des civils pris entre deux feux à Raqqa en Syrie. En juin 2018, un troisième rapport d’Amnesty International, portant le titre Guerre d’anéantissement (War of Annihilation) voit le jour et met également l’accent sur les souffrances des civils.
Lorsque les représentants de la Défense s’expriment à propos des effets de ces opérations, ils pointent du doigt l’État islamique, affirmant que cette organisation les contraint à mettre en danger les populations locales. Le message officiel consiste donc à reporter toute la responsabilité sur l’ennemi. En définitive, à la lueur des rapports évoqués ci-dessus, le discours selon lequel « notre sécurité ne s’arrête pas à nos frontières » acquiert une dimension extrêmement cynique ; notre sécurité nous autoriserait à participer à des opérations qui provoquent la destruction de villes entières et au sein desquelles des civils vivent encore. Le 27 juin 2018, le député écologiste Benoît Hellings posera une question sur l’un de ces rapports en Commission de la défense nationale. Plus précisément, il s’enquiert de la responsabilité générale de la Belgique, en tant que membre de la coalition, lorsque des civils sont tués en nombre important par celle-ci et que des exactions sont commises par des alliés. La question du député ne porte pas sur la responsabilité directe des militaires belges, mais plutôt sur la responsabilité politique et humanitaire de la Belgique en tant que membre de la coalition. La réponse du ministre de la Défense consistera à affirmer que si les militaires belges étaient témoins d’exactions, ils devraient avertir les autorités judiciaires locales. À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous n’avons trouvé aucune information faisant état d’une telle communication aux autorités locales. Mais, plus fondamentalement encore, nous n’avons trouvé aucune information qui indiquerait que la Belgique, au sein d’une coalition accusée de commettre des exactions et de tuer des civils, ait agi de manière proactive pour faire cesser celles-ci ou à fait connaitre ses préoccupations aux autres membres de la coalition.
Très clairement, la Belgique ne cherche pas à tuer des civils volontairement. Elle n’est peut-être pas responsable d’en avoir tué accidentellement en Irak. Mais, en s’abstenant de prendre position sur les faits évoqués, elle cautionne les actions de ses alliés. La question qui se pose est donc de savoir si le fait de participer, notamment avec les chasseurs bombardiers, à des coalitions favorise l’irresponsabilité politique.
Culte de l’offensive
Le quatrième enseignement majeur du dossier sur le remplacement du F‑16 porte sur la difficulté pour la défense de tirer les leçons de l’histoire. Dans une étude qui a fait date dans le domaine des études de sécurité, le politologue Jack Snyder affirmait qu’une des causes de la Première Guerre mondiale avait été l’existence d’une idéologie de l’offensive dans les doctrines militaires et les plans de guerre au début du vingtième siècle7. À la lueur du dossier du remplacement du F‑16, et même si la configuration internationale actuelle n’est pas identique à celle de 1914, on peut se demander si la défense belge, qui commémore pourtant le centenaire de ce conflit, n’a rien retenu, sur le plan politique, de ce dramatique épisode de l’histoire européenne.
Au cours des discussions relatives à l’acquisition de nouveaux appareils, un concept intriguant est apparu : A2/AD (Anti Access/Area Denial). L’aspect ésotérique du concept, dont certains semblent se servir pour intimider les « profanes », ne doit pas leurrer sur le fait qu’il n’est pas neutre sur le plan politique. Le concept émerge aux États-Unis parmi les militaires et les experts financés par les forces armées et les industries de défense au cours des années 20008. Il est donc porté par des acteurs qui ont tout intérêt à ce que le gouvernement états-unien continue d’investir massivement dans les armements, notamment dans des chasseurs bombardiers tels que les F‑35. Dans un premier temps, les tenants de ce discours montent en épingle la menace chinoise dans le Pacifique. Ensuite, la validité du concept est étendue, sans analyse sérieuse du contexte politique, à la Russie. Ajoutons au passage que, depuis que l’engagement belge en Irak se réduit, les militaires belges tendent d’ailleurs à lier la nécessité du remplacement du F‑16 à l’attitude de ce dernier État.
Sur le fond, selon les tenants de l’A2/AD, ce qui doit inquiéter, ce sont les capacités défensives de ces États, non des moindres leurs équipements de défense antiaérienne. La « crainte » ne vient donc plus de capacités offensives, mais de ce que l’adversaire puisse élaborer des lignes Maginot dans le but de protéger son territoire. On le sait depuis bien longtemps, il n’existe pas de frontière imperméable entre les équipements offensifs et défensifs. Néanmoins, sur le plan symbolique et politique, le concept est lourd de sens. Le message que ce type de discours envoie est que les États tels que la Russie ou la Chine doivent rester vulnérables. C’est en ce sens que l’on peut s’interroger sur le fait que l’A2/AD incarne une forme renouvelée de culte de l’offensive.
De façon générale, ces discours n’évaluent pas la menace que pourrait représenter la Russie à partir d’une analyse des intentions politiques de cet État mais en se focalisant étroitement sur certains des moyens techniques, telles que les défenses antiaériennes, dont il dispose. Plus encore, ceux qui agitent le risque que fait peser la Russie pour la sécurité internationale, ne prennent pas en considération l’attitude problématique de l’Otan et des États-Unis à son encontre. Rappelons par exemple que l’Otan a été élargie à l’Est malgré la promesse faite par les États-Unis, à la fin de la guerre froide, que cela n’aurait pas lieu. Rappelons aussi que les interventions au Kosovo en 1999 et en Irak en 2003, sans mandat du Conseil de Sécurité, ont été menées contre la volonté de la Russie. Bref, le discours de l’A2/AD concernant la Russie, du fait de manque de prise en considération du contexte politique, donne une représentation grossière, mais adéquate pour qui est favorable à une augmentation des dépenses militaires, de la menace que représente cet État.
Il n’est pas uniquement question ici d’interroger le niveau de belligérance supposé de la Russie dans les discours des experts des questions de sécurité. Il est surtout question de critiquer le processus par lequel les moyens technologiques de défenses en arrivent à conditionner notre vision du monde et, partant, nos politiques étrangères.
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Au terme de cette courte analyse, une conclusion s’impose dans le dossier du remplacement des F‑16 en Belgique : ce choix n’est guidé par aucune réflexion stratégique digne de ce nom. Tout donne à penser que la décision d’acquérir trente-quatre F‑35, pour plus de trois milliards d’euros à l’achat, a été menée dans le vide politique.
De quelle manière ces appareils, qui sont bien trop nombreux et sophistiqués pour assurer la seule police de l’espace aérien belge, vont-ils contribuer à assurer la sécurité belge ? La question reste entière après quatre années de procédures.
- Guisnel J., Armes de corruption massive. Secrets et combines des marchands de canons, Paris, La Découverte, 2011 ; Gilby N., Deception in High Places : A History of Bribery in Britain’s Arms Trade, Londres, Pluto, 2014 ; Hartung W., Prophets of War. Lockheed Martin and the Making of the Millitary Industrial Complex, New York, Nation Books, 2012.
- Wasinski Chr., « Remplacement du F‑16 : un exercice de transparence conditionnée », note du Grip, 17 mai 2018.
- Gregory R. H., Clean Bombs and Dirty Wars : Air Power in Kosovo and Libya, Lincoln, University of Nebraska Press, 2015.
- Gopal A., No Good Men Among the Living : America, the Taliban, and the War through Afghan Eyes, New York, Metropolitan Books, 2014 ; Martin M., An Intimate War : An Oral History of the Helmand Conflict, 1978 – 2012, Oxford, Oxford University Press, 2014 ; Luizard P.-J., Le piège Daech. L’État islamique ou le retour à l’histoire, Paris, La Découverte, 2015 ; Malkesian C., Illusion of Victory : The Anbar Awakening and the Rise of the Islamic State, Oxford, Oxford University Press, 2017 ; Sallon H., L’État islamique de Mossoul, Paris, La Découverte, 2018.
- Truong F., Loyauté radicale. L’Islam et les « mauvais garçons » de la nation, Paris, La Découverte, 2017 ; Bonelli L. et Carrié F., La fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Paris, Seuil, 2018. Voir aussi Lahire B., Pour la sociologie, Paris, La Découverte, 2016, p. 111 – 116.
- Le journaliste Wilson Fache a cependant noté qu’il subsistait des zones d’ombre autour des opérations menées par la force aérienne belge en Irak dans son article : « Les petits secrets de la guerre belge en Irak », Médor, n°10, printemps 2018, p. 42 – 51. Ajoutons que la Belgique est considérée comme un des États les moins transparents en matière d’informations sur les bombardements parmi les membres de la coalition qui lutte contre l’État islamique.
- Snyder J., The Ideology of the Offensive : Military Decision-Making and the Disaster of 1914, Cornell University Press, 1984.
- Samaan J.-L., La menace chinoise. Une invention du Pentagone ?, Paris, Vendémiaire, 2012.
