Réinventer le travail social
Tout est affaire de rencontres. Particulièrement pour le travail social. Depuis plus de vingt ans, des acteur·ices de terrain et des formateur·ices du social, réuni·es dans un collectif militant, se mobilisent face aux attaques éthiques, déontologiques et politiques contre le travail social. Le Comité de Vigilance en Travail Social (CVTS), c’est devenu son nom, agit depuis sa création pour soutenir les équipes et les professionnel·les dans leurs questionnements et leurs réflexions. Le travail social est en effet bien trop souvent empêché. C’est une réalité à laquelle les travailleurs et travailleuses sociales sont confronté·es au quotidien, et qui les placent bien souvent en porte-à-faux par rapport aux convictions qui animent leur travail. Pour toutes ces raisons, le CVTS a formalisé son action en 2017 à travers la rédaction du Manifeste pour le travail social (CVTS, 2021).
Tout est affaire de rencontres. Particulièrement pour le travail social. Depuis plus de vingt ans, des acteur·ices de terrain et des formateur·ices du social, réuni·es dans un collectif militant, se mobilisent face aux attaques éthiques, déontologiques et politiques contre le travail social. Le Comité de Vigilance en Travail Social (CVTS), c’est devenu son nom, agit depuis sa création pour soutenir les équipes et les professionnel·les dans leurs questionnements et leurs réflexions. Le travail social est en effet bien trop souvent empêché. C’est une réalité à laquelle les travailleurs et travailleuses sociales sont confronté·es au quotidien, et qui les placent bien souvent en porte-à-faux par rapport aux convictions qui animent leur travail. Pour toutes ces raisons, le CVTS a formalisé son action en 2017 à travers la rédaction du Manifeste pour le travail social (CVTS, 2021).
Quant aux formateur·ices d’écoles sociales, iels craignent aussi, pour leur part, d’être embarqué·es dans un mouvement normatif qui ne corresponde plus à leurs choix philosophiques et pédagogiques. C’est pourquoi d’ailleurs, également réuni·es en collectif, iels ont rédigé un manifeste pour la formation en travail social (CFTS, 2024), présenté lors d’États généraux de la formation en travail social. À cette occasion, et à la suite d’une rencontre avec Azzedine Hajji (chercheur à l’ULB et codirecteur de La Revue nouvelle à cette époque), l’idée de publier, d’abord un article, puis un dossier complet, émerge. Il faut dire que l’actualité, notamment celle qui est liée aux mesures du gouvernement fédéral – l’Arizona –, ne fait pas de cadeau aux travailleurs et travailleuses sociales (et encore moins aux ayants droit). Un nouveau collectif, éphémère celui-ci, s’est donc réuni pour imaginer ce dossier, mais en adoptant une démarche résolument optimiste malgré le contexte. En effet, face aux narratifs stigmatisants, excluants et délétères qui s’expriment quotidiennement, le collectif fait le choix de proposer un narratif positif et porteur, à partir de réalités vécues ou rencontrées et qui sont mobilisatrices. Le résultat final est un dossier conséquent comportant une quinzaine d’articles. Le volume important de ce travail collectif explique d’ailleurs qu’une moitié des textes soit publiée exclusivement en ligne (sur le site internet de La Revue nouvelle).
Le premier article de Marc Chambeau raconte un travail social ouvert et joyeux qui existe aussi à côté de constats plus alarmants. Un narratif qui continue encore à s’inventer et qui est capable de créer des moments de respiration, de valoriser les collectifs, notamment en dynamisant les rencontres avec les publics et en leur laissant une véritable place. En somme, un narratif qui appelle à une véritable repolitisation du travail social. L’article de Valérie Couteau, Isabelle Lacourt et David Laloy renforce l’idée de la nécessité d’un travail social, certes créatif, inventif et innovant, mais aussi soutenable pour celles et ceux qui le portent. Leur travail auprès des travailleuses et des travailleurs sociaux engagés dans de tels projets démontre les dimensions vivifiantes qui perdurent face à des réalités qui, pourtant, sont lourdes. Yahyâ Hachem Samii rappelle combien la déontologie du travail social, et particulièrement le secret professionnel, est bousculée ces dernières années par des décisions politiques déconnectées des réalités du métier. Il exprime la crainte que le dévoiement de ce secret professionnel ait pour objectif un contrôle étatique renforcé des personnes et des familles les plus précarisées. Cet article est utilement complété par trois textes en ligne. L’article de Philippe Degimbe, qui constate que la fonction d’« assistante sociale » est de plus en plus supplantée par d’autres métiers et qui cherche à comprendre le sens de ce changement, à la fois langagier et sur les pratiques de terrain, ainsi que les risques qui pourraient s’y cacher pour l’identité professionnelle et les missions des travailleuses sociales. Pierre Verbeeren, Diana Diovisalvi et François Tricot, au nom du Groupe d’Étude pour la Réforme de l’Action Sociale (GERAS), interrogent la place des CPAS dans le paysage institutionnel belge. La volonté de technicisation et de gestion de plus en plus prégnante provenant des pouvoirs publics y est questionnée par la remise en avant de l’éthique professionnelle des travailleurs et travailleuses sociales, que le GERAS souhaite remettre au centre du jeu, notamment en appelant à l’organisation d’États généraux du travail social dans les CPAS. Dans la même veine, Lilas Rigaux analyse de manière critique la volonté des pouvoirs publics de fusionner communes et CPAS. Si une telle refonte institutionnelle, au niveau local, pourrait présenter certains avantages en termes économiques, elle s’inquiète cependant des conséquences d’une telle réorganisation sur l’accompagnement de publics déjà très fragilisés.
Face à des injonctions politiques ou administratives qui laissent de moins en moins de place à un véritable accompagnement qui tient compte de la réalité des publics rencontrés, les travailleurs et travailleuses sociales sont capables de se montrer créatif·ves. En retournant dans la version papier du dossier, nous voyons comment Damien Bouchat raconte à cet égard deux expériences de terrain qui mêlent agriculture, santé et social et parient sur la qualité de vie, la solidarité en ancrant le travail (social) dans le vivant et la nature. Sophie Roos et Tiffany Moerman rappellent la nécessité d’un accueil de bas seuil pour des publics très fragilisés et racontent combien le bricolage, dans une volonté collective, y est nécessaire, notamment et sans doute essentiellement pour que ces publics gardent ou retrouvent une place de sujets agissants. Dounia Azray s’inscrit elle aussi dans cette pratique du bricolage. Dans un travail en réseau parfois compliqué où la nécessité de préserver le lien, la dignité des personnes et leur accès aux droits reste la boussole indépassable. Marc Chambeau, à nouveau, insiste sur l’importance d’une prise de parole politique dans le travail social, à construire à partir des rencontres entre les publics et les professionnel·les, indispensables pour faire comprendre les réalités vécues. Ces quatre textes sont éminemment politiques vu ce qu’ils proposent : un horizon au travail social, en tant qu’expériences de terrain.
Les quatre articles suivants sont disponibles en ligne et renforcent l’idée d’un nécessaire respect du travail de terrain et de celles et ceux qui y sont impliqué·es au quotidien. Lotte Damhuis inscrit sa réflexion à partir de récits de professionnel·les qui réfléchissent leurs pratiques à partir d’un concept porteur en travail social, celui d’émancipation qui soutient la possibilité d’un travail, non comme simple geste technique, mais comme contribution réelle à la finalité qu’elle proclame. Le travail de Justine Vleminckx l’amène, pour sa part, à rencontrer très régulièrement des professionnel·les du social confronté·es à la transition numérique et à ses conséquences, le plus souvent violentes pour les publics. Celleux-ci cherchent ainsi à construire une résistance collective fondée sur le respect de la dignité et le développement des liens sociaux. La finesse d’observation des rapports de pouvoir que Soumia Lahdily développe dans son texte l’amène à proposer les outils de l’intersectionnalité au travail social et sa formation pour poser un regard différent sur les bénéficiaires, penser autrement l’intervention sociale et oser questionner le discours parfois gentiment humaniste qu’il porte. Dans la lignée des réflexions menées au sein du Comité de Vigilance en Travail Social, Marc Chambeau dresse, enfin, le portrait d’un travail social qui s’invente dans les marges, voire hors des marges, pour continuer à exister véritablement alors qu’il est trop souvent empêché dans les cadres organisationnels et institutionnels. Bref, un travail social « clandestin ».
Malgré le volume du dossier, tous les publics et les secteurs du travail social ne sont pas rencontrés ici. Si l’exhaustivité en matière de travail social n’est pas possible, tant ses formes sont diverses, gageons néanmoins que ce premier numéro en appellera d’autres.
Bibliographie
- CFTS – Le collectif de formatrices et formateurs en travail social – (2024). Manifeste pour la formation en travail social.
- CVTS – Comité de vigilance en travail social – (2021). Manifeste du travail social.
