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Refonder le secondaire : pour un débat

Numéro 9 Septembre 2008 - Enseignement-enfance par Luc Van Campenhoudt

septembre 2008

Pour ce dos­sier de ren­trée, La Revue nou­velle a vou­lu accueillir les pre­miers résul­tats de la réflexion que le groupe Meta1 a lan­cée voi­ci quelque temps sur l’é­cole secon­daire. Cette démarche pour­suit un objec­tif ambi­tieux, mais cru­cial : mettre en débat des ana­lyses et pro­po­si­tions qui seraient à même de contri­buer à la refon­da­tion de ce niveau d’enseignement. Le présent […]

Dossier

Pour ce dos­sier de ren­trée, La Revue nou­velle a vou­lu accueillir les pre­miers résul­tats de la réflexion que le groupe Meta1 a lan­cée voi­ci quelque temps sur l’é­cole secon­daire. Cette démarche pour­suit un objec­tif ambi­tieux, mais cru­cial : mettre en débat des ana­lyses et pro­po­si­tions qui seraient à même de contri­buer à la refon­da­tion de ce niveau d’enseignement.

Le pré­sent dos­sier, qui ne consti­tue qu’une étape de ce pro­jet, se com­pose de deux par­ties. La pre­mière, due à la plume de Fran­cis Til­man, pro­pose un diag­nos­tic de la crise de l’en­sei­gne­ment secon­daire en Com­mu­nau­té fran­çaise qui veut se démar­quer des expli­ca­tions sou­vent uni­la­té­rales pri­vi­lé­giant un seul angle de vue, néces­sai­re­ment trop par­tiel. L’o­ri­gi­na­li­té de la pers­pec­tive de ce pre­mier texte est d’être, au contraire, sys­té­mique. Elle vise à se pla­cer à la hau­teur des pro­blèmes détec­tés en pre­nant en compte l’en­semble des fac­teurs pou­vant expli­quer la situa­tion. L’exer­cice est ris­qué : tel aspect sera néces­sai­re­ment trop peu ou trop vite abor­dé, tel angle d’ap­proche contes­té. Mais on peut dire que l’a­na­lyse pro­po­sée se rap­proche, mieux qu’au­cune autre aupa­ra­vant, de cet idéal sys­té­mique. Le diag­nos­tic pro­pose une vue d’en­semble cohé­rente où les dif­fé­rents aspects de la crise sont à la fois détaillés et arti­cu­lés les uns aux autres. Il s’or­ga­nise autour d’un double fil conduc­teur : les trans­for­ma­tions cultu­relles qui touchent l’é­cole et la manière dont elles sont vécues par les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes de la situa­tion de classe : les élèves (et der­rière eux leurs parents) et, sur­tout, les enseignants.
Bien plus que le fon­da­men­tal en son amont et le supé­rieur en son aval, l’en­sei­gne­ment secon­daire est pro­fon­dé­ment tou­ché par une crise des fina­li­tés et un brouillage des mis­sions, par les ten­sions voire les contra­dic­tions entre, d’une part, la culture (valeurs, normes, centres d’in­té­rêt, modes de socia­bi­li­té…) des jeunes, trans­for­mée pro­fon­dé­ment par les médias modernes, en par­ti­cu­lier la télé­vi­sion et inter­net, et, d’autre part, la culture de l’ins­ti­tu­tion sco­laire. Le texte montre par­ti­cu­liè­re­ment bien la contra­dic­tion épis­té­mo­lo­gique entre la logique sco­laire tra­di­tion­nelle de trans­mis­sion par le pro­fes­seur de savoirs stables, for­mels, rai­son­nés, dis­ci­pli­naire, à visée uni­ver­selle, et la logique consu­mé­riste et indi­vi­dua­liste actuel­le­ment en vigueur, où les savoirs sont rela­tifs, doivent être fonc­tion­nels et faire sens immé­dia­te­ment, où ils sont non pas trans­mis par des maîtres, mais construits par une myriade d’é­lèves sin­gu­liers « coa­chés » par des enseignants.

Loin d’a­voir contri­bué à résoudre les pro­blèmes et d’a­voir allé­gé la pres­sion sur le monde ensei­gnant, le sys­tème ins­ti­tu­tion­nel et poli­tique n’a ces­sé de fuir en avant, aggra­vant encore la crise du secon­daire de plu­sieurs manières. Struc­tu­rel­le­ment tout d’a­bord, l’or­ga­ni­sa­tion du sys­tème sco­laire en « qua­si-mar­ché » ren­force la ten­dance consu­mé­riste des parents d’é­lèves. Ensuite et sur­tout, les réponses poli­tiques à la crise de l’en­sei­gne­ment ont direc­te­ment contri­bué à la remise en cause de la concep­tion tra­di­tion­nelle des savoirs et du métier d’en­sei­gnant. Ajou­tant aux mis­sions tra­di­tion­nelles de l’é­cole un ensemble de mis­sions nou­velles, impo­sant une concep­tion de l’en­sei­gne­ment comme acqui­si­tion de com­pé­tences à par­tir d’une péda­go­gie de la situa­tion-pro­blème devant obli­ga­toi­re­ment conduire à la réus­site, consi­dé­rée comme un droit, les réformes suc­ces­sives répondent aux pro­blèmes par des prin­cipes éthiques et didac­tiques abs­traits et géné­raux ou par des cata­logues de solu­tions tech­niques, plu­tôt qu’à par­tir des réa­li­tés du ter­rain. Elles placent la res­pon­sa­bi­li­té de leurs dif­fi­cul­tés sur les ensei­gnants eux-mêmes. D’un côté, on exige d’eux de la réflexi­vi­té et de l’i­ni­tia­tive ; de l’autre, on les inonde de direc­tives bureau­cra­tiques qui leur rap­pellent qu’a­vant d’être des arti­sans plus ou moins talen­tueux, ils sont d’a­bord des fonc­tion­naires. Cerise sur le gâteau, ils subissent enfin les pres­sions scien­ti­fiques des sys­tèmes d’é­va­lua­tion inter­na­tio­naux (tel Pisa) dont les résul­tats, lar­ge­ment réper­cu­tés dans les médias, pro­clament haut et fort que leurs élèves sont par­mi les plus mal for­més du monde indus­triel avan­cé. Bref, ils se sentent dépos­sé­dés de leur propre métier sur un bateau sans gou­ver­nail ni direc­tion claire et qui prend l’eau de toutes parts.

Dans ce texte, les aspects ins­ti­tu­tion­nels ne sont tou­te­fois abor­dés que dans la mesure où ils com­pliquent la vie des ensei­gnants. La manière dont, par leur tra­vail et leur vision des choses, les acteurs ins­ti­tu­tion­nels (pou­voirs orga­ni­sa­teurs, ins­pec­teurs, res­pon­sables des réseaux, pou­voirs publics, direc­tions d’é­ta­blis­se­ments, dépar­te­ments péda­go­giques des hautes écoles et agré­ga­tions uni­ver­si­taires…) pro­duisent concrè­te­ment le sys­tème sco­laire n’est pas ana­ly­sée ici. On ne peut en faire le reproche aux auteurs dont la réflexion est volon­tai­re­ment cen­trée sur l’ex­pé­rience de ceux qui font effec­ti­ve­ment classe et dont les néces­si­tés (comme des fina­li­tés claires et réa­listes ain­si que la levée des mal­en­ten­dus entre ensei­gnants et élèves) doivent consti­tuer le point de départ d’une réflexion sur le fonc­tion­ne­ment du sys­tème ins­ti­tu­tion­nel et sur les fonc­tions de ses com­po­santes et de ses agents. Tel est en effet le « bon sens » que doit emprun­ter doré­na­vant la réflexion : par­tir des néces­si­tés du bas, qui, loin d’être « au ras des pâque­rettes », doivent construire au quo­ti­dien le lien pra­tique entre les contin­gences de l’é­cole réelle et ses fina­li­tés pour les élèves comme pour la société.

La seconde par­tie, rédi­gée cette fois par les trois ani­ma­teurs de Meta, Bar­ba­ra Dufour, Domi­nique Groo­taers et Fran­cis Til­man, est encore plus ris­quée puis­qu’elle s’a­vance sur le ter­rain des pro­po­si­tions. Une fois encore, Meta a en toute cohé­rence cher­ché à pla­cer les pistes qu’il avance à la hau­teur des pro­blèmes détec­tés et de l’a­na­lyse qu’il en a faite. Mais par quel bout prendre les dif­fi­cul­tés pro­fondes que ren­contre l’en­sei­gne­ment secon­daire alors que ces dif­fi­cul­tés font sys­tème au point de débou­cher sur de réels cercles vicieux dans les­quels les acteurs se trouvent coin­cés ? Meta pro­pose de dis­tin­guer quatre grands domaines qui doivent être repen­sés de manière appro­fon­die : les objec­tifs géné­raux d’ap­pren­tis­sage de l’é­cole secon­daire, l’or­ga­ni­sa­tion ain­si les struc­tures de cet ensei­gne­ment, la pra­tique du métier de pro­fes­seur et les méthodes péda­go­giques. Le texte que nous publions dans ce dos­sier se centre sur le seul pre­mier aspect. Les deux domaines sui­vant seront abor­dés dans des publi­ca­tions à télé­char­ger sur les sites inter­net de Meta et de La Revue nou­velle, tan­dis que le der­nier fera l’ob­jet d’un tra­vail de recherche de plus longue haleine.

Par la cla­ri­fi­ca­tion qu’ils pour­suivent et leur ambi­tion, les objec­tifs péda­go­giques avan­cés dans ce dos­sier sus­ci­te­ront imman­qua­ble­ment le débat qu’es­pèrent leurs auteurs. Meta pro­pose d’o­rien­ter l’é­cole secon­daire sur le plan péda­go­gique autour de quatre prin­cipes. Si le pre­mier, l’é­du­ca­bi­li­té, consti­tue un des prin­cipes sur les­quels les dis­cours qui jus­ti­fient les réformes actuelles se fondent, les trois sui­vants consti­tuent de réelles rup­tures. Les auteurs pro­posent tout d’a­bord d’a­ban­don­ner le « pué­ro­cen­trisme » pour pri­vi­lé­gier une concep­tion où l’é­lève doit être certes moteur de son appren­tis­sage, mais n’est pas le pro­duc­teur et le juge du conte­nu de cet appren­tis­sage. Autre idée fon­da­men­tale : rompre avec une vision indi­vi­dua­liste de la rela­tion péda­go­gique, qui doit être « d’emblée incluse dans une dimen­sion col­lec­tive et un contexte social ». Enfin, il s’a­gi­rait de « sim­pli­fier les mis­sions de l’en­sei­gne­ment pour se cen­trer sur le cœur de la cible », le déve­lop­pe­ment des mul­tiples formes d’in­tel­li­gence et l’é­du­ca­tion au vivre ensemble, quitte à ren­voyer à d’autres acteurs cer­taines mis­sions aujourd’­hui confiées à l’école.

Les deux par­ties qui struc­turent ce dos­sier sont donc à lire comme des invi­ta­tions à l’a­na­lyse, la cri­tique et la relance de nou­velles idées, dans une démarche de débat col­lec­tif. Ce débat se struc­tu­re­ra dans les mois qui viennent autour de trois grandes étapes : la sol­li­ci­ta­tion de réac­tions aux ana­lyses et pro­po­si­tions avan­cées, tout par­ti­cu­liè­re­ment via le site inter­net de Meta ; leur dis­cus­sion au sein d’une jour­née d’é­tudes début 2009 ; et la publi­ca­tion de l’en­semble des contri­bu­tions pro­duites autour de ce pro­jet de refon­da­tion de l’é­cole secondaire.

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.