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Refaire école pour refaire société

Numéro 2 – 2021 - Covid-19 crise école enseignement virtuel inégalité d'apprentissage système scolaire par Bruno Derbaix

mars 2021

Décrochage scolaire, injustices sociales, santé mentale, place accrue du virtuel dans la vie quotidienne, tensions identitaires… la crise a accentué de multiples problèmes dans nos écoles. Au moment d’en sortir, voici quelques pistes pour que l’institution scolaire puisse être un levier de relance plus qu’un boulet à tirer.

Dossier

Le rôle éducatif et sociétal de l’école

« C’est toujours difficile de faire la différence entre l’école et le prof avec qui on a des problèmes », me confiait récemment une élève. Identiquement, la façon dont nos étudiants vivent l’école occupe une grande place dans la manière dont ils vivent notre société. Excepté pour ceux qui ont des responsabilités familiales ou de trop nombreuses relations avec la police, l’école est le premier et quasi le seul intermédiaire entre l’État et les jeunes.

C’est pour cela qu’il est essentiel que nos établissements fonctionnent de manière activement citoyenne. Lorsque, comme c’est le cas depuis des dizaines d’années, l’école met si peu en pratique nos principes, elle construit des générations finalement peu attachées aux valeurs démocratiques puisqu’elles n’en ont pas réellement testé la pertinence. À l’inverse, la vie scolaire peut être un formidable laboratoire pour la démocratie : en permettant aux jeunes d’y faire l’expérience du droit à l’expression, du droit à la défense, du droit à une enquête juste… en y évitant d’être juge et partie ou en y apprenant à y trouver des solutions collectives pour réagir aux problèmes rencontrés.

Cela semble aller de soi car cette mission de l’école est inscrite dans les décrets depuis 1997. En pratique, cependant, le quotidien des élèves est surtout géré autour de l’idée qu’apprendre est la mission première des enseignants. En ces temps où nos droits et modes de fonctionnements sont mis à mal, plus encore qu’avant, éduquer à la démocratie est dès lors une mission cruciale. Parce que, avec la dilution du lien social, c’est la relation à notre société qui s’est profondément effritée, parce que, comme nous allons le voir dans les points qui suivent, l’éducation pratique aux outils citoyens est une démarche efficace pour répondre à bien des problématiques concrètes que la crise a accentuées. Surtout parce que, pour mettre en place une réaction collective de long terme, il n’y a pas de meilleur levier que l’éducation.

Les règles et les lois nous protègent

Selon Rousseau, les lois font partie des grandes qualités des démocraties. Construites par la collectivité, elles évitent la tyrannie et donnent les moyens de répondre aux problèmes rencontrés. Chez nous comme ailleurs, cela fait un bon moment que cette place des règles est pourtant malade. Entre le moment du vote et la règle qui s’applique à tous, le processus est tellement long et les influences (syndicales, politiques, systémiques…) nombreuses que la loi ne nous apparait plus vraiment comme l’émanation de la volonté générale. Les lois se présentent comme des piles de codes complexes, de sorte qu’elles sont bien plus vécues comme des « contraintes castratrices » à contourner que comme des leviers d’émancipation de soi-même et de la société.

Vous l’aurez compris, ici non plus la crise n’a rien arrangé. Non seulement la construction des décrets a fait l’économie du débat parlementaire pour pouvoir répondre aux urgences, mais surtout les mesures ont été changeantes, régulièrement contradictoires, pas suffisamment expliquées… et finalement assez mal vécues. Bref, entre le citoyen et les règles, la tension s’est accentuée, effritant par là même l’adhésion de la population. Aujourd’hui plus qu’hier, il est dès lors nécessaire non seulement d’être soucieux des processus garantissant des lois constructives, mais aussi de prendre au sérieux l’importance de discuter des règles et d’y éduquer.

À l’école, cette priorité suppose de sortir de cette habitude d’un règlement sous forme de pages ramassées et indigestes, d’une succession de points peu ordonnés et qui ne sont quasi pas utilisés, sauf pour être recopiés ou servir de justification à un élève renvoyé. Il est important de prendre du temps pour mieux construire le règlement, de manière didactique autant que constructive. Il est surtout important d’aider les élèves à bien comprendre tout l’enjeu des règles pour le vivre-ensemble, de leur apprendre à les construire ou à les modifier.

L’éducation est le terrain de la justice

Qui n’a jamais dit « C’est pas juste ! » pour parler d’un prof, d’une décision, d’une punition ? Qui n’a jamais ressenti l’ampleur de ce sentiment ? Qui n’a jamais souffert du décalage entre la violence de l’injustice et le temps que l’école consacrait pour la gérer ? Avec la crise la liste s’est dangereusement allongée : C’est pas juste que certains aient un jardin et d’autres même pas un coin un peu tranquille pour s’isoler, que dans certains quartiers on se fasse beaucoup plus contrôler, que certains aient des parents pour les aider… C’est pas juste que certains vivent finalement bien alors que d’autres n’ont plus de quoi manger.

Au niveau de l’école, le sentiment d’injustice a été jusqu’ici tempéré par la réussite quasi systématique des élèves en juin. C’est une bombe à retardement. Si tous les jeunes ont été touchés dans leurs apprentissages, les différences sont cependant énormes selon les milieux. Au moment où la sélection des évaluations va reprendre ses droits (peut-être déjà en juin), il y a fort à parier que notre système scolaire fera encore un bond supplémentaire en termes de résultats inégalitaires.

Nous mettrons du temps pour résorber toutes les injustices qui viennent d’être accentuées. Sur le chemin, le rôle de l’école est inévitable, parce que la perception des jeunes est fortement liée à ce qu’ils vivent dans son enceinte, parce que, pour construire une société juste, il faut pouvoir y éduquer, parce que la confiance en notre justice n’a pas attendu la pandémie pour être profondément malade. Lorsque les élèves reviendront à plein temps, les écoles devront également faire face à l’étendue de leur malêtre et à ses conséquences en termes de problèmes relationnels. Face aux soucis disciplinaires à venir, en plus de la relation aux règles, reconstruire supposera donc d’apprendre à bien les utiliser. En réaction aux problèmes de respect, il faudra prendre le temps de l’enquête, de l’écoute des concernés, de leur défense aussi. Il faudra surtout apprendre aux écoles à construire des chemins de justice réparatrice. À l’inverse, si comme trop souvent elles réagissent aux problèmes par la pratique de l’exclusion progressive, le déconfinement n’empêchera pas la liste des « c’est pas juste » de s’allonger.

Les diversités sont des qualités

L’avez-vous remarqué ? En temps de crise parler des diversités touche encore plus les sensibilités. Face à l’adversité, c’est un mécanisme instinctif que de trouver un bouc émissaire, un coupable symbolique généralement désigné dans la liste de ceux qui nous sont étrangers. À l’inverse, du côté des discriminés, la crise cumule les soucis puisqu’aux conséquences concrètes en termes de pauvreté et de fragilités s’ajoute ce rejet grandissant. Rien d’étonnant donc que, en mai dernier, le mouvement « Black lives matters ! » fut le premier à faire sortir la foule dans la rue, brisant les peurs sanitaires pour une cause qui semblait prioritaire : l’égalité et le respect des minorités. Rien d’étonnant non plus que, au rythme des pics de la pandémie, les réseaux sociaux se chargent de toujours plus de stéréotypes violents et de jugements identitaires répondant de manière maladive à la détresse et à l’angoisse ressenties.

La situation est ici d’autant plus grave que, dans sa gestion des priorités, l’État a grandement sous-estimé l’importance de l’art. Face à toutes les difficultés de la vie, l’expression artistique est un levier inévitable de résilience, de rassemblement symbolique, de formulation des problèmes autant que des pistes de solution. S’en priver face aux défis que nous traversons est tragiquement destructeur. Dans la ligne de la démocratie culturelle, il est grand temps de rebondir en encourageant au plus vite toutes les créations permettant l’expression symbolique des problèmes collectifs et des identités en souffrance. Il s’agit de pouvoir en rire, mais aussi que les artistes nous aident à nous évader autant qu’à réfléchir sur nos nouvelles réalités.

En ce qui concerne l’école, ce programme de démocratie culturelle suppose de s’ouvrir davantage à toutes les ressources de l’art, mais aussi de comprendre que vivre dans une société multiculturelle présume d’ouvrir l’expression des identités. Plutôt que la lecture ultra-fermée qui est actuellement faite du décret neutralité, il est urgent d’apprendre à inviter dans l’enceinte scolaire les diversités de vêtements, de nourriture, de manière de penser et de se positionner. Il est important de donner aux cultures minoritaires des espaces de reconnaissance, au risque de nouveau d’accentuer encore les inégalités précitées.

L’école, lieu de débat

Nous touchons là un autre chantier, aussi ancien que citoyennement central. Je parle de l’art du débat, de l’échange, de la rencontre, de cette parole qui est depuis longtemps délaissée dans nos classes. Est-ce parce que discuter demande de se délaisser de la posture du « maitre connaissant » pour celle du « curieux questionnant » ? Est-ce parce que l’expression parlée profite d’outils finalement assez différents de nos évaluations de masse ? Toujours est-il qu’il est également grand temps de réapprendre aux (et avec les) élèves les vertus de l’échange d’idées. C’est essentiel pour pouvoir bien gérer les diversités que nous venons d’aborder. C’est important tout simplement pour mieux accueillir les émotions, les ressentis, les frustrations. C’est nécessaire pour aider les jeunes à trouver du sens dans les difficultés du moment comme dans les perspectives de leur vie. Depuis quelques années, il y a en Belgique et en France un regain d’intérêt pour les outils et les démarches oratoires. Appuyons-nous sur cette dynamique pour permettre à toutes les écoles de cultiver le potentiel de la parole.

Une école pour s’accrocher à la société

Ce qui choque le plus aujourd’hui dans les écoles, c’est l’ampleur du décrochage. Alors qu’on demande aux élèves de venir deux fois moins, le nombre de leurs absences a doublé. Plus grave, le travail en distanciel prend difficilement. Très souvent, ce que les profs obtiennent de mieux, ce sont des étudiants qui font semblant d’écouter derrière leurs écrans. En présentiel, il y a le dilemme entre évaluer (ce qui est compliqué à distance) et profiter du temps d’apprentissage pour malgré tout avancer. Dans tous les cas, on constate la multiplication des situations problématiques tout comme celle des échecs annoncés.

Attention ! Ce phénomène est bien plus qu’un ralentissement temporaire des apprentissages. Il pourrait d’ailleurs tout à fait déboucher sur un décrochage massif des jeunes par rapport à notre société, parce que les mesures pour faire face à la crise sanitaire diminuent les liens entre eux et les liens avec les référents adultes, parce qu’ils voient bien que, pendant cette crise encore plus que d’habitude, on discute sans eux des enjeux qu’ils devront assumer ensuite, parce qu’ils ont le sentiment d’être une génération sacrifiée.

Lorsque, par la grâce d’un déconfinement, les étudiants reviendront à plein temps, se remettre à donner cours sera loin d’être suffisant. Il faudra les écouter, les prendre là où ils sont et les accompagner dans leurs trajectoires de résilience et d’émancipation. Il s’agira de donner à la communauté scolaire des outils pour être des lieux de vie apaisés. Dans le cas contraire, aux trop fréquentes violences (et harcèlements) s’ajouteront des mécanismes par lesquels nombre d’élèves rebondiront sur l’école pour rejoindre la masse déjà importante de nos jeunes qui finissent sans diplôme.

Vivre avec de nouveaux médias

Les jeunes sont peu à l’école, mais ils n’ont jamais été autant devant leurs écrans. Avant la crise, Internet faisait déjà une sérieuse concurrence aux enseignants. Aujourd’hui les circonstances portent un message encore plus clair : pour les apprentissages, ce sont les espaces virtuels qui sont essentiels, l’école n’occupant qu’une place seconde, dont on pourrait presque se passer. Cette situation accentue l’enjeu de se donner des espaces et des outils pour éduquer aux nouveaux médias. Plus que jamais, il est absolument nécessaire d’apprendre à mieux chercher en ligne, à être critiques dans la réception des informations, à être capables de bien s’exprimer dans cette nouvelle agora virtuelle de notre société.

Cela demande du matériel et des espaces de cours, mais aussi de la mise en pratique à l’échelle de l’ensemble de l’école. Car l’éducation aux médias est en lien avec presque tous les enjeux que nous avons abordés plus haut. Dans les écoles, quasiment tous les problèmes de violence et de harcèlement se manifestent aussi en ligne. Les espaces virtuels sont les premières lignes des tensions identitaires. Apprendre à débattre renvoie autant à l’art de la parole qu’à celui de l’image, de la vidéo, de l’écriture brève ou du podcast. Quant aux lieux du décrochage, ils sont aujourd’hui moins dans la rue que dans les nombreux jeux et pratiques connectées auxquels nos jeunes sont collés. Bref, l’éducation à la citoyenneté suppose de développer, dans la classe comme dans l’école, une dynamique de projets, de réactions et de stratégies concrètes permettant aux élèves de vivre de manière constructive dans ce monde médiatiquement nouveau.

De l’intelligence à l’action collective

Les défis ici soulignés sont autant de chantiers remettant en question le fonctionnement de nos écoles. Le premier est le découpage du temps scolaire. Si les programmes sont évidemment importants, il est devenu prioritaire de pouvoir plus fréquemment les mettre en pause ou de les articuler à la gestion des problèmes, aux débats à mener, aux projets à réaliser en matière de diversités, de nouveaux médias ou de tout ce qui fait partie de la vie de nos élèves. Le temps étant peu élastique, ce travail pourrait d’ailleurs impliquer de revoir le découpage même des cours et de leurs programmes.

Ce défi transversal en amène un second : celui de la mobilité. Malgré les tentatives, c’est fou comme notre système scolaire a peu changé durant les dernières décennies. Au vu des enjeux, nous n’avons plus le choix. Il faut aujourd’hui donner des stratégies et des moyens pour aider les enseignants à être beaucoup plus mobiles : mobiles dans leurs pratiques qui doivent évoluer, mobiles entre écoles pour mieux s’adapter aux besoins, mobiles et dynamiques « en écoles » afin que chaque équipe puisse relever les défis qui s’offrent à elle, mobiles aussi dans leurs compétences à transmettre, les anciennes matières devant faire la place en partie à de nouvelles capacités.

Parmi ces compétences, l’une consiste à développer une autre posture. Plutôt que « maitre » face aux élèves, les enseignants doivent apprendre à être à leurs côtés. Pour les aider à mieux chercher et traiter les informations, pour les encourager dans leur construction personnelle, mais aussi parce que nous avons besoin d’eux pour réagir face aux défis d’aujourd’hui : des violences vécues aux identités à exprimer en passant par les nouveaux espaces virtuels. C’est peut-être dans ce sens-là que l’école doit le plus apprendre à incarner les valeurs citoyennes. En cultivant la coopération en classe, en organisant réellement les espaces de représentation, en prenant le temps du débat constructif, en passant surtout de la discussion à l’action et au projet, l’école doit devenir l’illustration même de la capacité des systèmes démocratiques à générer des solutions aux défis sanitaires, climatiques et sociaux, qu’ils soient actuels ou à venir.

Depuis le début de la pandémie, les mesures de crise n’ont cessé de nous séparer et de nous éloigner. Rien d’étonnant dès lors que, pour relever les défis adressés, il faille en fin de compte simplement apprendre à mieux faire ensemble.

Bruno Derbaix


Auteur

sociologue et philosophe, auteur de Pour une école citoyenne. Vivre l’école pleinement, coordinateur et formateur aux Ambassadeurs d’expression citoyenne (www.ambassadeurs.org), il est le concepteur de nombreux outils d’éducation à la citoyenneté (www.ecolecitoyenne.org)
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